mardi 13 mars 2012

Schoenberg et Mahler salle Pleyel

Les plus grands noms de la musique française, des arts et des lettres, s'étaient donné rendez-vous l'autre soir salle Pleyel. On notait, au hasard dans la salle, la présence d' Olivier Messiaen,  Marcel Landowski, Albert Roussel, Jean Roger-Ducasse, Ernest Chausson, Marin Marais, Pierre Boulez, Arman, Nicolas de Staël, René Char, Philippe-Tarreton-Char, Aloysius Bertrand, Théophile de Viau, Charles d'Orléans, Yves Bonnefoy, Michel Deguy,  Hippolyte Taine, Gustave Planche, Pierre Assouline.

L'événement, il est vrai, était de taille, et le programme exceptionnel : on donnait la version intégrale de La Nuit transfigurée (Verklaerte Nacht, op. 4)  d'Arnold Schoenberg dans l'orchestration de Gustav Mahler.

On sait qu'Arnold Schoenberg, mourant et psychiquement très diminué, confia à son disciple Gustav Mahler le soin de terminer l'orchestration de la Nuit transfigurée dans sa version mixte pour sextuor à cordes et orchestre symphonique.

Gustav Mahler assura cette tâche dans le respect des intentions chuchotées par un Maître vénéré dans l'épuisement de l'agonie. Il n'est pas sûr qu'il ait tout bien saisi, mais seul compte le résultat.

Or le résultat est une oeuvre grandiose, d'une durée de 140 minutes environ (26 minutes et des poussières dans la version initiale pour sextuor à cordes, donc bien trop courte). Une synthèse puissante qui parvient à confronter d'une manière véritablement miraculeuse toute la sympathique subtilité du sextuor à cordes à l'enthousiasmante, électrisante, affriolante, affolante débauche de sons produits par un orchestre symphonique, renforcé d'un choeur mixte de 120 choristes et d'un grand orgue. L'équilibre est difficile à réaliser  entre ces deux plateaux de la balance, et ce n'est pas un des moindres mérites de Mahler que d'y être, dans l'ensemble, parvenu.

On se souvient que la première moitié de l'oeuvre ainsi relouquée (un peu moins de 70 minutes) est constituée par la célèbre Ode au rossignol, longue, murmurante et suppliante méditation, où alternent, se superposent et se confondent les voix de l'orchestre, du choeur et, bien entendu, du sextuor à cordes. C'est vers la fin du premier tiers de cette immense fresque musicale que se situe le bouleversant Cri de la Nuit, interprété ce soir-là par Dame Margaret Williams-Vaughan. A la fin de l'air, la cantatrice doit tenir 45 secondes le contre-ut le plus périlleux du répertoire. Dame Margaret Williams-Vaughan battit ce soir-là le précédent record en atteignant les 55 secondes. Tandis que le sextuor à cordes attaquait la délicieuse cavatine de la Lune, longue suite de variations toute en pizzicati, sympathique fond sonore (merci à lui), l'immense cantatrice anglo-brésilienne recevait l'ovation frénétique des milliers de mélomanes présents dans la salle et l'offrande de dizaines de bouquets. Frédéric Lodéon vint lui remettre une victoire de la Musique bien méritée et prononça un discours à tirer les larmes. Pour remercier le public, la diva donnait alors, avec la bonne grâce qu'on lui connaît, trois bis, dont, bien sûr, l'air de la Reine de la Nuit de la Flûte enchantée.

Se superposant aux derniers pizzicati du sextuor (merci à lui), l'orchestre, magistralement conduit par le jeune chef Myung Swing Chung (dont c'était la première incursion dans ce répertoire), s'engageait alors tambour battant ( brève mais remarquable intervention des Tambours du Bronx) dans le somptueux Hymne au Crépuscule, que seule la IXe de Beethoven approche en puissance. Magnifiquement soutenu  par le grand orgue, par l'orchestre et -- bien sûr, bien sûr -- par le sextuor à cordes, le choeur mixte (120 participants) entonnait vaillamment et à pleins poumons les premières mesures de ce moment sublime qui ne dure pas moins de 50 minutes, et où aucun relâchement n'est permis. Il s'agit en effet pour tous  -- orchestre, orgue, choeur et, cela va de soi, sextuor à cordes -- de mettre le paquet car, pour quelques décibels en plus ou en moins, le savant et babélien édifice sonore, mis en place par Mahler à partir du matériau -- somme toute négligeable -- laissé par Schoenberg, risque de s'effondrer dans la cacaphonie.

