jeudi 5 avril 2012

"Lambeaux ", de Charles Juliet : oser la fiction


On peut trouver un récit médiocre, sans le juger pour autant très mauvais, mais dire précisément pourquoi on le trouve médiocre, ce n'est pas toujours facile. On éludera la difficulté à l'aide de quelque formule creuse, en disant par exemple qu'il n'accroche pas, qu'on s'y ennuie un peu : oui, mais pourquoi ? Les critiques professionnels se tirent assez aisément de ce mauvais pas, soit en évitant, tout simplement, de parler du livre, soit en se bornant à un compte-rendu succinct assorti de quelques compliments passe-partout. Mais le lecteur qui s'efforce de justifier ses impressions n'a pas de raisons pour ne pas essayer de tirer au clair ses réticences.

C'est ce qui m'arrive avec Lambeaux , récit de Charles Juliet. Je n'avais lu jusqu'ici de lui que le plus connu de ses livres, l'Année de l'éveil, qui, je crois, l'avait lancé. Le livre m'avait intéressé, sans plus. J'avais eu le sentiment de découvrir un écrivain de talent, certes, mais pas d'un  talent exceptionnel. La lecture de Lambeaux ne m'a pas fait changer d'avis, tout au moins sur la partie narrative de l'oeuvre très variée de Charles Juliet.

Comme l'Année de l'éveil, Lambeaux évoque l'enfance, l'adolescence et la jeunesse de l'auteur. Le récit est divisé en deux parties. Dans la première, le narrateur s'adresse à sa mère biologique, qu'il n'a pas connue. Dans la seconde, il s'adresse à lui-même et évoque ses parents adoptifs. Son récit s'arrête au moment où, ayant interrompu ses études de médecine, il décide de devenir écrivain.

Charles Juliet a fait le choix d'une écriture sobre, pudique ; a priori, ce choix d'écriture n'empêche pas un récit autobiographique d'émouvoir et de passionner son lecteur. On peut justement l'apprécier pour ces qualités de retenue et de pudeur.

Le récit contenu dans les quelque cent cinquante pages de Lambeaux retient l'intérêt, certes, mais n'émeut guère et ne passionne pas vraiment. Cela tient moins, me semble-t-il, à la matière traitée qu'à son traitement.

Pour reconstituer l'existence de cette mère qu'il n'a pas connue (il lui a été enlevé à trois mois pour être confié à une famille d'accueil qui est devenue sa famille adoptive), l'auteur / narrateur s'appuie sur des témoignages de voisins et de membres de la famille, mais son récit dépasse largement les données de ces témoignages et l'essentiel est reconstitué par l'imagination. Sa mère, fille aînée d'un couple de paysans pauvres, est brillante à l'école, mais ne peut poursuivre ses études, autant par la volonté d'un père qui ne l'aime guère (il lui reproche de n'être... qu'une fille) que par les contraintes de la pauvreté. Une brève histoire d'amour inachevée par suite de la mort prématurée du jeune homme, puis c'est le mariage, les grossesses; naît une fille, puis un garçon. Après la naissance de celui-ci, la mère plonge dans la dépression, fait une tentative de suicide, est internée dans un hôpital psychiatrique où elle mourra, à trente-huit ans, probablement de faim, sous l'Occupation.

La matière de cette première partie, condensée en un peu plus de soixante-dix pages, est riche et forte : les conditions de vie d'une enfant, d'une jeune fille, d'une jeune femme au sein de cette famille paysanne, ses rapports difficiles avec un père silencieux et buté, avec une mère soumise, le contraste entre ses dons intellectuels et sa vie quotidienne, entre ses rêves et la possibilité de les réaliser; ses élans religieux, son histoire d'amour inassouvi avec un garçon d'une condition plus favorisée qui lui ouvre de plus larges horizons, sa fin atroce dans un de ces asiles-mouroirs, où le régime de Pétain laissa mourir de faim quelque quarante mille personnes ( crime contre l'humanité dont on ne parle guère). Cela méritait mieux, à mon avis, que ces soixante-dix pages. J'ai eu le sentiment que Charles Juliet avait raté là un très grand roman. Peut-être que, par piété filiale, il ne s'est pas reconnu le droit de l'écrire : si c'était le cas, il aurait eu grandement tort. Tort à l'égard de cette mère qu'il voulait faire revivre par l'écriture. Tort aussi à l'égard de lui-même.

Il a beau, dans son récit, s'adresser à sa mère à la deuxième personne du singulier, c'est la position classique du narrateur omniscient qu'il adopte. Ainsi peut-il entrer ( « comme dans un moulin », aurait dit Sartre) dans la conscience de cette mère, devenue le personnage central du récit. Comme il ne dispose manifestement que d'un nombre restreint de témoignages recueillis auprès d'un voisin et des soeurs de sa mère, il doit imaginer l'essentiel de ce qu'il nous dit d'elle et de sa vie. Dans ce cas, pourquoi ne pas aller plus loin, pourquoi ne pas tenter une reconstitution autrement riche de cette destinée poignante ?

