jeudi 31 mai 2012

La goutte d'eau

Ma femme m'a quitté.

 A cause de ça (voir ci-dessous). 

Au moment d'embarquer dans le taxi, à ma demande d'explications, elle a eu ces mots : "J'étouffe ici. Dommage que tu n'aies pas su le comprendre à temps" .

Parmi les nombreuses raisons qu'elle avait de me quitter, elle a choisi celle-là. Les femmes ont toujours d'innombrables raisons de nous quitter. Des raisons valables, en général.

Et pourtant, cette fois le fautif, ce n'est pas moi. C'est mon fils aîné. Connaissant mon goût des arts et de la randonnée en montagne, il m'a offert cette toile (vide infra), récupérée dans un vide-greniers, et bien propre, selon lui, à satisfaire mes nostalgies.

Dès qu'elle l'a vue, elle a eu des mots regrettables : "Où comptes-tu accrocher cette croûte ?... si tu comptes l'accrocher. Quand cesseras-tu de nourrir le foutoir ? "

J'ai répondu, sur un ton acide, que ce n'était pas ma faute si elle n'avait pas le don de sentir tout de suite la patte de l'artiste authentique. Moi je l'ai.

Elle a haussé les épaules avec un coup d'oeil éloquent au tableau en céramique vert pâle représentant des choux sur fond de palmiers (poids : 80 kilos environ) que mon fils, qui nous l'a offert, nous a promis d'accrocher solidement au mur, à côté de la porte d'entrée, dès qu'il en aurait le temps, mais il n'a pas que ça à faire, et moi mes handicaps me déconseillent de tenter l'accrochage ; d'ailleurs elle me l'a interdit ; en attendant, nous avons mis un pot de géraniums devant, ça peut passer pour la stèle funéraire du chat.

C'est vrai que dans la maison, il n'y a plus beaucoup de place sur les murs. Outre divers tableaux apportés par mon fils, plus les miens (car il m'est arrivé, dès mon adolescence, de tenter l'expression picturale), plus ceux qu'il m'est arrivé d' acheter avec les fonds prévus pour des travaux de rénovation qui attendent encore, plus ceux de notre petite fille, les photos de la même et de son cousin  à divers stades de leur jeune existence, celles de leurs parents et tante au même âge, quelques lithos, diverses affiches de succès anciens ou d'expos antiques (Ossian au Grand-Palais 1974, Paul Klee chez Maeght, 1977), plus tout ce qui attend depuis des années, derrière les meubles, dans les placards, d'être accroché, plus un  nombre considérable de bibelots en céramique, en ferraille, de poupées en laine (fabriquées par ma maman, sacré), d'assiettes ébréchées mais vénérables, sans compter un casque de poilu de 14, divers appareils photos argentiques, un globe terrestre censé servir de lampe de chevet malgré sa taille monstrueuse , cadeau de mon fils aîné, encore lui ; il faut dire que la maison lui sert un peu de dépôt-vente. De temps en temps un de ses cadeaux disparaît pour toujours, revendu : c'est toujours un peu de place provisoirement gagnée. Plus, bien entendu, des piles de CD, des alignements de 33 tours, des empilements de bouquins, de revues, de paperasses, de journaux que je n'ai pas lus mais que je me promets de dépouiller, ne serait-ce que pour le sudoku, tout ça calé avec des pierres que j'ai rapportées d'un peu partout, des serpentines du Queyras, des ammonites du Poitou, des pierres-ponces d'Auvergne, des calcaires du Dévoluy, des huîtres garanties Jurassique supérieur, des morceaux de tegulae, des tessons de la Graufesenque, et même un crâne de macchabée du IIe siècle (après), qui me sert de pot à crayons.

Je préfère ne pas parler du garage ni du grenier, j'ai besoin de conserver un peu d'énergie car je dois passer l'aspirateur demain matin, après avoir préparé mon petit déjeuner tout seul. Comme un grand.

J'ai trouvé une place de choix pour le dernier cadeau de mon fils aîné : dans la chambre de son cadet, que je squatte tant bien que mal malgré les nombreux colis, valoches et costards qu'il nous a laissés dans les placards en quittant le domicile familial, il y a cinq ans. Il m'a promis en partant de faire le tri mais il n'a pas que ça à faire. En attendant, il m'est interdit d'y toucher, même à l'arc de compétition démontable dont  j'envisageais de me servir comme de porte-manteau. Ce sont SES affaires à lui, et, de toute façon ce n'est pas ma chambre mais la SIENNE. Ce n'est pas lui qui le dit  --  il a oublié depuis longtemps l'existence de ces ordinateurs déclassés, de ces imprimantes asséchées, de ces polycopiés et de ces manuels périmés, c'est sa mère. Enfin, c'est ce qu'elle disait avant de prendre ses cliques et ses claques. On mesurera à cette confidence l'étendue de sa mauvaise foi.

J'ai donc installé la "croûte" (dixit ma femme, quel manque de goût) en équilibre devant la télévision de toute façon inutilisable (propriété de mon fils cadet), le lecteur de DVD afférent et un enchevêtrement inextricable de câbles), qu'elle cache entièrement grâce à ses dimensions confortables (80x70). Je la contemple un instant chaque soir avant de plonger dans le sommeil du juste de l'authentique amateur d'art. On y sent la touche d'un maître, mais peut-être avec la collaboration d'un élève favori.

Sitôt ma femme partie, j'ai invité ma maîtresse en titre (1) à visiter la maison. "Alors, ça te plaît ? , lui ai-je demandé;   -- Mmoui, a-t-elle répondu, ça sent son rapin, mon lapin... C'est quoi, ce caillou ? ". Je lui ai expliqué que ce calcaire feuilleté avait été ramassé au contact du grand chevauchement E/O du Dévoluy central, à 2500 m d'altitude, parfaitement . Elle a haussé les sourcils, l'air impressionnée, tout en laissant d'un doigt négligent une longue trace dans la poussière de l'étagère.

 -- Tu sais que tu peux venir t'installer ici quand tu veux...

--  On va y réfléchir...

Je l'ai renversée sur mon lit, enfin, pas le mien, celui de mon fils. Comme j'allais m'introduire :

-- Ton truc, là...

-- Mon truc ?

-- Pas celui-là, l'autre,  là, sur le meuble...

-- Le paysage de montagne ?

--  Oui, c'est ça, tu pourrais pas le retourner, ça me met mal à l'aise... On sent la pierre croulante.  Déjà que l'Italie et tout ce tremblement, ça m'a impressionnée...

