samedi 10 mars 2012

Gustave Planche : un critique nauséabond

Qui était Gustave Planche ? Cette question ferait sûrement des ravages dans n'importe quel jeu télévisé. Le nom de ce grand critique de l'époque romantique n'est plus guère connu que des amateurs d'histoire littéraire, espèce en voie de disparition. Gustave Planche, ami de Gorge Sand et admirateur de Vigny, qui l'introduisit à la Revue des Deux Mondes, ne fut cependant pas toujours tendre avec les grands  Romantiques, notamment avec Hugo, qu'il détestait, et avec Balzac. Il avait pourtant collaboré aussi à  la Revue de Paris, à laquelle Honoré confia nombre de ses romans, qu'elle publia en feuilletons.

On s'est longtemps interrogé sur les raisons de cette hostilité de Planche à Balzac et surtout à Hugo : la récente publication des Mémoires inédites de Juliette Drouet vient opportunément éclairer ce mystère.

On sait l'hostilité de Gustave Planche aux récents progrès de l'hygiène, soupçonnés par ce nostalgique de Napoléon d'être autant de chevaux de Troie exportés par la perfide Albion sur la terre des Gaulois, aux fins de leur saper l'énergie.

Planche ne se lavait jamais. Enfin, très rarement. En tout cas jamais les pieds, ce qui lui valut de trépasser à 49 ans d'un abcès au gros orteil qui dégénéra en gangrène.

On sait aussi que quelques uns de nos grands écrivains du Romantisme se piquaient d'élégance. C'était justement le cas de Balzac et de Hugo : fréquentant des duchesses et des actrices à la mode, ils avaient à coeur de se montrer fort soigneux de leur corps, prenant un bain quelquefois deux fois par jour, usant et abusant de coûteux parfums cocotteux, et changeant de caleçon jusqu'à deux fois par semaine, ce qui, pour l'époque, constituait une avancée véritablement révolutionnaire : songeons que Napoléon ne changea celui qu'il avait enfilé à la veille d'Austerlitz qu'au lendemain d'Eylau. On sait moins que l'on doit l'invention du coton-tige à Alfred de Musset, mais passons.

Comme en témoigne Juliette Drouet, Planche était suprêmement agacé par les raffinements de toilette de Hugo et de Balzac; il les qualifiait de dégoûtantes manies et n'était pas loin d'y voir des menées anti-patriotiques.

Mais, raconte Juliette Drouet,  les choses ne se gâtèrent vraiment qu'un jour du printemps 1833, dans un salon de  la Revue des deux mondes, où Balzac et Hugo, ensevelis dans de confortables fauteuils, fumaient un cigare -- ils fumaient le même ? mais non ! -- fumaient deux cigares (?????) en devisant paisiblement. C'est alors que Gustave Planche traversa la pièce sans prévenir, laissant derrière lui un sillage odorant, et sortit.

" C'est pas possible ce qu'il peut schlinguer, ce con ! " s'exclama Victor Hugo, qui avait à l'occasion le verbe vif  et qui, venant de publier Napoléon Lepetit, s'y connaissait en odeurs.

" C'est un fait que le bougre pue comme cent camemberts avariés." repartit Honoré, qui voulait , par cette saillie, faire comprendre à Victor qu'il avait lu son dernier livre.

Malheureusement, la sortie de Gustave Planche n'était qu'une fausse sortie. Revenu sur ses pas pour récupérer un de ses pets lâchés par mégarde dans le bureau de Buloz  (le directeur), il ne perdit rien  de l'échange. C'est  à partir de ce jour qu'il commença de manifester une hostilité déclarée à ces deux génies de notre littérature.

Mais tout est relatif. Amitiés et inimitiés se déclarent souvent pour des raisons identiques, quoique opposées. La Correspondance de George Sand (1) ne laisse aucun doute sur les racines intimes de l'indéfectible amitié qui l'unit à Gustave Planche. La bonne Dame de Nohant n'appréciait rien tant, dans le déduit , que les odeurs fortes. Pour parvenir à l'extase (à laquelle la Journée de la  Femme nous rappelle que toutes les femmes ont droit d'atteindre, et par tous les moyens), elle avait coutume de s'unir en congrès avec Gustave Flaubert -- pas Flaubert, Planche, à la fin, merde ! -- avec Gustave Planche (2), dans le chalet de nécessité au fond du jardin, pendant qu'au piano du salon Chopin se polissait les noctburnes (on s'occupe comme on peut). C'est du moins ce que, dans les Destinées, prétend Vigny qui ne portait pas "la femme Sand" dans son coeur :

" Tu déguste, ma George ? -- Ah Gugusse, ah Tatave !
Tiens, pendant que t'y es, descends donc à la cave  "

                                      ( Les Destinées, La Maison du Ricard (3), vers 696-697

On peut ne pas sentir la rose et être un grand critique. Les qualités de Gustave Planche critique furent généralement reconnues en son temps. Bourreau de travail, il laissa une oeuvre considérable, dans le domaine de la critique littéraire et de la critique d'art (consulter Wikisource, publicité gratuite). Il n'était pas facile de le joindre quand il était engagé dans la rédaction d'un de ses articles ou d'un de ses livres.

Dans une lettre à Madame Hanska (12 mai 1847), Balzac raconte que Victor Hugo l'entraîna un jour chez Planche pour lui  demander enfin raison de son hostilité à leur égard. Parvenus chez le critique, il trouvèrent close une porte qui portait -- "une porte qui portait", c'est pas joli... -- ah ! la barbe à la fin ) -- qui portait un écriteau avec, dessus, en grosses lettres :

                                               GUSTAVE PLANCHE   (4)

" Ah, bon, fit Hugo, si tel est le cas,  nous reviendrons plus tard. "


Notes -

1/  Georges Sand, c'est la soeur de lait de Gorge Sand  (citée plus haut; y a des fautes de frappe qu'on s'en voudrait de corriger).

2/  avec Flaubert aussi, mais c'est une autre histoire (voir Guguste et moi, de Louise Colet)

3/  La Maison du Ricard :  ?????????

4/  "Gustave Planche" :  excellent exemple de syllepse.

Additum : Grossier et peu futé, tel apparaît Victor Hugo dans les souvenirs de Juliette Drouet. Je commence à mieux comprendre l'hostilité de Gustave Planche à son égard.


La paix soit avec nous. Et avec notre esprit de sel.


Juliette Drouet ,    Toto et moi    ( Presses de l'Université Libre du Haut-Verdon)

Honoré de Balzac,    Lettres à l'Etrangleuse   ( A la Pôche éditions )

Alain Corbin ,          Le Miasme et la jonquille  ("Champs" / Flammarion )

Frédéric Chopin,         Nocturnes      Claudio Arrau, piano

( Posté par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

3/
Gustave Planche, par Nadar
C'est vrai qu'il fait négligé. Et huileux. Vilain phoque, en somme.




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