vendredi 30 mars 2012

Platon : un métaphysicien dogmatique sous la casquette de Sherlock Holmes

Dans un billet précédent ( "La République de Platon", version Badiou , du 04/03/2012), j'écrivais :

    "  Badiou nous a prévenus dans sa préface, les "interminables fausses questions de Socrate" sont à proscrire, elles ne servent à rien, elles emmerdent tout le monde. Je note au passage que Badiou nous ressert là un vieux lieu commun de prof d'hypokhâgne. Or ce ne sont de fausses questions que pour qui n'a pas suffisamment réfléchi à ce qu'implique la démarche dialectique de Socrate. En réalité, elles sont autant d'étapes précises dans une enquête serrée, autant de maillons dans une chaîne qu'on ne saurait rompre. Les réponses des interlocuteurs servent à indiquer que chaque étape a été comprise, intégrée, et qu'on peut aller plus loin. Ces "fausses" questions sont un élément-clé d'une forme d'enquête philosophique qui est celle-là, et pas une autre -- et qui, soit dit en passant, reste un modèle de pertinence et d'efficacité. "
 Soit. Je maintiens. Cependant, il me semble que ces "interminables fausses questions", pour reprendre l'expression de Badiou, jouent encore un autre rôle, plus pervers. Elles entretiennent l'illusion qu'on a affaire à un véritable dialogue, à une véritable enquête dialectique, alors qu'en réalité l'interlocuteur n'est qu'un faire-valoir du discours de Socrate, alias Platon.

Il se pourrait bien que ces deux formes de dialogue sous forme de questions / réponses, le vrai dialogue et le faux, correspondent à deux types de textes du corpus platonicien, ceux où Platon se montre un authentique disciple de Socrate et de sa méthode "maïeutique", et ceux où il apparaît comme un métaphysicien dogmatique soucieux avant tout d'exposer et de faire admettre sa doctrine. Dans le premier cas (dans le Protagoras, par exemple) on tente de s'acheminer vers la résolution d'un problème dont la solution n'est pas donnée d'avance (le dialogue finit d 'ailleurs souvent  par buter sur une aporie). Dans le second cas, des postulats connus d'avance du métaphysicien font l'objet d'une "démonstration" sous la forme d'une apparence de dialogue. Je sais que, pour un spécialiste de Platon, je dois enfoncer des portes ouvertes, mais ça fait un bien fou de raisonner juste avant l'apéro auquel je n'ai plus droit. Je sais bien qu'il existe des apéritifs sans alcool, mais quand j'en bois un, je me fais l'effet d'être un des prisonniers de la célèbre Caverne.

J'ai  repéré,  au livre X de La République, deux cas de fausse démonstration d'un postulat préexistant.

Premier cas : Socrate entreprend de montrer que les arts d'imitation ( art du peintre, art de l'auteur tragique )  devraient être exclus de la cité idéale car ils manipulent dangereusement des apparences  et sont donc irrémédiablement brouillés avec la Vérité . Pour y parvenir, il se réfère à la doctrine platonicienne des formes idéales, exposée aussi dans le Phédon et dans le Parménide. Désireux de se faire comprendre plus aisément de son interlocuteur, il a recours à la métaphore de la fabrication d'un lit.

Il existe trois lits :

"[...] ces lits constitueront trois lits distincts. Le premier est celui qui existe par nature, celui que, selon ma pensée, nous dirions l'oeuvre d'un dieu. De qui pourrait-il s'agir d'autre ?
  --  Personne, je pense.
  --  Le deuxième lit est celui que le menuisier a fabriqué.
  --  Oui, dit-il.
  --  Le troisième lit est celui que le peintre a fabriqué ...]   "

Le premier lit, forme universelle et idéale de tout lit matériel, est l'oeuvre de l'universel artisan divin ; celui-ci, dit Socrate, est non seulement en mesure de produire tous ces meubles, mais encore produit-il tous les végétaux qui proviennent de la terre, et il façonne tous les êtres vivants -- les autres êtres aussi bien que lui-même -- et en plus de cela il fabrique la terre et le ciel, les dieux, et tout ce qui existe dans le ciel, et tout ce qui existe sous terre dans l'Hadès".