Mon truc... mon truc... D'abord c'est pas le mien ; c'est celui mon fils.

-- ??

-- La toile.

-- Ah !

Et si je le lui revendais ?

-- ??

-- La toile. A mon fils.

-- Ah !

C'est une idée, tiens, ah, celle-là,  qu'elle est bonne.

-- ??

-- L'idée.

-- Ah !


Note 1; -  "ma maîtresse en titre"  : en titre, pas en titres. Je sais bien qu'une maîtresse fait partie des biens meubles mais tout de même.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : J.-C. Azerty)

Le Cervin, probablement. A moins que ce ne soit la Dent du Guignol


mercredi 30 mai 2012

Esprit de YHWH est-tu là ?

On vient de découvrir dans les ruines du bunker d'Adolf Hitler à la Chancellerie du Reich un manuscrit inédit, rédigé de la main du Führer, et intitulé  "Tuons aussi les enfants" : il s'agit d'un texte justifiant l'élimination des enfants Juifs dans le cadre de la Solution finale.  

Adolf Hitler y légitime l'exécution d'innocents  juifs,  y compris des enfants, "puisque, dans le cas contraire, ils grandiraient et nous porteraient préjudice".

Le texte affirme également que les Juifs "sont par nature sans compassion" et que les attaques contre eux "démasquent leurs mauvais penchants". "Dès lors que les Juifs menacent l'existence  de l'Allemagne,  il est permis de les tuer".

Une version de ce texte, adapté aux nécessités de la société israélienne, et intitulée "Torah du roi" a été publiée en Israël par les rabbins Dov Lior et Yaakov Yossef . Voici ce que cela donne, d'après le Monde.fr du 29 mai :

"Rédigé par les rabbins Dov Lior et Yaakov Yossef, ce traité de théologie, intitulé "Torah du roi", légitime l'exécution d'innocents non juifs en cas de guerre, y compris des enfants, "puisque, dans le cas contraire, ils grandiraient et nous porteraient préjudice".
Le livre affirme également que les non-juifs "sont par nature sans compassion" et que les attaques contre eux "infléchissent leurs mauvais penchants". "Dès lors que les gentils (les non-juifs) menacent l'existence  d'Israël, il est permis de les tuer", dit encore ce livre [...] "

Raisonnement  parfaitement logique : tout ennemi peut nous nuire. Donc tuons tout ennemi. Tuons d'abord tous les hommes, y compris les vieillards car, même diminué par l'âge, l'ennemi peut nous nuire. Tuons aussi les femmes car le sexe dit faible s'y entend aussi bien que l'autre quand il s'agit de manier des kalachnikov ou des bombes ; tuons-les  car elles engendreraient des enfants qui, devenus grands... Tuons donc toutes les femmes, à commencer par les femmes enceintes ; n'épargnons pas les vieilles impotentes, qui pourraient être piégées. Enfin, cerise sur le gâteau, tuons les enfants. Donc, tuons tout le monde.

Oui, mais seulement en cas de guerre : restriction capitale ! -- Allons, allons, comme si nous ne savions pas qu'Israël est en état de guerre larvée avec ses voisins, à commencer par les Palestiniens de Gaza. Et puis une guerre est si facile à déclencher, avec ou sans déclaration préalable, ce ne sont pas les casus belli qui manquent. Et quand les intérêts majeurs de la Nation élue sont en jeu...Comment dit-on Gott mit uns en hébreu ?

Rabbins Dov Lior et Yaakov YossefTorah du roi  (des cons ?)

Erratum (?) . -  Renseignements pris, il semblerait que "Torah du roi" soit un ouvrage original qui ne doit rien à cet inédit d'Adolf Hitler.  Errare humanum est. De même, on dément, dans les milieux bien informés, que les récents pogroms en Israël contre des immigrés soudanais n'aient nullement été inspirées par la Nuit de cristal.

A quand un ouvrage des mêmes auteurs préconisant une Solution Finale du problème palestinien ? Rabbins israéliens, encore un  effort..
.
Mais ne cédons pas à la tentation d'opérer de douteux amalgames : le nazisme version allemande n'a rien à voir avec le néonazisme version rabbins israéliens (enfin, certains rabbins israéliens).

Peut-être ces braves rabbins ont-ils encore besoin, pour être vraiment au point, d'un stage dans les milices de Hafez el Assad. Question assassinat d'enfants, la théorie c'est bien, la pratique c'est mieux.

Faut-il compter sur le parti et le gouvernement au pouvoir en Israël pour contrer sérieusement  les menées des partisans de la violence aveugle, de l'intolérance et de l'obscurantisme ? Personnellement, j'en doute.

La paix soit avec nous. Et avec notre esprit de YHWH est-tu là

(Rédigé par : Guy Mômô)

Rubens, le Massacre des innocents



mardi 29 mai 2012

Sport de losers

Le tennis est un sport de losers, a dit notre champion Gilles Simon.

Elémentaire, cher Watson. Vu qu'à la fin de la finale, il n'en restera qu'un ce sera celui-là, tous les autres auront perdu. Enfin, pas tous  et pas tout-à-fait tout, puisque de droite ou de gauche ils auront glané quelques pépètes consolatrices. Mais au strict plan sportif, ce seront des losers.

Et vu que la domination quasiment  sans partage du trio Djokovitch / Federer/  Nadal dure depuis des années déjà, ces trois-là auront beaucoup fait pour décourager les petits jeunes que démangeait une vocation de tennisman. Petits jeunes sans cervelle qui n'ont pas songé un instant que leurs chances de faire partie un jour du tiercé gagnant étaient d'une sur quelques centaines de milliers, au mieux. Miroir aux alouettes... n'empêche que la fascination reste intacte.

Il est vrai que le tennis n'est pas le seul sport de losers. Tous le sont, et au même degré. Les innombrables sans-grade du foot, du rugby, de la natation ou du badminton communient de la même façon dans le culte des vedettes de leur sport, dont les privilèges leur seront à jamais inaccessibles. A elles seules les coupes, la gloire, les pépètes et les petites pépées.

Le sport est à l'image de la société toute entière, pyramide à la base immense et au sommet minuscule. Tout en haut,  il n'y a toujours qu'un Zidane, qu'un César, qu'un Trimalcion. La foule se fait toujours plus dense à mesure qu'on en descend les degrés. C'est aussi ce que symbolise très bien le mont Sinaï de carton pâte des Dix Commandements : en bas les foultitudes populacières, en haut Moïse/Charlton Heston en communication avec le patron. Moïse n'a pas été élevé en Egypte pour rien. Ainsi cela dure depuis au moins les temps bibliques et l'on ne voit guère que cela puisse changer un jour.

