mardi 3 avril 2012

L'emploi du temps


Ils se sont attardés entre amis dans ce restaurant du bord de mer, en ce début d'après-midi ensoleillée : bonne chère, bons vins et conversation animée. Mais il faut bien tout de même remonter vers le lycée où il doit en principe assister au cours de ce jeune professeur de lettres brillant, séduisant, mais sévère à l'occasion, qu'il admire et craint à la fois. Le futur pape de la narratologie, en plus. Il ne le sait pas encore; l'autre non plus, sans doute. Mais ça n'en est que plus impressionnant.

Arrivé au lycée, il a vingt bonnes minutes de retard. Osera-t-il pousser la porte du cours, au risque d'un renvoi ? Il tergiverse, et le temps passe. Il faudrait tout de même se décider avant la fin du cours mais il traînasse sans se résoudre à prendre un parti. Sorte de ralenti vital dont il souffre depuis l'enfance, hamlétisme invétéré, goût pervers de la procrastination.

Du reste, dans ce dédale de couloirs sans fenêtres, étroites coursives éclairées d'une lumière jaunâtre, où se trouve au juste la salle de classe qu'il est censé chercher ? Il n'en sait rien. Même si, probablement, on ne l'y attend plus, il aimerait au moins qu'on lui dise à laquelle de ces portes opaques et grisâtres, entre le débarras poussiéreux et  le petit coin condamné, il doit frapper.  Mais personne d'autre que lui , au fil de ces mornes tuyaux.

Il s'aperçoit qu'il ne connaît pas non plus son emploi du temps du jour ni de la semaine ni d'ailleurs du mois. Pour ne rien dire du trimestre.

Emploi du temps : double fiction tyranniquement structurante, comme toute fiction socialisante. Et comment "employer" quelque chose qui n'existe pas ? Contre un temps abstrait découpé en rondelles de plus en plus fines, électroniquement calibrée (mal civilisationnel, on l'a dit et redit), il a toujours privilégié la souple et ductile durée bergsonienne ... Ah, comme il a su longuement contempler, fasciné, l'onctueuse coulée de miel doré s'étirant du bord de la cuiller jusqu'aux  trous de la tartine, jusqu'à ses pieds....

Certes, mais on approche des vacances de Pâques, et ça commence à craindre.

Il faudrait tout de même  songer à le récupérer, cet emploi du temps, au bureau de la scolarité : mais chaque fois qu'il en tire les larges portes coulissantes (pourquoi coulissantes, mystère),  il trouve le personnel en train de boire, chanter, danser ; agitation générale et sono d'enfer. Pour finir, il les surprend en train de casser le mobilier à coups de pieds, en hurlant. Il n'insiste pas,  tire discrètement les panneaux vernis (coulissants) sur ce pandémonium et s'éloigne.

Il y a quelque chose de pourri au royaume de l'Education nationale. Que sont devenus les hussards noirs de la République ?

Eduquons!...  Eduquons.... éduquons...

-- Eh ! Ducon !!

Un type hirsute, visiblement éméché, est sorti du bureau de la scolarité. Il a un papier à la main.

-- ????

-- Et votre emploi du temps, vous le voulez ou pas ?

That is the question....

( Rédigé par : Babal )

Et le bonnet ?

Aucun commentaire: