vendredi 20 avril 2012

" Le Cid " et la métaphysique de l'amour sexuel

Peut-on écrire une suite au Cid ? Pourquoi pas ? Jacques Rampal a bien  écrit une suite au Misanthrope, avec Célimène et le Cardinal. suite plutôt heureuse, d 'ailleurs.

"Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi ": ce vers qui clôt le Cid ouvre en effet les perspectives d'une suite. La fin du Misanthrope, elle aussi,  laisse ouverte la porte de l'avenir :

 " Allons, Madame, allons employer toute chose
   Pour rompre le dessein que son coeur se propose. "

Rapprochement qui, entre parenthèses, suggère que la thèse apparemment fantaisiste qui voudrait que Corneille eût écrit les comédies de Molière n'est pas aussi absurde que cela. D'ailleurs, a-t-on remarqué la parenté des prénoms des deux héroïnes , Chimène / Célimène ? Troublant, non ? (1)

Mais il existe une différence de tailleEntre Alceste et Célimène, la carotte n'est pas cuite (si j'ose dire). Entre  Chimène et Rodrigue, elle l'est bel et bien. Différence de la taille d'une carotte (grosse).

Pour le Cid, je verrais donc une suite nettement plus hard et tragique.

" Laisse faire le temps, ta vaillance et ton roi " : ce conseil lénifiant, qui semble ouvrir les perspectives d' un avenir encore incertain, ne peut rassurer qu'un spectateur naïf  amateurs de dénouements tout en rose, façon "ils furent heureux et eurent beaucoup d'enfants". Mais le spectateur plus réfléchi mesure sans peine les effets désastreux que ce conseil aura..

Voici donc ce dénouement différé, tel que je l'imagine, très légèrement actualisé,  dans ses grandes lignes :

 Le temps, les ardeurs d'une passion toujours partagée, les instances répétées du Roi, les intérêts des  deux familles, ont le résultat attendu. Rodrigue épouse Chimène. Tout est bien qui va finir très mal.

Quelques années passent.

Chimène se décide enfin à consulter pour frigidité. De son côté Rodrigue consulte pour impuissance.

Comme on pouvait s'y attendre, le couple n'a toujours pas d'enfants.

Les consultations des spécialistes n'ayant eu -- on s'en doute -- aucun résultat, la solution du désespoir devient fatale.

Rodrigue part pour l'Afghanistan où il ne tardera pas à trouver une mort digne de son courage.

Pour Chimène, j'hésite encore entre la solution barbituriques, la solution Ophélie ou la solution Virginia Woolf ; cette dernière a pour l'instant ma préférence.

Bien qu'il n'en soit jamais directement question dans le texte, mais en revanche sans cesse entre les lignes, le Cid est une tragédie sexuelle, exactement comme Oedipe-Roi. Le manque d 'imagination des commentateurs, l'inscription de la pièce dans les programmes scolaires  ( et bien entendu, le Cid est généralement étudié dans les petites classes, faut le faire ! ), ont complètement occulté cette dimension pourtant évidente et essentielle de l'oeuvre.

J'entends les objections : Le Cid, tragédie sexuelle ? Vous plaisantez. Mauvais esprit, comme toujours. De la part de l'obsédé sexuel que vous êtes, ça ne nous étonne pas. Et d'ailleurs, le Cid n'est pas une tragédie, c'est une tragi-comédie, tout le monde sait ça.

Commençons par la première objection. Une tragi-comédie, ce serait donc une pièce d'un ton tragique mais dont le dénouement ne l'est pas. C'est la définition purement formelle qu'on en donne généralement.  Le Cid répond formellement à cette définition, si l'on considère que le dénouement, c'est celui de la dernière scène de la pièce. Mais qui ne voit que ce dénouement est un faux dénouement, un dénouement provisoire, tandis que le vrai dénouement est reporté dans le temps, ou, si l'on préfère, étalé dans le temps à venir ? Or ce vrai dénouement, si l'on prend en compte sérieusement la situation à la fin de la pièce, ne peut être que tragique.

Et l'essence de ce tragique, c'est le sexe.

Le Cid, tragédie sexuelle ? On ne l'admettra jamais si, dès qu'on entend le mot sexe, on imagine aussitôt galipettes, grimpettes aux rideaux, clubs échangistes et cunnifellations. Comme s'il s'agissait de cela. Comme si l'enjeu n'était pas d'une toute autre importance que celui de quelques galipettes.

Notre époque,  habituée à la facilité des échanges sexuels, a un peu oublié combien ces échanges sont l'objet d'un enjeu crucial, dès lors que l'amour, et surtout l'amour partagé, s'en mêle. Il s'agit d'un choix vital et décisif, où le désir sexuel joue un rôle essentiel. Heureusement, on continue de tuer par  amour, de se suicider par amour, de bouleverser sa vie par amour, de risquer le tout pour le tout par amour : autant de piqûres de rappel.

En Rodrigue, Chimène a découvert le partenaire d'amour idéal : il a toutes les qualités morales et physiques qu'elle attend de l'homme qui partagera sa vie. Pour Rodrigue, Chimène est la partenaire d'amour idéal : elle a toutes les qualités morales et physiques qu'il attend de la femme qui partagera sa vie. La réciprocité est parfaite. Dès lors une passion fatale les unit. Qu'on ne vienne pas nous parler d'amour libre. Cette passion établit entre eux, non pas un contrat, mais une contrainte, au sens le plus positif du terme. Qu'on ne vienne pas nous raconter non plus que, si ça ne marche pas entre eux, chacun pourra aller ailleurs voir si l'herbe est plus verte. Si ça ne marche pas entre eux, ça ne marchera jamais avec personne d 'autre. Parce que c'est elle, parce que c'est lui. Point final.

