lundi 26 mars 2012

De la haine

Sur son blog, Vous avez dit sécurité, Laurent Mucchielli donne la parole à un Monsieur Jacques Le Bohec, dont les positions à propos de l'affaire Merah me rappellent irrésistiblement celles de ces intellectuels "de gôche" -- mais d'une gôche caviar -- dépeints avec tant de férocité par Stanley Kubrick dans son Orange mécanique. Ces gens, toujours prêts à trouver mille excuses aux assassins (enfance malheureuse, issus d'un peuple qui a beaucoup souffert, victimes du racisme etc.), et à oublier les victimes, m'ont toujours viscéralement dégoûté et  suscitent en moi une invincible haine. Ils sont typiques de ces consciences malheureuses à jamais prises dans d'insurmontables et répugnantes contradictions.

La haine a mauvaise presse. Je me souviens de m'être vu renvoyer une lettre bien sentie envoyée au Courrier des lecteurs du journal  Le Monde, papier dans lequel, le lendemain de la mort de François Mitterrand, personnage infiniment douteux, j'exprimais ma haine inexpiable pour le garde des sceaux de la bataille d'Alger.  "Le Monde se refuse à imprimer des appels à la haine", m'avait-on répondu pour justifier ce refus. Pudibonderie assez typique d'un canard dont la rédaction était à l'époque farcie de chrétiens "de gôche" (elle l'est toujours d'ailleurs, mais ils ont viré au centre-droit).

La haine est pourtant un sentiment légitime et sain. Aussi sain et légitime que l'amour, avec lequel elle forme d'ailleurs un couple bien connu. Il est des orgasmes de haine comme il est des orgasmes d'amour : tout aussi bons pour la santé. Qui aurait l'idée de contester aux victimes le droit à la haine pour les bourreaux de leurs parents, de leurs frères et soeurs, de leurs enfants ? Si les enfants Juifs de Toulouse sont, comme il a été justement répété, nos propres enfants, notre haine pour leur assassin est parfaitement justifiée. Notre haine pour son frère, probable inspirateur des actes du cadet, a le droit d'être inexpiable.

La haine, dira-t-on, est meurtrière. Et alors ? Qui contestera que Mohammed Merah, que Khaled Kelkal méritaient la mort ? que ces parents qui ont essoré leur enfant de trois ans dans une machine à laver méritent la mort ? Il faudra bien se décider à abroger la loi abrogeant la peine de mort. Il faudra bien revenir aux exécutions publiques, à leur vertu d'exemplarité incomparable. Ce pays de haute civilisation qu'est la Chine l'a bien compris. Qui regrettera certains lynchages du temps de la Libération ?

La haine est justifiée, elle est saine, elle est purificatrice, chaque fois que certains crimes apparaissent comme des dénis d'humanité, d 'une intolérable atrocité, que certaines trahisons ne sauraient être lavées que dans le sang des coupables. Crimes crapuleux, crimes politiques (comme ceux que perpètre en Syrie le régime  Assad -- assad comme assadssin  -- crimes racistes : autant d'étincelles propres à allumer l'incendie purificateur de la haine.

Préservons précieusement en nous notre capacité de haine. Haine pour les bourreaux. Haine pour les tyrans.

                                                                            *

La haine réserve à  ses amants d'exquises voluptés. Je me souviens d'avoir éprouvé un véritable orgasme de haine le soir où, au JT de 20 heures, nous pûmes assister en direct à la liquidation de Khaled Kelkal. Nous vîmes littéralement, avec les yeux de l'âme, qui opère avec l'efficacité du ralenti, les balles de nos policiers pénétrer dans la chair du traître, s'y frayer voluptueusement un chemin,  y faire exploser en gerbes de sang les organes vitaux.. Ah ! quel moment !

Je m'avise que, pour bien jouir d'un pareil spectacle, il faut avoir la force d'imagination nécessaire pour ressentir (toujours grâce à cet effet de ralenti dont sont capables seules les âmes excessivement raffinées comme la mienne)  ce que ressent le supplicié : cela suppose, en somme, qu'au moment de son supplice, on se mette à sa place, on ne fasse plus qu'un avec lui. C'est là, me semble-t-il, la source des formes les plus exquises du sadisme.

Banal raffinement de cruauté, dira-t-on, que celui d'un bourreau imaginant les souffrances de sa victime. Mais justement, il ne s'agit pas seulement d'imaginer ; il s'agit de dépasser la simple représentation. Il s'agit vraiment de ne faire plus qu'un avec la victime, de souffrir ce qu'elle souffre, de mourir avec elle. Ce n'est pas autre chose, en somme,  que de la compassion, au sens étymologique du terme... Ultime et paradoxal retournement de la haine en amour ? Peut-être certains moines de l'Inquisition furent-ils capables de pareilles extases au moment où leurs victimes agonisaient sur le bûcher...

Etrange processus d'identification qui s'apparente  à ce qui se produit  dans l'amour physique : on ne fait bien jouir sa partenaire que si on fait sien son plaisir à elle, que si on jouit de sa propre jouissance. Singulière expérience, si l'on y songe : entrer dans la chair de l'autre, se couler dans ses nerfs, ses muscles, ses neurones, se l'approprier,  le vampiriser,  l'habiter, pour ne faire plus qu'un avec lui. Il y a une tendresse du sadisme comme il y a un sadisme de la tendresse.

De même que l'amant d'élite entre dans la conscience de sa maîtresse, le bourreau d'élite entre dans la conscience de sa victime et s'unit à lui dans une  extase de souffrance et de mort.

C'est pourquoi, paradoxalement, la haine est un incomparable instrument de connaissance, seulement égalée par l'amour sur le terrain de la perspicacité. L'intuition haineuse perce les blindages les plus épais. Haïr quelqu'un, c'est vouloir le connaître intimement, pour mieux le perdre. Ainsi la haine est-elle, à ce jeu, bientôt menacée d'inversion amoureuse. On ne se risque jamais impunément au jeu de la compassion...

Ah ! comme ces considérations me transportent ! comme elles me mettent hors de moi !

Délices de la haine, je vous aime d'amour !


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux   (à copier cent fois)


Octave MirbeauLe Jardin des supplices  (Folio)

http://insecurite.blog.lemonde.fr

Prud'hon, La Justice et la Vengeance poursuivant le Crime  (Louvre)

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