Pour décourager de leur lubie les derniers rêveurs d'un communisme pur et dur qui abolirait les hiérarchies et raserait la pyramide, on conserve, un peu comme un zoo ou un musée des horreurs, une Corée du Nord sur laquelle règne, inamovible successeur de son inamovible père, un inaccessible Kim Jong Il., chef suprême et Guide génial.  Démonstration jusqu'à l'absurde de l'illusion communiste.

Ainsi, comme ses thuriféraires ne cessent de le souligner, la valeur éducative du sport est immense. Il prépare en effet ses pratiquants à se préparer à se fondre dans la foule des acteurs lambda, et à accepter comme allant de soi l'évidente supériorité du  vainqueur, dans quelque discipline que ce soit, du PDG, du Président, du Duce, du Plus génial cinéaste de tous les temps, du Plus Inspiré Prophète, du Mâle dominant de la meute, de l'Unique Gagnant du Gros Lot  etc. etc.. Acclamons  l'étincelant prestige  du Chef désigné par la compétition ou par le sort.

Mais l'essentiel n'est-il pas de participer, même si c'est généralement à titre d'obscur desservant de la grand' messe collective, qui vaut bien qu'on creuse un peu plus les déficits publics, comme on le reverra sous peu à Londres ?

Henri Laborit,   Eloge de la fuite

( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )


Avertissement du Comité de Rédaction : il est clair qu'avec un pseudo pareil, la signataire de ce post aurait été mieux inspirée de rester au lit, plutôt que d'émettre un avis fort peu autorisé sur des activités essentiellement viriles, ou tout au moins excluant la mollesse des mollets, et ce n'est pas Jeannie Longo qui nous démentira.








lundi 28 mai 2012

" La Nonne militaire d'Espagne " , de Thomas de Quincey : le pacte de lecture

Mon copain Serge, le bouquiniste, me compte parmi ses fidèles clientes. Je trouve souvent chez lui des exemplaires d'ouvrages publiés dans les années 50/ 60 par les éditions/clubs : Club Français du Livre, Club du Meilleur Livre, Club des Libraires de France..., tous disparus aujourd'hui. Dans leurs collections figurent des titres parfois rares, dans des réalisations soignées : reliure solide et attrayante, typographie de qualité, illustrations. Cela me rappelle le temps de mon adolescence, où ma maman m'offrait de temps en temps un de ces livres, pour mon plus grand plaisir.

C'est ainsi que je suis tombée l'autre jour sur un récit de Thomas de Quincey, la Nonne militaire d'Espagne ( Club du meilleur livre, 1954). Ce n'est pas l'ouvrage le plus connu de de Quincey. C'est un des derniers textes publiés de son vivant (1847). Sauf erreur de ma part, il n'a pas été repris dans le volume de la Pléiade consacré à de Quincey.

La notion de pacte de lecture a été mise à la mode par Philippe Lejeune dans ses travaux sur l'autobiographie. En fait, c'est Thomas de Quincey qui pourrait bien en avoir eu l'idée le premier, comme en atteste le début du dernier chapitre de la Nonne militaire d'Espagne :

" Le temps est venu, maintenant, où il me faut en conclure ; mais j'autorise le lecteur à m'adresser une question avant que je ne pose ma plume. Allons, lecteur, dépêche-toi, concentre tes esprits et demande-moi ce que tu veux absolument me demander, car dans une minute et demie je vais écrire en lettres majuscules le mot FIN  -- après quoi, tu le sais, je n'aurai plus le droit d'ajouter la moindre syllabe. Il serait honteux de le faire, puisque ce mot FIN marque l'entrée en vigueur d'un pacte secret avec le lecteur, stipulant qu'il ne sera plus molesté par les mots, quelle que soit leur importance. Je prévois vingt contre un que je prévois la question que tu vas me poser. "

Je ne pense pas qu'il soit inutile voir dans cette idée de pacte secret avec le lecteur autre chose qu'un trait amusant. Le pacte existe bien, en ce sens que l'auteur d'un récit ne dispose que d'une quantité de mots donnée pour apporter des réponses aux questions que son lecteur est en droit de se poser. Mais une fois le mot FIN écrit, il est trop tard, l'auteur n'a pas le droit au repentir. Il n'est pas autorisé, en principe, à ajouter de post-scriptum explicatif.

Ce pacte tacite est important pour plusieurs raisons. D'abord, c'est l'auteur qui décide de la quantité et de la qualité des mots dont il disposera. Cette quantité ne dépend qu'apparemment de sa libre fantaisie. Il lui faut trouver la quantité exacte qui conviendra pour satisfaire les attentes du lecteur (bien entendu, cela n'implique pas que toutes les attentes de celui-ci soient satisfaites). Un peu trop de mots ou pas assez, des mots de qualité médiocre, et le livre ne comble ni les ambitions de son auteur ni les attentes du lecteur. Le choix des dimensions du récit est donc un élément essentiel de sa réussite. Les enjeux narratifs de la Fille du capitaine  ne sont pas ceux de Guerre et Paix. Ainsi un pacte tacite est-il passé entre l'auteur et son lecteur hypothétique, tel que le premier se le représente (par exemple les happy few de Stendhal) et,  puisque c'est toujours pour un public, quel qu'il soit, qu'on écrit, ce lecteur hypothétique, imaginé, rêvé, influe toujours sur la réalisation de l'oeuvre, comme l'a montré Umberto Eco dans Lector in fabula. Avoir conscience, pour un auteur, de l'existence de ce pacte, c'est en somme prendre pleinement son public au sérieux.

Je ne connais pas beaucoup l'oeuvre de Thomas de Quincey narrateur, mais si j'avais à le situer par rapport aux romanciers et nouvellistes français de son temps, je le placerais quelque part entre Stendhal et Mérimée. Cependant il n'a ni la réserve aristocratique du premier ni la sécheresse lucide du second. Il est plutôt le digne héritier du Sterne de Tristram Shandy  et du Diderot de Jacques le Fataliste, ainsi que du roman picaresque. Ce qu'on appelle les intrusions d'auteur sont fréquentes dans la Nonne militaire d'Espagne. Elles permettent à de Quincey d'établir avec son lecteur une relation amicale mais rarement complice a priori, sur le ton de la conversation, au fil de notations d'un humour savoureux ( Stendhal se les autorise aussi, mais plus rarement) qui lui fournissent autant d'occasions pour battre en brèche les idées reçues sur tous les sujets et inciter le lecteur à la réflexion.

