mercredi 25 avril 2012

Un philosophe approximatif : Michel Onfray et les "passions tristes"

Dans un point de vue récent publié par le Monde, Michel Onfray écrit :

" L'élection présidentielle au suffrage universel direct représente une formidable fête pour les passions tristes. Rappelons ce qu'elle sont pour Spinoza : haine, honte, mépris, douleur, mélancolie, horreur, aversion, dérision, désespoir, dédain, crainte, humilité, déception, respect, pitié, appréhension, indignation, pudeur, envie, stupeur, colère, vengeance, blâme, cruauté, repentir, dépréciation de soi, jalousie.

Commentant Spinoza, dans un entretien avec des étudiants, Gilles Deleuze dit :

"Il y a des passions qui augmentent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de joie. Il y a des passions qui diminuent ma puissance d’agir. Ce sont les passions de tristesse."


 Il ajoute  :

" J’ai des passions tristes, d’accord. Je m’efforce "autant qu’il est en moi", comme il dit suivant sa formule, d’éprouver le plus de passions joyeuses possibles et le moins de passions tristes possibles. Bon. Je fais ce que je peux. Tout ça c’est très pratique. Je fais ce que je peux. Vous me direz ça va de soi, ça se fait tout seul. Non. Parce que, comme le signale très bien Spinoza, on ne cesse pas.... les gens, ils ne cessent pas de s’empoisonner la vie. Ils ne cessent pas de se vautrer dans la tristesse. Ils ne cessent pas, ils ne cessent pas. "

Onfray, de son côté, écrit :

" On  peut préférer les passions joyeuses, celles qui augmentent la puissance d'exister, qui créent, assemblent et rassemblent, fédèrent "

D'accord. Le problème est que, comme le remarque Deleuze, les passions tristes, je les ai  en moi, je ne les choisis pas, au départ du moins ; j'ai des passions tristes et des passions joyeuses. Les unes et les autres me sont ( la plupart du temps ?  toujours ?) imposées de l'extérieur.

A ce propos, Deleuze, commentateur de Spinoza, dit  :

" Les passions tristes, c’est l’effet sur mon corps d’un corps qui ne convient pas avec le mien, c’est-à-dire qui ne compose pas son rapport avec mon propre rapport. Dès lors, la passion triste, elle est l’effet sur mon corps d’un corps qui est saisi sous l’aspect où il n’a rien de commun avec le mien. Ce même corps, si vous arrivez à le saisir sous l’aspect où il a quelque chose de commun avec le vôtre, à ce moment là, il ne nous affecte plus d’une passion triste. "  

Dès lors, la passion triste pourrait muter en une passion joyeuse.

 Deleuze dit un peu plus loin :

"la passion joyeuse qui est l’effet sur moi d’un corps qui convient avec le mien, m’induit à former la notion commune aux deux corps."

Donc, dans la passion triste, le corps qui influe sur moi me reste étranger. En revanche, dans la passion joyeuse, je m'unis au corps qui influe sur moi.

Il suffit de comparer les effets respectifs sur moi du mépris  (passion triste) et de l'admiration (passion joyeuse) pour comprendre cela.

Un problème,  (parmi quelques autres), c'est qu'il y en a qui éprouvent de l'admiration pour ce qu'ils devraient mépriser, ou pour  ce que d'autres méprisent. Aïe aïe aïe. Comment s'en sortir ? En sortant des passions sans doute, ce qui est une autre paire de manches.

Ce qui m'intrigue  dans cette histoire de passions tristes, c'est la possibilité d'un lien dialectique entre passions tristes et passions joyeuses. Deleuze, on l'a vu,  suggère cette possibilité.

Si la mutation de certaines passions tristes (la haine, la vengeance, la cruauté , entre autres) en passions joyeuses paraît fortement problématique (sauf à faire dire à Spinoza ce qu'il ne dit pas), d'autres passions tristes me semblent susceptibles d' ouvrir l'accès à des passions joyeuses : l'horreur, l'humilité, le respect, la pitié, l'indignation , la pudeur, la colère, le repentir...  Admettons (ce qui ne me paraît pas évident) que l'indignation soit une passion triste (l'indignation selon Stéphane Hessel est-elle une passion triste ?) : elle ne m'en paraît pas moins une  condition  souvent nécessaire, soit pour me réconcilier avec une passion joyeuse, soit pour éviter de sombrer dans quelque autre passion triste (le découragement, par exemple). Vivre fortement certaines passions tristes, ne serait-ce-ce pas, d'ailleurs, le signe de la prédominance, en soi, des passions joyeuses ? Je n'oublie pas non plus que je peux partager certaines passions tristes (l'indignation, la pitié...) avec d'autres "corps" qui ont, par le biais de ces passions "tristes", quelque chose de commun avec moi (pour reprendre la description de Deleuze). Ce seraient donc des passions... joyeusement tristes !

