jeudi 15 mars 2012

Sacré-Coeur, jeu de rôles

Dans la maison de J., sur la colline ensoleillée, femmes et enfants circulent. On prépare une fête. Il y aura spectacle dans le jardin.

Sur la restanque, dans l'obscurité du cabanon, une petite fille de cinq ans, sentencieuse et prolixe, lui commande d'aller faire pour elle des emplettes au supermarché : une bouteille de coca-cola sans sucre, mais avec des ingrédients spéciaux dont il ne saisit pas bien les noms, un bidon de lessive et...

Il n'a pas entendu la suite de la commande et lui demande plusieurs fois de la répéter. Mais, occupée à préparer un sketch pour le spectacle, elle ne se soucie pas de lui répondre.

Il s'énerve, tente de la gifler, mais elle s'effondre à la renverse comme une poupée de chiffon, marmotte avec des airs d'institutrice des propos confus mais dissuasifs. Il meut avec peine son bras sans force, brasse l'air sans l'atteindre.

Petit masque, va.

Il est remonté à la maison de J. Mais impossible maintenant d'ouvrir le portillon du jardin. Il essaie d'escalader le grillage, bien trop haut. Il contourne le jardin et trouve un autre portillon, dérobé, ouvert. Il entre dans la maison, croise dans la cuisine un jeune homme inconnu. D'ailleurs il ne connaît personne dans cette maison, vide à présent.  J. n'est pas là. Où est-elle passée ? Mystère. Mais c'est comme si son absence allait de soi. Va  savoir pourquoi.

Descendu dans la ville, la nuit est tombée. Il cherche en vain un supermarché ouvert. Le quartier, qu'il croyait connaître, est un labyrinthe. Une femme le croise, silencieuse, hostile, sans répondre à sa demande de renseignement. Enfin, il n'a rien demandé, mais il a esquissé un geste vers elle, ça il en est sûr. Cette peur des autres, chez tous, ça vous laisserait crever dans le caniveau, quelle solitude que tous ces corps humains.

Il suit une rue interminable, déserte, boueuse, sinistre, sans lumière. Il avance avec prudence, finit par atteindre un carrefour de voies rapides. Le supermarché est par là, lui dit-on, du côté du Sacré-Coeur. Un peu plus loin : "ce n'est pas dans ce quartier, le Sacré-Coeur, lui dit un passant, mais levant les yeux, il aperçoit, en-haut d'une colline, l'édifice imposant. Il ressemble à son image sur les cartes postales sépia de jadis.

Traversant un parking, il manque d'être écharpé par une voiture que conduit  très maladroitement une jeune femme. Sous des sourcils froncés, on dirait qu'elle louche. Elle a la conduite à droite. Elle aurait sûrement besoin de leçons de conduite. D'ailleurs, laquelle n'a pas besoin qu'on lui apprenne la bonne conduite ?

Ne pas même avoir connu le conduit de la bonne. Misère.

Le jour s'est levé. Il va devoir marcher longtemps pour rejoindre le Sacré-Coeur, car il doit contourner à présent la colline par le bas quartier que longe le fleuve. La silhouette de l'édifice se dessine au loin, noyée dans la masse des maisons, sur une colline  basse. La distance pour l'atteindre semble beaucoup plus longue que lorsqu'il  l'a aperçu tout-à-l'heure. On croirait qu'elle augmente à mesure qu'il avance.

Il se rappelle en effet ce petit supermarché -- plutôt une supérette -- en contrebas du Sacré-Coeur .  Il y a fait ses courses plusieurs fois mais chaque fois qu'il en est sorti, il a oublié le chemin pour y retourner. C'est un magasin en sous-sol, au bas d'une rue étroite et pentue : ça, il se le rappelle. Saura-t-il cette fois le retrouver, avec si peu d'indices ? Rien n'est moins sûr.

Sans compter qu'il n'a pas la liste complète de ce qu'il doit acheter. En faute, encore une fois. En faute, avant même d'avoir agi.

Et voilà qu'il s'aperçoit qu'il n'a pas son portable. Appeler qui, d'ailleurs ? Il ne connaît pas le numéro. Il ne sait pas non plus au juste où il se trouve.

 Comment faire pour rejoindre la maison de J.  ?

S'être embarqué sans biscuit dans cet embrouillaminis d'énigmes. C'est bien lui, ça.

Ne même pas être capable de résister au caprice d'une pimbêche de cinq ans. Voilà le résultat.

Incorrigible naïf : quand finira-t-il par comprendre que vous compliquer la vie est une VOCATION chez elles, dès le plus jeune âge ?

De toute façon, à l'heure qu'il est, au Sacré-Coeur, la messe est dite depuis longtemps.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux. Amen.

( Rédigé par : Gehrardt von Krollok )









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