 Le début du récit nous initie d'emblée à l'art narratif ironique et savant de de Quincey :

" Une nuit de l'an 1592 (quant à savoir laquelle, c'est là une énigme susceptible de 365 réponses), un Espagnol "fils de quelqu'un" (c'est-à-dire hidalgo), en la ville forte de Saint-Sébastien, reçut d'une infirmière l'annonce désagréable que sa femme venait de donner le jour à une fille. Il n'eût guère été possible à la pauvre écervelée de lui donner chose qui entrât moins dans ses vues. Il avait déjà trois filles, ce qui se trouvait dépasser, d'après ses propres calculs, de 2 + 1 le quota raisonnable de progéniture femelle. On eût pu s'accommoder à la rigueur d'un fils supplémentaire, mais les filles supplémentaires étaient alors le fléau même de l'Espagne. Il fit donc ce que tout gentilhomme espagnol fier et paresseux cherche à faire en pareil cas. Et certes je n'ai pas besoin d'ouvrir ici une parenthèse pour apprendre au vil lecteur anglais, qui se targue de son acharnement au travail, que le point d'honneur du gentilhomme espagnol reposait précisément sur ces deux qualités, la fierté et la paresse : car s'il n'était fier ou s'il avait quelque chose à faire, quel destin autre que la ruine attendrait la vieille noblesse espagnole ? [...] "

Un pacte secret avec le lecteur, stipulant qu' il  " ne sera plus molesté pas les mots " : n'est-ce pas affirmer que le rôle de l'écrivain de Quincey n'est pas de donner à son lecteur le plaisir de le conforter dans ses certitudes, mais au contraire de le molester en les ébranlant, en dérangeant son confort intellectuel ?

Le personnage central de la Nonne militaire d'Espagne a réellement existé. Elle s'appelait Catalina de Erauso et vécut dans la première moitié du XVIIe siècle. Elle rédigea son autobiographie, que de Quincey n'a connue que par le démarquage qu'en fit un  chroniqueur de la Revue des deux mondes et don il s'inspire très librement. L'article de Wikipedia évoque un personnage très masculinisé (comme en témoigne aussi le seul portrait qu'on ait conservé d'elle). Duelliste redoutable, elle expédia un nombre considérable d'adversaires, dont son propre frère !

De Quincey restitue à Catalina une féminité dont le personnage réel semble avoir été considérablement dépourvu et lui donne affectueusement dans le roman un prénom d'héroïne romantique : Kate. Ce qui est peut-être aussi  une manière de nous suggérer que l'écrivain a prêté beaucoup de lui-même à son personnage, en tout cas qu'il se sent proche d'elle comme d'une soeur.

Roman picaresque alertement mené, et qui tient d'un bout à l'autre son lecteur en haleine, réflexion sur l'ambiguïté sexuelle et sur la destinée, la Nonne militaire d'Espagne ne cesse d'affirmer les prérogatives de la littérature sur le réel, à commencer par les droits de l'imagination. Les droits imprescriptibles de la parenthèse interprétative et explicative aussi. Ainsi de Quincey propose-t-il d'interpréter la situation dramatique de Kate perdue parmi les hauts sommets des Andes à la lumière du Dit du Vieux Marin, de Coleridge, poème dont il nous expose ensuite les trois lectures différentes possibles. La fin du roman est aussi l'occasion de développer des considérations qui ne manquent pas de sel sur l'influence du Vicaire de Wakefield, d'Olivier Goldsmith, sur l'âme des jeunes filles tout juste pubères. Façon de jouer bien avant l'heure sur ce qu'on baptisera plus tard du terme pédantesque d'intertextualité...


Thomas de Quincey , La Nonne militaire d'Espagne, traduit de l'anglais par Pierre Schneider ; préfaces et commentaires de Maurice Saillet (Club du Meilleur Livre)

Umberto EcoLector in fabula


 La paix soit avec nous. Et avec nos esprits anglomanes.


( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Diego Velasquez, la Reddition de Breda (détail)


dimanche 27 mai 2012

L'érotisme du quotidien

Elle est fâchée depuis des années avec le progrès technique. L'informatique est sa bête noire. Le portable lui est odieux. Inutile de lui parler smartphone ou tablettes tactiles. Elle ne veut même pas savoir ce que c'est. Elle a une sainte horreur de la carte bleue. Elle ne jure que par le carnet de chèque ou les espèces. J'y trouve mon compte et j'y retrouve mes comptes, certes, certes.

Parfois, tout de même, c'est ennuyeux. Handicapé par une entorse, je lui propose, au petit dej, d'aller refaire notre stock de liquide au plus proche distributeur. Elle s 'y refuse. Je mets au  propre une liste des manipulations à  effectuer ; elle refuse de la lire. A bouts d 'arguments, elle me lance :

Elle. -  Et puis, non, je ne te tripoterai pas ta  truc !

Moi. - Tu ne veux pas me tripoter ma truc ?

Elle.  - Non. T'as qu'à te la tripoter toi-même.

Je frémis des sous-entendus de ce court dialogue. Cela sent son ordre moral. Est-ce une rupture unilatérale de contrat ? le terme d'une longue période de jeux et d'enjeux (dix contre un que tu me la tripotes) ? L'objet du délit est-il manipulable sans scandale ? ou tabou ? voire sacer (masoch) ? Je me dis que cette carte bleue qu'on enfile dans une fente d'allure vaguement, enfin très vaguement..., est, au fond, une incitation à la débauche du déduit, du débit, une parmi tant d'autres. En confiant cette carte à une âme encore innocente, ne glissé-je pas jusqu'à l'abjection pédophilique ? Regarde, ma petite fille, comment tu dois l'enfiler... Suis-je un pervers narcissique ( j'ai lu l'article du Monde.fr sur la question, j'ai cru m'y reconnaître, enfin, un peu) ? ou alors un pervers polymorphe ? ce qui serait plus flatteur ? pas sûr... Quelle époque. Déclin de toute moralité. Déclin de l'Occident.... Khamenei a bien raison de prédire notre débandade à brève échéance.


Le soir, devant le four où finit de cuire une pizza :

Elle. - Tu peux me la sortir ?

Moi. - Tu veux que je te la sorte ?

Elle.  - Ne recommence pas, s 'il te plaît.


