mardi 6 mars 2012

Tartuffe est un Glaucon

Puisque Badiou transforme Glaucon en Glauque, je peux bien me permettre cette vanne.

N'ayant pas lu la suite de son livre, j'espère qu'il n'a pas pensé à ce rapprochement :

"  " Mais, dira-t-on, il n'est pas toujours facile de toujours se cacher quand on est méchant."  Rien d'autre de ce qui a de la valeur, dirons-nous en guise de réponse, n'est facile d'accès. Et pourtant, si nous voulons être heureux, c'est ce chemin qu'il faut prendre [...]. Pour ce qui est de nous cacher, nous nous rassemblerons dans des ligues et des hétairies, et il existe des maîtres de persuasion pour nous transmettre l'expertise du discours populaire et de la plaidoirie devant le tribunal. Puisant dans leur art, tantôt nous persuaderons, tantôt nous contraindrons par la force, dans le dessein de nous enrichir tout en évitant d'affronter la justice.  "Mais il est impossible  de demeurer caché des dieux, ni  de les contraindre par la force", dira-t-on. Mais, s'ils n'existent pas, ou si rien de ce qui concerne les affaires humaines ne leur importe, pourquoi faudrait-il se soucier de leur échapper ? Et s'ils existent et s'ils ont souci des affaires humaines, nous ne savons pas qui ils sont, ou nous n'avons entendu parler d'eux par aucun intermédiaire si ce n'est les lois et les poètes qui ont fait leur généalogie. Or ces mêmes poètes nous affirment que les dieux peuvent être influencés par les sacrifices, les prières de supplication, les offrandes. Il faut les croire sur ces deux points, ou ne les croire sur aucun. Et donc, s'il faut le croire, il conviendra de commettre l'injustice et d'offrir des sacrifices en profitant de nos injustices. Car en étant justes, nous serons seulement exempts de châtiments de la part des dieux, mais nous renoncerions  par ailleurs aux profits provenant de l'injustice. Etant injustes au contraire, nous aurons le profit et, tout en poursuivant nos transgressions et nos fautes, nous les persuaderons par nos supplications et ainsi nous échapperons aux châtiments. "

                                Platon la République , livre II ( traduction de Georges Leroux)


Sganarelle   -  Quoi ? vous ne croyez en rien du tout, et vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?

Dom Juan   -  Et pourquoi non ? il y en a tant d'autres comme moi qui se mêlent de ce métier, et qui se servent du même masque pour abuser le monde .

Sganarelle    -  Ah, quel homme ! quel homme !

Dom Juan    -  Il n'y a plus de honte maintenant à cela. L'hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus; le personnage d 'homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu'on puisse jouer aujourd'hui, et la profession d'hypocrite a de merveilleux avantages. C'est un art de qui l'imposture est toujours respectée, et quoiqu'on la découvre, on n'ose rien dire contre elle. Tous les autres vices des hommes sont exposés à la censure, et chacun a la liberté de les attaquer hautement; mais l'hypocrisie est un vice privilégié, qui de sa main ferme la bouche à tout le monde, et jouit en repos d 'une impunité souveraine. On lie à force de grimaces une société étroite avec tous les gens du parti ; qui en choque un, se les jette tous sur les bras, et ceux que l'on sait même agir de bonne foi là-dessus, et que chacun connaît pour être véritablement touchés : ceux-là,  dis-je, sont toujours les dupes des autres, ils donnent hautement dans le panneau des grimaciers, et appuient aveuglément les singes de leurs actions. Combien  crois-tu que j'en connaisse, qui par ce stratagème ont rhabillé adroitement les désordres de leur jeunesse, qui se sont fait un  bouclier du manteau de la religion, et, sous cet habit respecté , ont la permission d'être les plus méchants hommes du monde ? on a beau savoir leurs intrigues, et les connaître pour ce qu'ils sont ; ils ne laissent pas pour cela d'être en crédit parmi les gens, et quelque baissement de  tête, un soupir mortifié, et deux roulements d'yeux rajustent dans le monde tout ce qu'ils peuvent faire. "

                                              Molière,   Dom Juan (acte V, scène 2)


Additum  - J'ai avancé dans la lecture du pensum de Badiou. Il y est question, dans la "traduction/adaptation" du passage que je cite, de "professeurs en hypocrisie". Il est possible que Badiou ait songé à Tartuffe. Si, selon lui, ce serait faire injure à Socrate que de prétendre qu'il ignore Freud, on peut supposer qu'il a lu aussi Molière. Ce n'est pas dans la bouche de Glaucon mais dans celle de son frère Adimante que Platon met le passage que je cite. Badiou transforme Adimante en une fringante et très anachronique Amantha, ce qui aboutit évidemment à occulter totalement le contexte politique et le non-dit des propos d'Adimante. Si Molière, en faisant décrire par Dom Juan la stratégie de Tartuffe, songeait à des tartuffes réels aujourd'hui relativement bien identifiés, il est probable que Platon visait aussi des personnages réels, qui figurèrent certainement parmi les accusateurs de Socrate en 399.

" Survol de l'Histoire, écrit Badiou, décrivant ses "procédures" dans sa préface : " pourquoi en rester aux guerres, révolutions et tyrannies du monde grec, si sont encore plus convaincantes la guerre de 14-18, la Commune de Paris ou Staline ?"  La rigueur d'une telle "procédure" laisse rêveur : ce n'est même pas de survol, mais carrément d'escamotage de l'Histoire qu'il s'agit, comme si le contexte historique de l'élaboration d'une pensée n'avait aucune importance, aucun effet sur elle. La quête des "vérités éternelles" légitime vraiment d'étranges acrobaties. Si l'entreprise s'apparentait à quelque récréation philosophique -- assortie, pourquoi pas, de visées pédagogiques, on l'admettrait volontiers, mais hélas, c'est avec un imperturbable sérieux que Badiou nous présente un projet qui ne l'a pas occupé moins de six ans. Pour en arriver à ça, c'était vraiment pas la peine.


Laurent Rogero en Dom Juan



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