 La nuit schoenbergienne est alors véritablement transfigurée par son salvateur remaniement mahlérien. On mesure sur ce passage à quel point la musique de Mahler annonce, de façon quasiment prophétique, les grandes tendances de la musique du XXIème siècle, et combien la musique de Schoenberg est, disons le mot, rétrograde. Enfin, dépassée, quoi.

Avec Gustav, c'est tout de même ott'chose ! Bons gros affects surdimensionnés pour braves grosses mémères enamourées, bonne grosse rhétorique surhugholiennne, bonne vieille tonalité rrheugonflée, bon gros zimboum à tous les pupitres,  Die Grosse Extraverzionen    (????) : enfin Mahlerbe vint...et la Moderni fut. J'en reveux, Marie-Louise ! On se demande comment des critiques égarés purent croire qu'elle était du côté de Schoenberg et de Webern...

Merveilleux finale,  Murmures du crépuscule ( 57 minutes ) est une des productions du pathos mahlérien les plus paroxystiquement évocatrices que je connaisse. L'étude de la partition révèle l'extraordinaire complexité et subtilité de l'écriture d' (Arnold Schoenberg) de Mahler. L'immense auteur de la Symphonie des Mille a conçu ce finale comme un discret hommage à son maître (vénéré) . Le sextuor Busch, rompu à l'interprétation des oeuvres du Viennois, s'y montra convenable, relativement lisible et audible, quoique un peu fatigué, dans son duo concertant avec la Fanfare de la Garde Républicaine . Seul fut à déplorer un couac de l'hélicon sur le do dièse mineur de l'antépénultième mesure et un hennissement de cheval.

Interrogé par Frédéric (Mitterrand) Lodéon après le concert, Pierre Boulez qui, comme Beethoven avant lui, souffre d'un début prononcé de surdité sénile, s'avoua  pleinement satisfait . Marin Marais se montra plus réservé, mais on connaît le côté pincé de ce maître de la viole.

Arnold Schoenberg, La Nuit transfigurée ( Verklaerte Nacht), orchestration de Gustav Mahler

Sextuor Busch : Adolf Busch, Friedrich Busch, Wilhelm Busch, Margarita Busch, Georges W. Busch, Georges W. Busch  junior, Sarah Palin)
Orgue surélectrifié :  Jean-Michel Jarre
Fanfare et chevaux de la Garde Républicaine, direction : Luc Jambrun
Chor und Orchester den Gross Paris (AfrikaChorführer : Wolfgang-Amadeus von Choltitz)
Direction : Myung Swing Chung


                                                              ***  **  *


" La musique y est discrète. Les musiciens davantage. Ils ne se laissent pas voir dans le moment qu'ils en font.
   Un jour l'un d'eux, qui jouait dans le salon, s'imaginant que je l'observais, manqua de s'étouffer de honte; or je ne l'avais même pas entendu tant il jouait doucement.
   Leur musique en sons mourants semble toujours venir à travers un matelas. C'est ce qu'ils aiment : des souffles ténus, partis on ne sait d'où, à chaque instant effacés, des mélodies tremblantes et incertaines, mais qui s'achèvent en grandes surfaces harmoniques, larges nappes soudain déployées.
   Ils aiment  davantage encore l'impression que la musique se déplace (comme si les musiciens contournaient une montagne, ou suivaient une route sinueuse), se déplace et vient à eux comme au hasard des échos et des vents. "


Arnold Schoenberg ,  Quatuor à cordes n° 4, opus 37
                                    Sextuor à cordes "Verklaerte nacht", opus 4
                     Quatuor Prazak + Vladimir Bukac et Petr Prause  (Praga Digital)

Hector Berlioz,          Harold en Italie


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Posté par : J.-C. Azerty )

Additum (2 avril 2012) - Mais enfin quelle rage m'égare ? Dauber ainsi sur la musique d'un maître qui plus d'une fois m'émerveilla ! Ingrat ! as-tu déjà  oublié la sublime Quatrième, l'adagio non moins sublime de la Neuvième, avec Giulini au pupitre ? Et les Kindertotenlierder de Fischer-Dieskau ? Serais-je devenu aussi bête que ce critique estimé des années cinquante (j'ai oublié son nom, que les Muses lui pardonnent) qui avait décrété que la musique de Mahler, selon lui pesamment teutonne, était décidément inaudible pour des oreilles françaises ?

Van Gogh, Nuit étoilée





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