Ce que Michel Onfray, appliquant à la vie politique cette distinction faite par Spinoza entre passions tristes et passions joyeuses, oublie, c'est, me semble-t-il que ces passions tristes (les passions joyeuses aussi, d'ailleurs) sont, pour la plupart, un produit de notre existence sociale. C'est le "corps" social, pour parler comme Deleuze, qui faisant effet sur nous, induit passions tristes et passions joyeuses. Nous n' en partageons que quelques unes avec les animaux (la crainte, par exemple, et, sans doute, la joie d'exister). Toutes les autres sont inséparables de notre humanité, c'est-à-dire de notre condition d'animaux socialisés conscients de l'être. On se condamne à ne pas comprendre la dignité, l'utilité, voire la nécessité, de certaines passions "tristes" comme l'indignation , la colère, le blâme, le repentir, voire le mépris, si on ne voit pas en elles le produit des contradictions de la vie sociale et de l'affrontement d'être humains combattant pour des valeurs.

Qu'elle soient  "tristes" ou "joyeuses", les passions ne peuvent acquérir de signification  et de valeur, être affectées d'un signe positif ou négatif que si on les relie au jeu social qui les fait naître. Autrement on se condamne à ne pas comprendre le rôle qu'elles n'ont pas cessé de jouer dans l'Histoire en général et dans l'histoire des idées en particulier. Les passions "tristes" ont exercé plus d'une fois une influence positive sur le cours de l'Histoire... Sur le terrain de la vie pratique en général, politique en particulier, cette réduction des passions à une valeur morale fixée une fois pour toutes aboutit à une sorte d'irénisme qui m'est, personnellement, étranger, mais que d'aucuns doivent trouver bien confortable...

C'est d'ailleurs cet irénisme qui amène Michel Onfray à la conclusion suivante : les passions joyeuses, "celles qui augmentent la puissance d'exister, qui créent, assemblent et rassemblent, fédèrent" [...], " ne se trouvent pas dans la politique politicienne, mais dans la politique citoyenne. Voilà pourquoi on peut ne pas voter ou voter blanc ".

Il faudrait demander à Michel Onfray ce qu'il  entend au juste par "politique citoyenne" et en quoi elle diffère essentiellement de la "politique politicienne" (en particulier par quel miracle elle exclurait les passions "tristes"). Il ne nous dit pas non plus clairement s'il entend pour sa part s'abstenir ou voter blanc; on est tenté cependant de conclure qu'il choisira une de ces deux  options. Ce qu'on a alors encore  envie de lui demander, c'est en quoi le fait de s'abstenir ou de voter blanc fait avancer en quoi que ce soit la cause de la politique "citoyenne". Contentons-nous de lui rappeler que la possibilité de faire avancer cette cause dépend très largement, dans notre pays, des décisions prises par les détenteurs élus des pouvoirs  législatif et exécutif. Mais le philosophe, n'est-ce pas, entend se situer au-dessus de cette crasseuse mêlée de la "politique politicienne" ; c'est d'ailleurs pourquoi on n'a pas beaucoup entendu Michel Onfray donner son avis sur les enjeux de l'heure, pas plus que sur les propositions des uns et des autres.

"Politique citoyenne" : pourquoi pas, après tout. Mais le fait, pou un citoyen, de choisir ses représentants au niveau communal, cantonal, départemental, régional, national, européen, n'est-ce pas de la politique citoyenne ? En réalité, il semble bien que ce concept de "politique citoyenne" mis en avant par Onfray dans cet article ne soit guère plus qu'une noix creuse. La moindre des choses, pour un philosophe, serait de définir les concepts qu'il utilise avec un minimum de rigueur. Mais Onfray est-il un véritable philosophe ? Il est un de ces semi-philosophes qui, comme BHL, comme Glucksmann et d'autres, font , dans la presse, à la télévision, dans l'édition, de l'agitation culturelle plutôt que de l'authentique philosophie. Pour donner un contenu rigoureux au concept de "politique citoyenne", il faudrait un effort soutenu de réflexion et d'enquête ciblé sur un domaine précis : la philosophie politique. Mais quand on est surtout, comme Onfray, un batteur de l'estrade intello-médiatique, on en est bien incapable.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Spinoza,   Ethique   ( GF Flammarion)

(Rédigé par : SgrA°)

Baruch Spinoza




















2 commentaires:

JC (passionnément dépassionnétisé) a dit…

Gardons nous de toute passion !

Tarzi pette a dit…

Faire partie d'une milice me semble être un exemple recevable d'engagement politique citoyen.

Pour tout dire j'ai l'impression que le matérialisme de Michel Onfray est en fait un idéalisme. Encore un petit effort (comme disait sade) et il ira au bout de ses idées, et peut-être, en percevra l'inanité.

Pour autant, ne nous faisons pas de soucis pour lui, il balaiera d'un revers de main ces ruminations mélancoliques en oubliant pas le principal : se garder de toute forme d'extrémisme.