jeudi 12 avril 2012

Comme c'est bon d'être mort !

J'adore Schopenhauer. Je ne me lasse pas de le lire. On goûte chez lui un humour bien  particulier qui est l'humour du bon sens,  l'humour de l'évidence soudain retrouvée, comme l'éclaircie ensoleillée dissipant les nuages sombres.

C'est ainsi qu'il définit la mort comme " un état tout à fait coutumier et vraiment confortable " . En effet, la mort  n'est pas seulement le temps infini durant lequel nous ne serons plus, mais aussi bien le temps infini  durant lequel nous n'étions pas encore. Pourquoi donc tant craindre la mort qui nous attend, alors que la mort d'où nous sommes sortis ne nous effraie pas du tout ? La vie, cette brève entreprise qui ne couvre pas ses frais, aurait-elle donc tant de charmes à nos yeux  que nous regrettions d'en être débarrassés, alors que le seul véritable inconvénient, comme il est aisé de s'en convaincre, c'est d'être né ?

" Car l'infinité a parte post [ après la vie ]  sans moi ne saurait être qu'aussi peu redoutable que l'infinité a parte ante [ avant la vie ]  sans moi, car tous deux ne se distinguent en rien, sinon par la survenue d 'un rêve éphémère de la vie. "

Quels états dans la vie, sont plus proches du bonheur que ceux qui sont les plus semblables à la mort, ceux où notre conscience s'anéantit : le sommeil,  un évanouissement, une anesthésie générale ?

La mort : l'absolue sérénité.

En attendant cet heureux passage, bonjour l'angoisse :

" Lorsque, par l'intermédiaire de la connaissance, elle prend alors en vue la mort comme la fin du phénomène auquel  elle s 'est  identifiée, et auquel elle se voit bornée, la volonté s'y oppose de tout son être et de toutes ses forces "

En lisant ces lignes, je songe à l' adagio de la Neuvième Symphonie de Gustav Mahler (dans l'interprétation de Carlo-Maria Giulini), où c'est exactement cela qui est exprimé par la musique, cette horreur de son propre anéantissement, cette résistance désespérée dont parle Schopenhauer. Cet adagio vérifie ce que dit Schopenhauer de la musique, qui "exprime les affections de la volonté elle-même", parce qu'elle est la traduction de mode le plus immédiat de notre connaissance, celui de l'intuition sensible. Et c'est cela qui fait de la musique, selon lui, un art supérieur à tous les autres.

Mais l'art n'est pas la philosophie, mode de connaissance supérieur à lui. L'horreur de l' anéantissement, qu'exprime de façon si puissante et si poignante la musique de Mahler, est le produit de l'illusion d'une conscience bornée par  les limites de l'individualité :

" [...] faisons retour sur nous-mêmes et sur notre espèce, pour lancer notre regard au loin, dans un très lointain avenir, en cherchant à nous représenter les générations futures avec ses millions d 'individus sous la forme étrangère de leurs coutumes et de leurs habits, puis interjetons ces questions : d'où viendront ces individus ? où sont-ils maintenant ? où est l'abondante matrice du néant gros de mondes qui les abrite, ces générations futures ? La bonne réponse, donnée avec un sourire, serait sans doute celle-ci : où pourraient-ils être sinon là où le réel a toujours été et sera toujours, dans le présent et dans le contenu de celui-ci, autrement dit auprès de toi qui, obnubilé, poses ces questions et, en méconnaissant sa propre essence, ressembles à la feuille sur l'arbre qui, fanée en automne, sur le point de tomber, déplore son déclin et refuse de se laisser consoler par la perspective de la verdure fraîche qui revêtira l'arbre au printemps, pour entonner sa plainte : "Mais ce n'est pas moi ! ce sont d'autres feuilles ! "  Ô feuille stupide ! Où voudrais-tu aller ? Et d'où viendraient les autres ? où est le néant dont tu crains le gouffre ? -- Connais donc ton essence propre, celle-là même qui est si pleine de cette soif d'exister, reconnais-là dans cette force intime, mystérieuse, active de l'arbre, cette force qui, toujours UNE et identique à travers toutes les générations de feuilles, est à l'abri de la génération et de la corruption. "

Voilà qui, entre parenthèses, s'appelle régler son compte à un certain romantisme de la mélancolie et de la plainte dont, justement, la musique de Mahler est une tardive expression.

La paix soit avec nous. Et avec notre esprit périssable.

Arthur SchopenhauerMort et indestructibilité de notre essence
                                       Sur la métaphysique de la musique
                                      (in  le Monde comme volonté et représentation )

Gustav Mahler, Cinquième symphonie, Chicago Symphony Orchestra, Carlo-Maria Giulini


Additum  (9/05/2015) -

Je m'avise de l'étroite parenté entre ces réflexions de Schopenhauer sur la mort et ce qu'en dit Lucrèce dans le De rerum natura .


( Rédigé par : J.-C. Azerty )




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