Je la lui sors. Elle n'est pas tout-à-fait à point. Je la lui ré-enfourne.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits mal tournés.

( Rédigé par : Guy le Mômô )





samedi 26 mai 2012

Alain Badiou : la nostalgie des rigueurs rugueuses

Alain Badiou ne vote plus depuis 1968. L'espoir de changer radicalement la vie ne passe pas pour lui par les urnes. Au contraire, le système représentatif a pour fonction, selon lui, de perpétuer l'ordre économique, social, politique, établi. Ce système représentatif, c'est celui de la démocratie parlementaire (la "démocratie bourgeoise" des marxistes orthodoxes), mais aussi celui des régimes de parti unique, à la soviétique ou à la chinoise, où le Parti communiste est censé représenter le prolétariat.

Pour lui, la social-démocratie, que le PS incarne en France, en acceptant le système, se fait complice des forces réactionnaires. Il écrit, dans son dernier livre :

"La gauche est un groupe de gardiens intérimaires, qui, lorsque les gardiens titulaires de la droite ont des difficultés à maintenir l’ordre et la continuité du semblant, prétendent qu’on peut changer le monde aliéné sans avoir besoin d’y être forcé, sans avoir à escalader quelque cime que ce soit, ni à surmonter le désarroi que suscite un tunnel puant

Cette complicité objective de la gauche social-démocrate ou apparentée avec les conservateurs, il l'illustre par le renoncement aux nationalisations de 1981. Il aurait pu remonter un peu dans le temps et montrer, par exemple, comment la S.F.I.O. avait consenti à faire le sale boulot en Algérie, de 1956 à 1958.

Comment changer en profondeur la société et la vie ?  Badiou écrit :

"La vérité est au prix d’un arrachement à soi-même. Sortir ! Etre contraint de sortir ! Tel est le geste premier dont se fait toute libération véritable. Telle est la condition de la montée vers le calme des reflets, la beauté des astres et la splendeur du soleil. Qu’il s’agisse d’une discontinuité, d’une force qui opère en partie de l’extérieur, c’est ce que les grands philosophes ont toujours dit. Deleuze, par exemple, le prétendu « spontanéiste », qui présente au contraire la pensée comme une poussée dans le dos, qui admet qu’on ne pense que sous la contrainte du Dehors. Pour ma part, je dirai que ce n’est qu’en obéissant à l’imprévisibilité foudroyante d’un événement qu’on a des chances de voir qu’autre chose est possible que ce qu’il y a. Encore faut-il traverser le tunnel crasseux de l’incertitude, encore faut-il tolérer l’éclat étrange, le dé-rangement des nouveaux possibles. Encore faut-il endurer l’angoisse que suscite, après une longue accoutumance au semblant, la force d’abord opaque du réel. Encore faut-il que vous aident quelques militants, parfois rugueux."

" Encore faut-il traverser le tunnel crasseux de l’incertitude, encore faut-il tolérer l’éclat étrange, le dé-rangement des nouveaux possibles. Encore faut-il endurer l’angoisse que suscite, après une longue accoutumance au semblant, la force d’abord opaque du réel. Encore faut-il que vous aident quelques militants, parfois rugueux." : eh oui ! Comme disait Aragon, la réalité l'entend d 'une autre oreille et les lendemains de révolution sont cruellement décevants. De la révolution de 89 à la révolution maoïste en passant par celle de 1917, les révolutions ont toutes accouché dans la douleur de caricatures de ce dont rêvaient les premiers révolutionnaires. 

J'adore l'ambiguïté de ces lignes de Badiou : "encore faut-il...." . Il paraît que l'ancien militant maoïste, l'ancien thuriféraire des Khmers rouges, a renié ses anciennes amours. Pourtant, ces " quelques militants, parfois rugueux", censés aider les paresseux (c'est-à-dire les masses) à y voir plus clair et à se bouger le cul, ont un vague air de commissaires du peuple staliniens ou polpotiens, L'avant-garde de la révolution en marche... Mais je me trompe, ce doit être un faux jour.  Badiou n'est sans doute pas encore arrivé à pincer l'éternelle et coriace représentation, sous sa forme la plus "rugueuse", dans les caves et à l'en expulser.

Soyons attentifs aux frémissements de la rue, nous dit Badiou : c'est d'elle que sont toujours venus les changements les plus profonds, 1789, 1870,1917, 1936, 1968...

Soit. Il convient cependant de faire le bilan de ces grandes "poussées dans le dos", qui font vraiment bouger les choses. C'est le travail des historiens. Dans les années 50/60 du siècle dernier, l'heure était plutôt aux bilans positifs. L'heure présente est plutôt au désenchantement. L'espérance révolutionnaire aura bien du mal à se remettre des fiascos soviétique et chinois.

" voir qu'autre chose est possible que ce qu'il y a " ? En attendant, ce qu'il y a insiste ; il faut faire avec l'écrasante pesanteur du réel, économique, social. Il faut faire avec l'interconnection mondialisée des circuits de l'économie et de la finance. Il faut faire avec les autres, avec les autres Français, avec les autres Européens, avec les autres peuples du monde. Ce ne sont pas quelques militants (au service de quelle cause au juste ? ), si rugueux soient-ils, qui vont faire bouger ces pesanteurs-là. 

Badiou est comme soeur Anne. Il espère voir venir, mais rien ne vient et ça risque de durer fort longtemps. Et quand quelque chose viendra, il y a beaucoup de chances pour que la montagne accouche d 'une souris, comme en mai 68. Et puis le petit pays en instance de déclassement qu'est la France n'est sans doute pas le meilleur observatoire pour voir venir les grands changements qu'il appelle de ses voeux.

Badiou n'est pas guéri de sa nostalgie de la révolution. Tout le monde a cessé d'y croire mais lui veut y croire encore. C'est un exalté, un impatient, un poète. Il y a quelque chose de baudelairien dans sa révolte : "N'importe où, n'importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde".

La méthode Badiou, on la connaît : elle consiste à faire table rase du monde réel, où tout gêne, tout encombre, tout empêche de construire la cité idéale, pour se mouvoir librement dans le pur espace de l'Utopie.... Ou-topia, le pays de nulle part, le pays où l'on n'arrive jamais. Badiou, qui fantasme sur des militants rugueux, ne tient aucun compte des conditions et des possibilités réelles de l'action politique, il n'a aucune idée politique sérieuse, la haine de la démocratie et la nostalgies des rugosités d'antan lui en tiennent lieu.

