lundi 16 avril 2012

" Un village français "

La série télévisée Un Village français (diffusée sur France 2) sort décidément de l'ordinaire. Interprétée par de remarquables acteurs, la plupart peu connus, remarquablement filmée, remarquablement écrite, remarquablement conçue, cette évocation d'un village français sous l'Occupation bénéficie d'une solide recherche de documents et de témoignages.  Toujours émouvante, elle incite sans cesse à la réflexion et c'est là sans doute sa principale vertu. Rien d'immédiatement didactique dans le propos : on se passionne pour des personnages à l'existence desquels on croit, comme on le ferait pour les personnages d'un roman de Dickens ou de Hugo.

L'un des moments  les plus forts de la série aura été incontestablement celui qui raconte le séjour dans le village d'un groupe de Juifs étrangers en instance de transfert vers une destination au départ inconnue. Parqués dans l'école, on suit au quotidien leur existence et les réactions et comportements des divers acteurs et témoins du drame, simples habitants, responsables administratifs, policiers et gendarmes, officiers et soldats allemands.

Au moment où le dénouement (le départ des prisonniers) se rapproche et où leur destination se précise (le camp de regroupement de Drancy, puis la Pologne), le film décrit les réactions des prisonniers : un couple  se suicide en apprenant que la destination du convoi est la Pologne : or il s’agit d’un couple de Juifs polonais qui ont réussi à s’enfuir de Pologne après l’invasion allemande.  Un père réussit à s’évader, après avoir soudoyé un gardien, et ayant retrouvé sa fille, s'enfuit avec elle. Les autres prisonniers ont tendance à se raccrocher à toutes les raisons d'espérer. Certains, dans le souci louable de rendre à leurs compagnons d'infortune le séjour plus supportable, collaborent avec leurs geôliers (c'est le cas de l’ancienne institutrice, révoquée par Vichy, et emprisonnée elle aussi, bien que de nationalité française).

Ce qui m'a aidé à approfondir ma compréhension de l'épisode, mais aussi, je pense, de la réalité de la Shoah, c'est la lecture que je fais actuellement du Monde comme volonté et représentation, d'Arthur Schopenhauer. Il distingue en nous deux instances du Sujet : le Sujet de la connaissance et le Sujet du vouloir (ou du vouloir-vivre). le Sujet du vouloir-vivre correspond à la connaissance intuitive, subjective, que nous avons de nous-mêmes; cette connaissance, nous la partageons avec les animaux. Le sujet de la connaissance,  quant à lui, correspond à la connaissance objective que nous avons de nous-mêmes comme phénomènes et du réel phénoménal : c'est la connaissance par les concepts. En ce qui concerne la conscience que nous avons de la mort,  il faut donc distinguer le point de vue objectif du point de vue subjectif : objectivement, ma conscience connaît la mort et connaît sa propre mort comme inéluctable, mais subjectivement, elle n’a aucun accès à sa propre mort; autant dire qu’elle se saisit dans la succession des instants présents comme éternelle.

On voit très bien la pertinence et les effets de cette distinction dans  Un village français . les Juifs emprisonnés dans l’école, en attente de leur transfert, ont une extrême difficulté à imaginer que le terme du processus mis en place par les Nazis, c’est leur propre mort. Cette difficulté tient, à mon avis, au divorce entre l’expérience objective de la mort des autres et l’inexistence subjective de leur propre mort. D’où la tendance à se raccrocher à n’importe quelle raison d’espérer, fût-elle minime. Comme on dit, tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir.

En revanche le suicide des deux Juifs polonais est manifestement le produit de la domination totale du sujet de la connaissance sur le sujet du vouloir-vivre. Echappés de Pologne mais au courant de ce qui est en train de s'y passer (dans le ghetto de Varsovie par exemple), ils n'imaginent pas pouvoir échapper à la mort et choisissent de devancer l'échéance.

 On voit aussi un père s’évader, après avoir soudoyé un gardien, et retrouver sa fille pour s’enfuir avec elle . On est tenté de lui donner raison, même s'il expose ses compagnons restés captifs à des représailles : en lui, le sujet de la connaissance a éclairé le sujet du vouloir-vivre mais ne l'a pas réduit au silence. C'est en définitive le sujet du vouloir-vivre qui, dans son cas, prend la décision, mais sur l'avis du Sujet de la connaissance.

Quant au reste des prisonniers, c'est manifestement le sujet du vouloir-vivre qui  l’emporte chez eux presque exclusivement. D'où leur tendance à occulter partiellement ce qu'a de terrifiant leur situation pour se rassurer en s'imaginant que leurs persécuteurs et geôliers leur ont laissé une chance Cette difficulté qu'ont les victimes d'imaginer que le terme du processus mis en place par les Nazis, c’est leur propre mort. est évidemment systématiquement et sciemment accrue par les modalités d'organisation de la déportation.