L'artisan humain, quant à lui,  fabrique un lit matériel, d'après le modèle idéal divin, premier degré de l'apparence, premier degré d'imperfection et de déformation.

Le peintre peint une apparence de lit matériel, second degré, aggravé, d'imperfection et de déformation. Il en va de même de tout art d'imitation, comme la poésie dramatique (tragédie et comédie).

Cette démonstration repose évidemment sur un postulat non démontré : l'existence d'un dieu créateur de toutes choses et d'une pensée divine dépositaire du modèle de toutes choses créées. L'existence de ce dieu est proposée sous la forme d'une apparence d'hypothèse, qui n'en est pas une puisque sa vérité est admise par l'interlocuteur sans autre forme de procès, sans même l'amorce d'une véritable discussion.

Le caractère dogmatique du développement s'affiche en effet par le fait que tout autre type d'explication -- notamment, bien sûr, l'explication empirique qui montrerait que la fabrication du lit matériel dérive d 'un modèle intériorisé par l'artisan humain et transmis par une tradition constituée par l'expérience des générations successives d'artisans -- est passé sous silence. La véritable discussion est ainsi escamotée. Ce dogmatisme a des effets particulièrement négatifs, s'agissant de la critique des arts d'imitation (notamment de la poésie dramatique), critique d'une particulière étroitesse de vues : là encore, Platon élude toute véritable discussion.

Second cas : la démonstration de l'immortalité de l'âme. Ce n'est pas tant, à nouveau, le raisonnement de Socrate qui est en cause que le fait qu'il repose à nouveau sur un postulat non démontré et supposé admis sans qu'il soit nécessaire de le discuter. Socrate postule l'existence d'une âme, distincte du corps qu'elle habite, et que la mort du corps ne détruit pas. Là encore, les points de vue différents, voire opposés (celui du matérialisme de Démocrite, que Platon devait bien connaître) ne sont pas envisagés.

Ainsi se constitue, dans des textes comme celui du livre X de la République, un idéalisme dogmatique qui apparaît, à bien des égards, comme une  préfiguration de la doctrine chrétienne.

Ce qui s'y trouve conforté aussi (héritage partiel de certains Présocratiques, comme Empédocle d'Agrigente), c'est le style de la métaphysique et du métaphysicien dans la tradition philosophique occidentale, depuis ses origines grecques jusqu'à Heidegger : le métaphysicien y apparaît avant tout comme une sorte de gourou inspiré, délivrant sa doctrine sans trop se soucier de vérifier si elle cadre avec l'expérience. Les prudences de l'hypothèse, comme il sied dans les sciences de la nature, n'y sont pas de mise. Il faudra attendre les empiristes anglais (Locke, puis Hume), Voltaire, Kant, Schopenhauer au siècle suivant,  pour voir l'hypothèse métaphysique se dégager du dogmatisme. Au vrai, la métaphysique ne commence à se guérir du dogmatisme qu'à partir du moment où elle se dégage de la tutelle et du contrôle menaçant de la religion. Même Platon, même Epicure, affichent une révérence, si formelle soit-elle, aux dieux de la cité.

Dans La République de Platon, où il  re-cuisine Platon à la mode toulousaine, Alain Badiou  propose comme équivalent de l'âme platonicienne ce qu'il appelle le Sujet. Comme l'âme, le Sujet se distingue de l'individu qu'il habite et auquel il survit. Comme l'âme, il est immortel. Je le concevrais personnellement comme une sorte d'âme de l'Humanité, dont Badiou précise la nature en ces termes :

" -- Alors ? Qu'est-ce que nous devons saisir dans le Sujet ?
  -- La Vérité. La philosophie. Il faut penser de quoi le processus subjectif s'empare, avec quelles singularités il s'assemble. Il faut penser le Sujet selon son affinité avec son Autre immanent, ce qui est immortel et destiné pour toujours à tous. Il faut poursuivre son élan, le voir comme si encore et encore, s'arrachant par cet élan même aux flots qui aujourd'hui l'engloutissent à demi, secouant son écorce de coquillages et de galets, il se débarrassait des sauvages multiplicités de terre pierreuse dont il s'enveloppe inéluctablement, lui qui trouve la nourriture de sa création éternelle dans la boue des mondes où il devient. Ainsi dénudé, il exhibe sa vraie nature, qui est aussi bien nature du Vrai ".