Les grands changements que l'Humanité a connus ne se sont jamais faits à l'échelle de temps d'une vie humaine. En attendant les lendemains qui chanteront peut-être, qui déchanteront probablement, et que, de toute façon, nous ne connaîtrons pas, la démocratie représentative reste un outil relativement efficace, parmi d'autres, pour changer les choses. Petit à petit, l'oiseau fait son nid...

Mais comme le Caligula de Camus, Badiou se dit sans doute que les hommes meurent et ne sont pas heureux et que c'est ça le scandale et que c'est ça l'urgence. Cool, mon Badiou. Sur le sentier d'un hypothétique Progrès, l'Humanité avance tranquillement, au pas de l'âne. Et  même souvent à reculons. Il faut s'y faire.

" Marchons, marchons !", chantent les choeurs d'opéra, sans avancer d'un pas. Guetteur mélancolique, Badiou  rêve d'action, mais est-ce vraiment sa vocation ?

Quant à la représentation, de quelque façon qu'on l'envisage, personne n'est jamais parvenu à concevoir une organisation politique qui s'en passe. Personne, sauf les anarchistes. Et sur l'anarchie, il y a belle lurette que Montesquieu a dit l'essentiel.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Alain Badiou,   Sarkozy : pire que prévu / Les autres : prévoir le pire  (Lignes, ed.)

Montesquieu , Lettres sur les Troglodytes, in Lettres persanes    (GF)


Herbert Marcuse,   L'Homme unidimensionnel   ( Minuit)

Dennis Meadows,   Les limites de la croissance   (Rue de l'Echiquier)


Additum    -   Merci à Elena pour ses suggestions de lecture. Je n'ai pas lu Emmanuel Terray mais il me semble que ses positions sur la question sont à peu près celles de son copain Badiou.


( Rédigé par : Toinou chérie )

jeudi 24 mai 2012

Féminité

Moi, la féminité, c'est la petite source de ma chérie qui jaillit quand j'appuie sur le bouton

J'en suis tout ému. C'est mon truc à moi

J'ai regardé sur Doctissimo

 C'est normal.

On dit une femme fontaine.

C'est chouette, j 'admire le petit jet, ça me rappelle Bruxelles

Ou les nymphes des vasques, à Versailles,

dans les  recoins touffus des jardins.

Je me rafraîchis. Je m'ébroue.

Tout heureux,  je m'exclame, je me récrie, je m'extasie

tellement c'est mignon

tellement c'est trognon

tellement peu cochon.

C'est bien mieux que l'ectasy.

Je m'abreuve

Mmbouhou mmbjouhou boah

Je chante sous la douche

Chérie je t'aime chérie je t'admmbouhou boah

Mmmhmmph

Magnésium vitamines buvez Rose-Anna

Je suis un hommph heureux

Faut dire qu'il m'en faut peu.

Un rien me réjouit.

Un rien me ravit.

Autrement, la  féminité, moi, poh


( Rédigé par : Babal )






mercredi 23 mai 2012

Baltasar Gracian, prince cynique de l'aphorisme


Singulier Jésuite que ce Jésuite espagnol du Siècle d'Or. Régulièrement en délicatesse avec ses supérieurs, autant pour les libertés qu'il prenait avec la règle de son Ordre que pour la hardiesse sulfureuse de sa pensée, expert en casuistique, il semble tomber de façon flagrante sous le coup des accusations portées par Pascal et les Jansénistes contre les Jésuites, coupables à leurs yeux de compromission avec le siècle. Chez Gracian, la compromission va si loin qu'on se demande plus d'une fois ce qu'il reste de la morale chrétienne dans des préceptes qui paraissent en prendre le contrepied. Il n'en fut pas moins un des prédicateurs les plus célèbres de son temps : on refusait du monde dans les églises de Madrid où il prononçait des sermons aujourd'hui perdus.

L'ouvrage le plus célèbre de Gracian, l'Oraculo manual y arte de prudencia ( Oracle manuel et art de prudence), parut en 1647, sous le nom de son frère Lorenzo . On n'est jamais trop prudent... Il fut très vite lu par toute l'Europe, dans la langue originale et dans des traductions italiennes. Les moralistes français, La Rochefoucauld, Madame de Sablé, Saint-Evremond, lui doivent beaucoup. Molière l'a certainement lu : des passages du Misanthrope en semblent directement inspirés. Plus tard, les aphorismes de Schopenhauer (qui lui rend hommage) et de Nietzsche portent la marque de son influence.

La première traduction française de l'Oraculo manual y arte de prudentia est de 1684. C'est celle d'Amelot de la Houssaye, toujours disponible dans une édition récente. La langue est magnifique. Mais on peut reprocher à Amelot d'avoir donné de l'original espagnol un équivalent linguistique et stylistique qui en gomme quelque peu l'audace, la densité, et l'éclat. La traduction la plus récente, celle de Benito Pelegrin (au Seuil) restitue davantage ces qualités. En revanche, Pelegrin donne à lire les aphorismes selon un regroupement thématique : l'audace de la pensée ressort sans doute mieux, mais on perd les... prudences et les sinuosités de l'ordre original.

Ce que propose Gracian dans l'Oraculo manual y arte de prudencia, c'est un art de vivre, adapté à la modernité du présent. Le premier aphorisme dit :

«  1. -- Tout est à point, et l'art d'être une personne, au plus haut. Il en faut plus, aujourd'hui, pour faire un sage qu'autrefois pour en faire sept, et plus, par ces temps, pour traiter avec un seul homme qu'anciennement avec tout un peuple. « 

Nous voilà à l'opposé du pessimiste « Tout est dit et l'on vient trop tard » de La Bruyère. Tout est à dire, au contraire, dans un climat d'exaltante et complexe modernité.

Ce qu'il s 'agit de former, c'est donc une personne - mot-clé de la pensée de Gracian -- c'est-à-dire un idéal de l'homme accompli, idéal dont on peut se rapprocher par la culture, par la réflexion, par la pratique et la connaissance du monde. La prudence est un art qui s'acquiert et se cultive : il faut entendre le mot à la fois au sens moderne et surtout au sens latin, « prévoyance ». L'art de prudence, c'est d'abord l'art de prévoir.

L'Homme de Cour, titre choisi par Amelot de la Houssaye pour équivalent de Oraculo manual y arte de prudencia, est un titre réducteur. L'ouvrage de Gracian ne s'adresse pas seulement au monde des courtisans, ni aux grands seigneurs, bien que ses conseils soient souvent explicitement adressés à l'homme qui aspire à exercer de hautes fonctions dans l'Etat. Mais plus généralement il s'adresse à tout homme qui ambitionne de réussir dans le monde. Le machiavélisme de Gracian est à usage universel.