On voit ainsi fonctionner, dans la conscience des victimes elles-mêmes, les ressorts psychologiques qui ont rendu la Shoah possible.

Dans leur entreprise d’extermination, en effet,  les Nazis ont joué sur ce divorce entre connaissance objective de la mort (et de sa propre mort) et non-connaissance subjective radicale de sa propre mort. Dans  Un Villlage français , par exemple, quand l’agent de la Gestapo récupère en douceur la petite fille cachée chez l’instituteur, il la prend gentiment par la main, comme une écolière prise en faute : c’est comme un jeu entre eux, et il en sera au fond ainsi jusqu’à la chambre à gaz.

Tout l’effort des Nazis aura donc été de dérober à la conscience de leurs futures victimes les éléments de connaissance objective de leur propre mort, de façon à éliminer tout risque de révolte.

Un abattoir ne fonctionne efficacement que parce que les animaux qu’on y mène n’ont aucune connaissance objective de la mort  Or rappelons-nous que la connaissance subjective que nous avons de nous-mêmes, connaissance intuitive réduite à l'instant, nous ramène à l'animalité, si elle n'est pas équilibrée par la connaissance objective du réel, connaissance par le concept, par le langage, éclairant notre connaissance empirique du réel environnant.

Or, dès la première application des lois antisémites promulguées par le régime de Vichy sous la pression des Nazis, la volonté de ceux-ci d'exclure les Juifs de l'humanité pour les réduire à un troupeau d'animaux promis à l'abattage est patente. Ce qui la révèle immédiatement, c'est le marquage, par le port obligatoire de l'étoile jaune. Les hommes ne marquent pas les autres hommes. Ils ne marquent pas les animaux sauvages. Ils ne marquent pas non plus les animaux de compagnie comme chiens  et chats. Le marquage est réservé aux animaux d'élevage, promis à la boucherie.

Ainsi, dès qu'ils furent contraints au port de l'étoile jaune, les Juifs et les Français qui les entouraient auraient dû n'avoir aucun doute sur le sort qui les attendait. Mais si puissant est en nous le Sujet du vouloir-vivre qu'il est capable d'imposer silence au Sujet de la connaissance, ou tout au moins de faire fi des avertissements qu'il nous lance, de le mettre, comme on dit, en veilleuse. Tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir...


Toute dictature, toute forme d’oppression, tend à brimer, à annihiler le sujet de la connaissance et à limiter l’existence des individus au sujet du vouloir-vivre.  Cette série télévisée, dans sa description des comportements individuels et collectifs dans une situation tragique, aura eu le mérite de nous le rappeler.

Additum (29/10/2013) - Cette série, dont la réalisation se sera étendue sur deux ans, aura décidément été, de bout en bout, d'une qualité exceptionnelle. Elle le doit, outre le sérieux de la documentation historique sur laquelle elle s'appuie, à l'intelligence du scénario et de la mise en scène , à la conception des personnages, suffisamment complexes et nuancés pour être crédibles et attachants, servis par une équipe de comédiens parfaitement distribués et qui, tous, même les titulaires de "petits" rôles, donnent une interprétation d'une force et d'une justesse confondantes. Ils y ont tous cru à fond, c'est manifeste. Quelle équipe, mon dieu, quelle équipe ! Elle devrait rester dans les annales de la fiction télévisée comme une référence exemplaire.

Additum - ( 19/11/2014)

On a longtemps attendu la suite de ce téléfilm d'une qualité assez exceptionnelle. Les derniers épisodes sont consacrés à la Libération, à partir du moment où, Paris étant libéré, les Allemands s'apprêtent à quitter le village. Je ne sais si la mise en scène et le scénario ont été assurés par d'autres que dans  les épisodes précédents. Quoi qu'il en soit, la déception est assez grande, malgré le talent des acteurs. Elle tient à une faiblesse du scénario, déjà quelque peu sensible dans les épisodes précédents, mais ici devenue flagrante : seuls apparaissent les activistes des deux camps, et tout se passe comme si ce gros village, situé dans la région de Besançon, n'était plus habité que par des policiers, des miliciens et quelques notables. Cette fois, la population est radicalement absente; le scénario  l'a complètement évacuée. D'où une impression de relative irréalité, qui enlève à l'ensemble une bonne part de sa crédibilité et  de sa force. Dommage. On verra si les quatre derniers épisodes rattrapent le coup.

( Rédigé par : La grande Colette sur son pliant )


    











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