Il reste à préciser l'enjeu de cette attirance passionnée et fatale. Si on était dans le registre de la comédie, je dirais que c'est l'arlequin dans le tiroir. Mais trêve de plaisanterie. L'enjeu de cet élan passionné, irrésistible, exclusif, c'est l'enfant (les enfants) qu'est en droit d'espérer ce couple idéal. C'est la progéniture (qu'ils rêvent elle-même idéale) à travers laquelle ils prolongeront leur propre essence, par-delà leur propre mort. C'est elle qui se dessine déjà dans le filigrane de leur amour. Quels amoureux me démentiront ? Cela peut se passer aussi bien dans un château en Espagne au XIIe siècle que dans un HLM de la banlieue parisienne au XXIe.

Je reviens à ma tragédie sexuelle, et je pose la question :

Quelle femme un peu bien née pourrait offrir sans répugnance son corps aux baisers, aux caresses, à l'étreinte d'un homme qui serait le meurtrier de son propre père ?

Quel homme un peu bien né pourrait approcher sans frémir le corps d'une femme dont il: a tué le père ?

Bonjour l'orgasme.

Entre Chimène et Rodrigue, ce n'est pas un cadavre dans le placard qu'il y a, c'est un cadavre dans le plumard.

Bonjour l'orgasme... encore une plaisanterie de mauvais goût ? Mon cul, oui. Pour concevoir la progéniture dont ils rêvent, celle qui comblera leurs voeux en matérialisant charnellement leur amour, Chimène et Rodrigue ont besoin de vivre leur amour dans toute sa plénitude heureuse. Donc d'une relation charnelle sans réserve, sans ombre, lumineuse. Donc d' orgasmes  partagés et répétés.

Or comment imaginer  un instant que cela soit possible quand on se rappelle ce qui s'est passé ? Chimène et Rodrigue ne feront pas l'amour ensemble, ils n'auront pas d'enfants. Ou bien, s'ils y arrivent, et s'ils ont des enfants, leur progéniture sera maudite. Exactement comme les enfants d'Oedipe et de Jocaste dans Oedipe-Roi, prototype de la tragédie sexuelle. Il n'est pas difficile d'imaginer comment. D'ailleurs, je l'ai imaginé, dans le goût d'Ibsen :

Un château, quelque part en Espagne ou ailleurs. Une de ces longues soirées d'hiver où l'on peine à tuer le temps. Dans un fauteuil, Chimène tricote inlassablement un pull auprès duquel le travail de Pénélope fait figure de petit haut. Debout près de la cheminée, Rodrigue épluche consciencieusement dans le journal les résultats du second tour, département après département, chef-lieu de canton après chef-lieu de canton, en s'efforçant de mémoriser les scores et les pourcentages. Sur la moquette, le petit Kevin (cinq ans) et la petite Malvina (quatre ans) jouent au playmobil.

Le petit Kevin , s'arrêtant de jouer    - Maman, pourquoi que Papy il vient jamais nous voir ?

(Un  moment de silence pesant. Rodrigue pose lentement son canard sur un guéridon, avec un geste (retenu, mais d'autant plus terrible) --  quel défi pour l'interprète ! -- qui signifie : "Fallait bien que ça arrive un jour" )

Rodrigue (tronche de cake, voix légèrement tremblante et sépulcrale, ton mémoriel, en rapport avec la circonstance --  quel défi pour l'interprète ! )  -  Ton grand-père est mort, Kevin.

La petite Malvina   -  Il a été malade ?

Chimène (une maille à l'endroit, douze mailles à l'envers )  - On peut dire ça, ma chérie...

Le petit Kevin       -  Raconte !

Rodrigue ,   son mâle visage secoué de tics convulsifs, signes d'un profond désespoir , à la régie,             -  Rideau !



La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.



Note 1 -

On pourrait d'ailleurs repérer d'autres ressemblances entre les deux pièces : dans les deux cas, il s'agit d'une histoire d'amour partagé / impossible. Alceste et Oronte sont au bord du duel. Philinte peut être assimilé au roi réconciliateur. Dans les deux cas une autre femme aimerait bien prendre la place de l'héroïne dans le coeur du héros ...


Pierre Corneille   Le Cid 
Arthur SchopenhauerMétaphysique de l'amour sexuel, in Le Monde comme volonté et représentation

( Rédigé par : J.-C. Azerty )


Le Cid, mise en scène de Declan Donnellan

2 commentaires:

Clopine Trouillefou a dit…

Mon cher Jambrun, votre interprétation est certes intéressante, mais elle ne va pas assez loin. Car le Cid, je suis d'accord avec vous, est une grande pièce sexuelle. Le problème est ce qu'on met devant. (et pas "dedans", bien sûr).

Car tout le démontre, le crie dirais-je : le Cid est un drame non hétéro, mais bien homo sexuel !!!

C'est évident : Rodrigue désire si fortement celui qui va devenir son beau-papa qu'il est pris dans une double contrainte : une sorte d'élimination au carré, en quelque sorte. Il doit à la fois éliminer le vrai objet de son désir, à savoir beau-papa, car l'homosexualité est considérée, à cette époque, comme une hérésie (et en Espagne, l'hérésie vous conduit vite fait à l'inquisition), et aussi le témoin gênant de ce désir, à savoir cette importune fiancée dénommée Chimène (comme Chimère...)

D'ailleurs, on peut aussi remarquer que Don Diègue lui-même est tombé sous le charme du Papa. Et Corneille itou. Bref, une seule solution. Remonter le Cid dans cette optique.

Qu'en pensez-vous ?

Jambrun a dit…

@ Clopine

J'en pense que vous avez beaucoup plus d'imagination que moi.