mardi 17 avril 2012

François d'Assise et le concept d'espèce

Robert Antelme, qui savait à quoi s'en tenir  en matière de classification, et qui entendait en dénoncer les dérives monstrueuses auxquelles s'adonnèrent les nazis, a écrit l'Espèce humaine. Un des textes les plus forts inspirés par l'expérience des camps de concentration.

En  référer, comme il le fait au concept d'extension la plus large, c'était saper les bases d'un concept, prétendument subordonné au précédent et d'extension plus étroite : le concept de race. Nous savons aujourd'hui qu'il n'existe pas de race juive, pas plus que de race noire. Ce qui constitue un indéniable progrès : car si l'idée d'une race juive n'a jamais été qu'une élucubration nazie (encore que...),  la croyance en une "race sémitique" ou une "race noire" a été largement répandue entre 1840 et 1950 (dates larges, comme aurait dit Chaunu). Un Jules Ferry, parmi beaucoup d'autres,  parlait sans complexe de "race noire", sans trop savoir d'ailleurs ce qu'il mettait sous ce prétendu concept.

Donc à bas la race et vive l'espèce ?  Voire.  N'est-ce pas reculer pour mieux sauter ?

Si Robert Antelme opposait l'espèce à  la race, c'était pour des raisons tactiques aisément compréhensibles. Mais si la race n'existe pas, l'existence de l'espèce est-elle pour autant assurée ?

Non. L'espèce n'existe pas.

Parler d'espèce humaine est une aberration. Il n'y a pas d'espèce humaine.

S'il  n'y a pas d'espèce humaine, qu'est-ce qu'il y a alors ?

Alors il y a une collection d'êtres vivants (autre catégorie à examiner, on verra tout à l'heure) qui se ressemblent. Plus ou moins et peu ou prou. On constate qu'ils se nourrissent à peu près de la même façon, sont dotés du langage articulé, se déplacent sur leurs deux pattes postérieures, possèdent les mêmes organes, peuvent copuler et engendrer les uns avec les autres. Mais quant à les fourrer dans un grand sac avec, à la peinture blanche dessus, le mot espèce, non. Surtout si c'est pour les séparer d'autres "espèces" avec lesquelles pourtant ils entretiennent des liens plus étroits qu'on ne le pense en général mais qu'on connaît tout de même de mieux en mieux. Ainsi envisagée, l'espèce se dissout dans une multitude d' individus

Si la race n'existe pas, si  l'espèce n'existe pas, il est probable que le genre n'existe pas davantage, et pas le sexe non plus. Pas plus que les autres catégories et sous-catégories du même tonneau,

Race, espèce, genre et sexe ne sont en effet que des catégories conceptuelles sorties tout armées du cerveau de maniaques de la classification. Elles n'existent pas dans la nature, qui ne connaît que des individualités, des singularités. La grande époque de la classification a été le XVIIIème siècle, avec les Buffon,  Linné et autres. Taxinomie à tout va. On vit dans cette entreprise un progrès scientifique incontestable. Elle l'était, dans une certaine mesure, mais ses inconvénients et ses dangers restaient -- et restent largement encore -- à découvrir. Du reste, les hommes se sont passés pendant des millénaires des classements de Linné (par exemple), ils ne s'en sont pas portés plus mal, et encore moins les être vivants concernés par ces classements.

Claude Lévi-Strauss a d'ailleurs montré la valeur très relative des critères classificatoires de la science occidentale en décrivant, s'agissant de la flore et de la faune, une façon toute différente de classer, et tout aussi opératoire, chez  ses chers Nambikwara.

On n'ira pas jusqu'à dire que les progrès de la science pourraient se passer d'opérations de classement en tous genres. N'empêche que, depuis fort longtemps, les dégâts entraînés par  la manie de classer ne se comptent plus. On n'a pas attendu le nazisme pour ça. On n'a d'ailleurs pas attendu la science occidentale non plus.

Invoquer la spécificité de l'espèce humaine ou du genre humain a eu, depuis au moins les temps bibliques, l'effet de nous séparer des animaux nos semblables. On n'arrête pas de mesurer les ravages d'une séparation parfaitement arbitraire.

Enfermer le réel et s'enfermer eux-mêmes dans d'innombrables catégories classificatrices qui sont autant de catégories d'exclusion a fait des êtres humains les prédateurs et les destructeurs qu'ils sont, les oppresseurs et les pauvres d'esprit qu'ils sont.

Règne minéral, règne végétal, règne animal, vivant / non vivant, animal /homme : on intègre ce qui en est, on exclut ce qui n'en est pas.

Je suis un homme, pas une femme. je suis blanc, pas black, je suis black, pas blanc, je suis bourgeois, pas prolétaire, je suis Français, pas Italien et encore moins Somalien, je suis Chrétien pas Musulman, je suis athée, pas bouddhiste, je suis Européen, pas Africain, je suis un homme, pas un poisson, je suis un être vivant, pas un quartz.  Etc.

Et si j'étais de toutes ces catégories à la fois ?  Nous sommes tous faits de la même argile. Nous sommes de l'argile. Mon amie la potière le sait mieux que moi. Je sais qu'elle est un  homme et elle sait que je suis une femme.

Il y eut un homme, il s'appelait François. Il  baguenaudait le long des chemins d'Italie, réunissant tout ce qu'il rencontrait dans le même amour : ma soeur la vipère, mon frère le loup... Ma cousine la montagne, ma mère la rivière. Mon frère le nuage.

On finit par l'accueillir en haut-lieu car les foules l'aimaient et il ne faisait de mal à personne. Mais les doctes le regardèrent longtemps avec suspicion.

L'animisme de François d'Assise ne faisait, au fond, que retrouver celui d'antiques chasseurs qui, avant de partir affronter le lion ou l'éléphant, invoquaient l'esprit du lion ou de l'éléphant.

Son exemple reste absolument actuel. Son enseignement toujours neuf. Après tout, il ne tient qu'à nous. Nous pouvons sortir à  tout instant de l'univers des catégories meurtrières, et réinventer la société et la vie. Il est grand temps.


On apprend que les services de l'Etat renoncent, dans les formulaires administratifs, à employer le qualificatif " Mademoiselle".  Bravo.Une catégorie de moins, c'est toujours ça de gagné. La cause du mariage des homosexuels semble avoir le vent en poupe : tant mieux. Il ne sera plus question que de  deux personnes qui s'aiment et qui veulent fonder un foyer. Il  serait bon que, dans la foulée,on s'attaque en grand à la différence des sexes : personnellement, je me sens à la fois homme et femme, ou plutôt femme et homme. Définir précisément mon genre d'humanité à partir de ce qu'il y a dans mon slip  m'a toujours paru d'une vulgarité consommée. En revanche on y trouverait mon animalité. Je suis un animal fier de l'être. Je suis aussi fait(e) d'argile. Je participe du nuage et de la rivière.

Or,  si je ne suis pas seulement homme, mais femme, je respecte et j'aime les femmes. Si je ne suis pas seulement Blanc, mais Noir, je respecte et j'aime les Noirs. Si je suis rivière, je respecte et j'aime la rivière. Si je suis loup, je respecte et j'aime les loups, je respecte et j'aime mes soeurs et frères humains parce que je suis eux,  je respecte et j'aime les êtres vivants parce que je suis eux, je respecte et j'aime la nature parce que je suis elle, je respecte et j'aime la terre dont je suis né. Si tout le monde se met à penser ça, on peut changer beaucoup de choses.

 Oui à l'abolition de toutes les catégories. Non au marquage.

( Rédigé par : Babal )


3 commentaires:

Sergio a dit…

Ce n'est pas inintéressant : il n'y aurait somme toute que de la vie. Mais cela même est une catégorie. Et puis, aussi, cette notion d'individualité semble délicate, du fait même de la complexité de tout agrégat. On retombe sur la question mathématique du passage du discret au continu...

Elena a dit…

Sur un certain nombre de points vous prêchez une convaincue (végétarienne).
Je ne suis toutefois pas d'accord avec l'appellation d'animisme (parce qu'à mon sens elle suppose un culte rendu aux différents esprits) pour François d'Assise ; le sentiment de continuité du vivant peut s'articuler avec la foi chrétienne, en l'occurrence ce qui me paraît central (tout en s'opposant radicalement à un culte) est la notion de [co-]créatures.
"Fraternité" mais pas "paternité" du soleil ou du loup.

JC a dit…

Ma compagne me dit souvent : "Tu n'es qu'une bête !". Elle a raison...

Je dialogue couramment avec ma tourterelle apprivoisée, ma chère chatte Mimi von Maurlaw, et d'autres animaux plus proche de moi que bien des humains !

Végétarien, je ne mange que les bestioles qui m'attaquent : lions affamés, hyènes lubriques, politiciens véreux...

Classer n'est qu'une conséquence de l'analyse.