Sans doute ce récit réserve-t-il de beaux moments, comme cette évocation :

«  Le supplice de ces soirées qui n'en finissent pas. Ce poids du silence où ne s'entend que le tic-tac de l'horloge scandant les secondes d'un temps qui ne s'écoule plus. Chacun clos en soi-même. Le père resté à table, tête basse, ses deux mains entourant son verre, le regard invisible dans l'ombre de sa casquette. Et vous les cinq femmes, rituellement assises en arc de cercle autour de la cheminée. De temps à autre, l'une de vous qui se lève pour poser une bûche sur les braises. Le lourd silence qui se réinstalle. Chacun clos en soi-même, enfoncé dans sa nuit, travaillé par des désirs et des frustrations sur lesquels il ne saurait mettre un nom et qu'il lui faut ignorer. « 
Ailleurs en revanche, l'évocation condensée des rêves d'une autre vie ne dépasse pas le niveau d'un bovarysme banal :

 « Aller au théâtre, fréquenter des gens intéressants, voir des vitrines, danser, vivre dans de meilleures conditions « 

 C'est d 'autant plus ennuyeux qu'on ne sait qui est responsable de cette platitude, si c'est la jeune fille (mais qu'est-ce qui nous en assure ?) ou si c'est le narrateur qui lui infuse abusivement ces visions banales.

Ce récit de Charles Juliet, au moins dans sa première partie, montre à quel point le choix d'un point de vue est déterminant, essentiel pour la qualité d'un livre. Juliet fait le choix du narrateur omniscient mais, on ne sait trop pourquoi, il n'en tire qu'un maigre profit et laisse son lecteur sur sa faim. Il aurait pu faire un autre choix : adopter par exemple la position de l'enquêteur qui, partant des témoignages qu'il a recueillis, va aussi loin que possible dans cette enquête, sans pour autant renoncer à tenter d'imaginer pour mieux comprendre. Mais Charles Juliet n'est ni le Flaubert d' Un Coeur simple, ni le Modiano de Dora Bruder. Il est quelque part entre les deux. Son génie littéraire est de second ordre. Il a le souffle un peu court.

La deuxième partie du récit, où il évoque son enfance, son adolescence et sa jeunesse, et où apparaissent ses parents adoptifs (en particulier sa mère), n'est guère plus convaincante, toujours à cause d'une retenue qui l'empêche d'être vraiment à la hauteur de son projet.

Ce projet, il l'expose à la fin du livre en ces termes :

«  Ni l'une ni l'autre de ces deux mères n'a eu accès à la parole. Du moins à cette parole qui permet de se dire, se délivrer, se faire exister dans les mots. Parce que ces mêmes mots se refusaient à toi et que tu ne savais pas t'exprimer, tu as dû longuement lutter pour conquérir le langage. Et si tu as mené ce combat avec une telle obstination, il te plaît de penser que ce fut autant pour elles que pour toi.
Tu songes de temps en temps à écrire Lambeaux. Tu as la vague idée qu'en l'écrivant, tu les tirera de la tombe. Leur donneras la parole. Formuleras ce qu'elles ont toujours tu.
Lorsqu'elles se lèvent en toi, que tu leur parles, tu vois s'avancer à leur suite la cohorte des baillonnés, des mutiques, des exilés des mots
ceux et celles qui ne se sont jamais remis de leur enfance
ceux et celles qui s'acharnent à se punir de n'avoir jamais été aimés
ceux et celles qui crèvent de se mépriser et de se haïr
ceux et celles qui n'ont jamais pu parler parce qu'ils n'ont jamais été écoutés
ceux et celles qui ont été gravement humiliés et portent au flanc une paie ouverte
ceux et celles qui étouffent de ces mots rentrés pourrissant dans leur gorge
ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse « 


«  Tu as la vague idée qu'en l'écrivant, tu les tireras de la tombe. Leur donneras la parole. « 

Mais non. On ne donne jamais la parole aux morts qui ne l'ont pas prise de leur vivant. On prend la parole à leur place. En leur nom, ou en son nom propre, qu'importe. Cela vous confère des pouvoirs et des droits qu'ils n'eurent pas de leur vivant. Faire revivre ses morts, il y faut un peu de folie,  beaucoup d'impudeur sûrement, et quelque don divinatoire  :  " Mon père, ce héros au sourire si doux..."

«  Formuleras ce qu'elles ont toujours tu «  peut se dire «  formuleras ce qu'elles n'ont jamais su dire « . Formuleras beaucoup plus que ce qu'elles auraient, de toute façon, su dire.

Mais dans ce livre tristounet, qui aurait pu au moins tenter de tenir les promesses, de relever le défi d'un titre quelque peu hagard, à la Samuel Beckett, Charles Juliet n'a pas osé. Pas osé aller plus loin. Pas osé aller trop loin.  Il est resté, pour ainsi dire, au milieu du gué. Peut-être parce que, dans son cas, la retenue confine à la rétention et la piété filiale condamne à l'impuissance.

Le plus émouvant, en définitive, dans ce récit, c'est la tonalité de tristesse dont il ne se départit jamais. Je soupçonne Charles Juliet de se compter secrètement parmi « ceux et celles qui n'ont jamais pu surmonter une fondamentale détresse » , même si le goût d'écrire lui a donné le courage de vivre.

Telles sont pour moi les limites d'un livre attachant, oui, attachant tout de même,  mais sans plus. Dommage, car qu'y a-t-il de plus précieux pour un lecteur que la rencontre d'un livre qui force son admiration  et fait de lui un fidèle de l'auteur ? Un fan, quoi.

La paix soit avec nous. Et avec notre esprit.


Charles Juliet ,   Lambeaux  ( P.O.L. /  Folio )

( Rédigé par : Angélique Chanu)

















Aucun commentaire: