jeudi 29 mars 2012

Un portrait de Dodo le Saumâtre ?



  "Il banquette, il baise, il fume, il boit. Là où l'argent abonde, putes, mafieux et délateurs surabondent. Il envoie foutre les serveurs, maltraite ses courtisans, humilie ses connaissances, méprise les femmes, se fait sucer dans les couloirs, se pavane en slip, au petit matin, dans la salle à manger d'un grand hôtel ".

                                                                   ( Alain Badiou, La République de Platon  )


Dans ce passage de l'adaptation très très libre et personnelle de La République de Platon par Badiou, il m'est difficile de ne pas penser à Dodo le Saumâtre. Certains détails semblent vraiment avoir été inspirés par lui.

Dans le passage de La République "retravaillé" par Badiou, Platon analyse la dérive morale de l'homme démocratique, dérive qui le conduit à  se muer en homme de la tyrannie.

La question que semble s'être posé Badiou en écrivant ce livre est : Si Platon avait écrit La République aujourd'hui, qu'aurait-il écrit ? Je ne crois pas du tout qu'il aurait écrit le livre de Badiou, mais les élucubrations de l'Alain en délire ne manquent pas d'intérêt, dans le détail au moins.

Cependant, lisant Badiou, je reste persuadé que la principale vertu de son livre, sinon la seule, est de nous inciter à relire très attentivement le texte de La République pour nous demander en quoi il nous concerne aujourd'hui, quels enseignements restés actuels il contient. Or c'est en effet un livre très actuel et riche d'enseignements, même si les formes de démocratie que connaissait Platon étaient très éloignées des démocraties que nous connaissons.

Un grand texte philosophique reste actuel au moins autant par les questions qu'il pose que par les réponses qu'il propose. Les réponses sont souvent dépassées, comme, chez Platon,  au livre X de La République, celles qui portent sur la poésie imitative et sur l'immortalité de l'âme, car elles procèdent d'une doctrine métaphysique dogmatique et indémontrable, et ce n'est pas le tour de basse-passe badiouesque, troquant l'âme immortelle contre un Sujet atemporel dont la paternité me paraît d'ailleurs plus hégélienne que platonicienne, qui nous fera avaler cet idéalisme new-look. Mais les questions, elles, restent ouvertes, y compris celles qui portent sur l'existence éventuelle de  "l'âme", sur ce qu'on peut bien désigner sous ce mot, sur l'immortalité, et -- pourquoi pas -- sur la légitimité de certaines formes d'art dans une cité idéale. Autant dire qu'elles sont innombrables, et c'est ce qui rend la lecture de Platon toujours aussi excitante. Et même celle de Badiou. Du coup, mon excitation de mite philosophique s'en trouve décuplée.

Ainsi, une des questions que nous pose Platon (au livre VIII de La République) et qu'il est légitime et souhaitable que nous nous posions me semble être la suivante : dans quelle mesure et à quelles conditions l'exercice de la liberté individuelle et privée, telle que l'organisent les sociétés démocratiques contemporaines, est-il compatible avec la transmission, la protection et la pratique de la vertu démocratique ? Cette vertu démocratique, Montesquieu, dans l'Esprit des Lois, l'a définie ainsi : c'est l'aptitude des citoyens à faire passer l'intérêt commun avant l'intérêt particulier, l'intérêt public avant l'intérêt privé. Que cette vertu décline et meure, la démocratie décline et meurt. Montesquieu, comme Platon avant lui, montre combien la vertu démocratique est fragile.

Il me paraît clair que Dodo le Saumâtre n'a jamais lu attentivement ni médité La République de Platon, ni d'ailleurs l'Esprit des lois, de Montesquieu. Dommage pour lui. Dommage pour la transmission, la défense et l'illustration de la vertu démocratique. Dommage pour la démocratie.

Pauvre Dodo le Saumâtre. S'il avait lu le livre X de La République, il aurait découvert quel sort lui était réservé, s'il s'obstinait dans  ses turpitudes, et peut-être aurait-il trouvé en lui la force d'y échapper :

" Quant aux hommes injustes, j'affirme que la plupart d'entre eux, à supposer que durant leur jeunesse ils aient pu demeurer inaperçus, quand ils arrivent en fin de parcours, ils se font prendre et deviennent un objet de risée. Parvenus à la vieillesse, misérables, ils sont couverts d'insultes de la part des étrangers et aussi de leurs concitoyens, on les fustige, et ils sont victimes des rudesses dont tu parlais quand tu disais justement "ils seront torturés, ils seront marqués au fer".  Tous ces sévices, si tu y  réfléchis, tu m'as entendu dire qu'ils les subissaient. "


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



PlatonLa République , traduction, présentation et notes de Georges Leroux   ( GF / Flammarion )

 Montesquieu ,     L'Esprit des lois   ( édition électronique : classiques. uqac. ca / )

Alain Badiou,   La République de Platon     ( Ouvertures / Fayard . A noter que Badiou dirige la collection où paraît son livre. On n'est  jamais si bien servi...)

( Rédigé par : Babal )



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