Tirer son épingle du jeu dans le monde tel qu'il est, c'est d'abord l'accepter tel qu'il est.

Tel qu'il est ? En tout cas ne s'agit-il pas de nous lancer en quête de l'être du monde, et encore moins de l'être de nos semblables, car nous risquerions d'être déçus et de rater la réussite que Gracian nous promet si nous acceptons de le suivre. Seul existe le chatoiement des phénomènes. Nous ne touchons que la surface de ce qui nous entoure. La seule profondeur qui nous soit accessible, c'est notre profondeur intérieure, pour autant qu'elle existe. C'est déjà du Schopenhauer, le philosophe de la représentation. Quelques années après La Vie est un songe, de Calderon, Gracian dresse un premier constat : sur ce monde règne l'apparence, tout n'y est qu'apparence :

« 99. - Apparence et réalité. Les choses ne passent pas pour ce qu'elles sont, mais pour ce qu'elles paraissent ; rares sont ceux qui regardent à l'intérieur des choses, et nombreux sont ceux qui se satisfont des apparences. Il ne suffit pas d'avoir raison avec un visage qui a tort. « 

Déjà typiques de la manière de Gracian sont ces lignes où il glisse d'une idée à l'autre puis à une autre, ici sur le thème de l'apparence.

« 130. -- Faire et faire paraître. Les choses ne passent pas pour ce qu'elles sont, mais pour ce qu'elles paraissent. Valoir et savoir le montrer, c'est valoir deux fois : ce qui ne se voit pas est comme s'il n'était pas. La raison elle-même n'est pas reconnue si elle ne s'en donne pas les apparences. Les abusés sont plus nombreux que les avisés ; la tromperie règne et l'on juge les choses du dehors ; la plupart sont très différentes de ce qu'elles paraissent. Une bonne mine est la recommandation de la perfection intérieure. « 

«  ce qui ne se voit pas est comme s'il n'était pas «  : qu'importe la qualité de l'être intime s'il ne se voit pas ? Ce Jésuite ne perd jamais de vue le commerce des hommes car c'est pour lui que l'homme est fait. Le perfectionnement intérieur est nécessaire mais ne saurait suffire. Il doit se montrer à son avantage sur le théâtre du monde.

Une fois reconnue cette royauté universelle de l'apparence, il convient d'en tirer les conséquences. D'abord savoir percer les apparences des autres, pour plus aisément déjouer les pièges et les ruses de leur malveillance et pour les dominer. Ensuite, soigner sa propre apparence pour mieux séduire :

«  277. -- Homme d'ostentation. -- L'ostentation est l'éclat des qualités [...] L'art de montrer comble beaucoup de vides, et donne à tout un second être, et davantage lorsque la réalité le soutient. « 

«  12. -- Nature et art, matière et élaboration. Il n'y a pas de beauté sans fard, ni de perfection qui ne tombe en barbarie sans le relief de l'art : il secourt le mauvais et perfectionne le bon. La nature nous abandonne souvent inopinément : cherchons le refuge de l'art [...] « 

Pour autant, il ne s'agit pas de se laisser griser soi-même par l'éclat de sa propre surface. Le premier devoir du sage est de se connaître :

«  89 . -- Se connaître soi-même : son génie, son esprit, ses goûts et ses passions. Nul ne peut être maître de soi s'il ne se connaît pleinement d'abord. Il y a des miroirs du visage, mais point de l'esprit : réfléchir sur soi-même peut en tenir lieu. Et quand l'image extérieure en viendrait à s'oublier, conservez l'intérieure pour la corriger, pour l'améliorer. Connaissez les forces de votre entendement et mesurez votre perspicacité avant que d'entreprendre ; éprouvez votre adresse avant de vous engager ; sondez votre fonds et pesez votre capacité en toute chose. « 

Mettre en montre ce qu'on a de mieux, cacher le reste. De toute façon cultiver la discrétion, voire le secret. Savoir dissimuler est un art précieux. C'est sur ce point que Gracian se rapproche de Machiavel, c'est là que ses aphorismes évoquent Dom Juan, Tartuffe, Vautrin. Se taire sur soi-même pour ne pas se laisser manipuler, pour mieux manipuler les autres :

«  98 . -- Masquer ses volontés. Les passions sont les brèches de l'âme. Le savoir le plus utile est l'art de dissimuler. Qui montre son jeu risque de perdre. Que l'attention du masque rivalise avec l'intention que l'on a de le démasquer : à oeil de lynx, sépia et demie. Cachez vos goûts, de crainte qu'on ne les prévienne, soit en les contrariant, soit en les flattant. « 

«  94 . -- Fonds incompréhensible. Que l'homme habile évite qu'on sonde le fonds, soit de son savoir, soit de sa valeur, s'il veut que tous le révèrent : qu'il daigne se laisser connaître, mais non se faire comprendre. Que personne ne perce les limites de sa capacité, à cause du danger évident de décevoir. Qu'il ne permette jamais qu'on l'embrasse totalement : l'opinion et le doute sur le fonds impénétrable ou inépuisable de quelqu'un cause plus grande vénération que son évidence même, pour grand qu'il soit. « 

Savoir, en revanche, démasquer l'autre :

«  26 . -- Trouver le faible de chacun. C'est l'art de manoeuvrer les volontés. Il cnsiste plus en adresse qu'en résolution : c'est l'art de savoir par où l'on doit se glisser dans chacun. Il n'y a point de volonté sans passion particulière et il y en a d'aussi différentes que les goûts sont divers. Tous les hommes sont idolâtres : les uns de l'honneur, d'autres de l'intérêt, et la plupart du plaisir. L'habileté est donc de bien connaître ces idoles de la motivation ; percer le ressort efficace de chacun, c'est comme posséder la clé de la volonté d'autrui. Il faut aller au premier mobile, qui n'est pas toujours le plus élevé : le plus souvent, c'est le plus bas, car, en ce monde, plus nombreux sont les déréglés que ceux qui se règlent. Il faut donc d'abord prévenir l'humeur, sonder ensuite la parole et attaquer ensuite par le faible, pour faire échec et mat au libre arbitre. « 