Soit. C'est pas mal. Il est vrai que le meilleur de ce développement vient directement de Platon. Comme l'âme platonicienne, le Sujet badiousien est élan vers le Vrai, il ne fait qu'un avec cet élan, il vise à fusionner avec le Vrai. Tout ça est fort poétique et fort beau.

Au fond, un discours métaphysique, quel qu'il soit, tient sa capacité d'emporter la conviction, non de la rigueur de son argumentation,  mais de la force poétique qui l'anime et le vivifie. Les visions et les démonstrations platoniciennes sont très belles : cela leur a permis de franchir les siècles et de nous émouvoir encore. Aucune garantie d'universalité ni d'existence de quoi que ce soit de réel qui corresponde aux concepts forgés par les métaphysiciens de toutes époques et de toutes tendances ne nous est jamais fournie, qu'il s'agisse de l'âme platonicienne, des atomes crochus d'Epicure, de la Monade leibnizienne,  de la Volonté schopenhauerienne ou du Sujet badiousien, mais à vrai dire on s'en fout. Peu importe la gratuité de telles spéculations placées d'emblée hors de portée de toute vérification. L'essentiel est qu'on marche dans l'instant, un peu comme quand on lit un polar passionnant.  Porté-je en moi un authentique élan vers le Vrai ? J'en suis rien moins que sûr. Après moi le déluge et au diable le Sujet : que m'importera l'hypothétique transhumance du Sujet transhumain quand je serai dans l'Hadès ? Et mon voisin, aurait-il une âme, des fois ? Peut-être qu'il m'a piqué la mienne ! Vu la pénurie d'âmes imaginée par Platon dans la République, ça n'aurait rien d'étonnant . Car ce type avait vraiment une imagination d'enfer, c'est le cas de le dire :  lisez le récit d'Er le Pamphylien, à la fin de la République, vous m'en direz des nouvelles. A côté de ça, D'entre les morts, le roman de Boileau et Narcejac qui inspira Vertigo à Alfred Hitchcock ( ah! Kim Novak ! mais ne nous égarons pas) , c'est de la gnognote.

Les spéculations métaphysiques semblent posséder cet avantage sur les délires religieux : on pourrait croire qu'elles ne font de mal de mal à personne. Mais cela demanderait un examen approfondi. Après tout, le coup fumant de l'âme incorporelle et immortelle fait encore son effet près de vingt cinq siècles après la mort de son inventeur...(1) Et quelle personne de bonne foi contestera que ce gadget métaphysique ait fait plus de mal que de bien aux innombrables malheureuses et malheureux qu'on a vivement incités à s'encombrer de ce fantasmatique fardeau ?

Les énoncés métaphysiques, comme les énoncés religieux ou idéologiques, sont au fond des énoncés performatifs : ils prétendent faire advenir ce qui n'existe pas. Mais il ne font advenir l'inexistant qu'au moment où ils le formulent pour quelqu'un, comme Dieu le Père n'existe qu'à la messe au moment où le curé l'invoque. Il en va des idées platoniciennes comme de l'élan du Sujet badiousien  vers le Vrai, comme de la Volonté schopenhauérienne, comme du Dieu créateur de toutes choses, comme de la Société sans classe : visions grandioses, séduisantes, mais dont on peut toujours très bien se passer, comme on peut très bien vivre en ignorant tout de Balzac, de Fellini ou de Nicolas de Staël.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


(1) -"après la mort de son inventeur " : l'idée d'une âme immortelle n'apparaît pas dans la Bible  avant le milieu du IIe siècle avant le Christ (Maccabées). Même dans les Evangiles, cette idée d'une âme immortelle et -- surtout -- séparée du corps n'apparaît pratiquement pas. L'âme y est désignée par le terme grec de psukhè (souffle vital /âme) qu'utilisait Platon. Il est plus que probable que les rédacteurs des textes bibliques tardifs ont été influencés par la pensée de Platon. Les hommes n'ont donc été dotés d'une âme immortelle qu'à partir de Platon, avec qui ils partageait cependant déjà les roustons.

( Rédigé par : SgrA° )


2 commentaires:

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.