Magnifique, non ? Comme on aimerait être aussi bon connaisseur de soi-même et des hommes, aussi habile manoeuvrier, aussi maître de soi, aussi réfléchi, aussi avisé. C'est un idéal élevé que nous propose Gracian dans son Oraculo manual, vademecum à fourrer dans sa poche et à consulter au quotidien, comme un mondain bréviaire... Idéal tout classique au demeurant, où la culture, le savoir-vivre, le savoir s'adapter à tous les hommes, à tous les milieux, et même la générosité (quoique prodiguée à bon escient) tiennent une place de choix. L'idéal de Gracian n'a rien de vulgaire, ce n'est pas l'idéal de Tartuffe ni de Vautrin, ce n'est pas non plus celui qu'Amelot de la Houssaye crut y reconnaître (celui du courtisan), c'est celui, moliéresque, de l'honnête homme, expression qui traduit El Discreto ( l'homme distingué), titre de l'ouvrage paru en 1646. L'honnête homme, version Gracian, c'est avant tout un aristocrate de l'esprit :

«  28 . -- En rien vulgaire . Ni dans vos goûts. Oh ! Grand sage, celui qui se chagrinait de voir qu'il plaisait à la masse ! Des indigestions de succès vulgaires ne satisfont pas les sages. Il y a de tels caméléons de la popularité qui font leurs délices, non des suaves zéphyrs d'Apollon, mais du souffle empesté du vulgaire. Ni dans votre esprit : ne vous laissez pas éblouir par les miracles à l'usage du vulgaire qui ne sont, au plus, que des attrape-nigauds ; la sottise commune admire alors que le discernement singulier se désabuse. « 

«  Ni dans vos goûts...... Ni dans votre esprit ... «  oh ! le beau balancement rhétorique. Maîtriser toutes les formes de l'art du discours fait partie des perfections que vise l'honnête homme.

« ... les miracles à l'usage du vulgaire... ». Et la morale chrétienne dans tout cela ? Convenons que, dans l'Oraculo manual, elle est rarement évoquée, ou même prise à contrepied. Mais rappelons-nous que ce n'est pas le Jésuite Baltazar Gracian qui nous parle, c'est son frère, Lorenzo! Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. Je est un autre...

Et d'ailleurs Lorenzo (ou Baltasar ?) nous prévient :

«  251. -- Il faut user des moyens humains comme s'il n'y en avait pas de divins et des divins comme s'il n'y en avait pas d'humains : règle de grand maître, il n'y a rien à ajouter. « 

Le grand maître, c'est Ignace de Loyola. Le Christ n'avait-il pas dit : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ?

Ainsi, dans le monde où seuls comptent les moyens humains, convient-il de faire un usage parcimonieux de la charité chrétienne :

«  31. -- Connaître les fortunés pour s'en servir et les malheureux pour les fuir. Le malheur est d'ordinaire un effet de la sottise et il n'y a pas de maladie plus contagieuse. On ne doit jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d'autres à la suite, et de plus grands encore n'attendent que leur tour. La plus grande adresse au jeu est de savoir s'écarter ; la plus faible carte de la partie en route vaut mieux que la plus forte de la précédente déroute. Dans le doute, le plus habile est de s'attacher aux pas des sages et des prudents car, tôt ou tard, ils finissent par rencontrer le bonheur .« 

Comment, dans le secret de leur conscience commune, le libertin Lorenzo s'arrangeait-il avec le pieux Baltasar, nous ne le saurons jamais.

Dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankélévitch consacre quelques pages brillantes, sévères et quelque peu injustes à la pensée de Baltasar Gracian :

«  Un « crochet galant » pour attirer les coeurs : c'est ainsi que l'Homme de cour et le Héros définissent le charme : non pas un charme de sympathie ou de consentement bilatéral, mais un hameçon ; mais une ruse prédatrice pour capter la créance ; mais une arme pour accrocher ou crocheter l'assentiment. Ce charme est une forme de belligérance « 

Et c'est vrai que le programme tracé par l'Oraculo manual définit les éléments d'une stratégie défensive et offensive à employer dans la guerre que tous livrent contre tous dans le monde comme il va. C'est vrai qu'on est à l'opposé de l'honnêteté, de la loyauté d'un Socrate débattant à armes égales avec ses interlocuteurs. C'est que, pour Gracian, la vie n'est pas un tournoi d'escrime.Son programme n'est pas, de ce point de vue, un programme philosophique, c'est un programme de vie et d'action à mettre en oeuvre dans le monde tel qu'il est et qu'il ne s'agit pas de réformer, entreprise que Gracian juge certainement vaine. Porter un masque dans un monde où tout le monde en porte un est un geste de défense légitime et élémentaire. Seuls les imbéciles, les naïfs et ceux qui sont dépourvus de toute forme d'ambition croient qu'il peut en être autrement.

Jankélévitch fait passer un peu vite à la trappe sans vraiment l'examiner l'objectif de perfectionnement de la personne, notion centrale chez Gracian. Ce perfectionnement intérieur tend à faire coïncider le masque avec la qualité réelle de la personne, de sorte qu'à la limite, on peut dire que le masque disparaît. Mais il est vrai que le but visé est le perfectionnement de soi. La pensée de Gracian est empreinte d'un orgueil aristocratique, et cette aristocratie, c'est celle de l'esprit. Gracian méprise la foule, en proie aux passions et limitée aux idées simples. Même si l'amitié tient une place de choix dans son programme de vie, les autres restent toujours tenus à une certaine distance. Jankélévitch ne supporte pas cette attitude. Il écrit :

«  Quelle est cette intériorité vide qui se cache sous une apparence enveloppée dans l'imperméable de son épiderme ? Cet en-dedans et ce mystère s'appellent l'égo, l'égo d'un égoïsme aussi banal que plat. « 

Egoïsme ? C'est plutôt égotisme qu'il faudrait dire, et culte du moi.

Au demeurant, la pensée de Gracian ne saurait se réduire à cette attention centrale apportée au paraître. Les 300 aphorismes de l'Oraculo manual y arte de prudencia formulent une pensée  complexe et subtile dont le subtil Jankélévitch ne rend pas vraiment compte. La vérité est que cette façon de comprendre le rapport aux autres le révulse, et sans doute ce dédoublement entre une philosophie pratique et une métaphysique qui la contredit, entre la métaphysique de Baltasar et la philosophie de Lorenzo.

Ce sur quoi Jankélévitch ne s'attarde pas, et c'est dommage, c'est sur la condamnation radicale des passions et, sans doute, de toutes les émotions, hormis celles que procure l'exercice de la Raison. Le sage gracianesque est serein car il est débarrassé de tous les liens affectifs avec ses semblables. Il n'est jamais question d'amour dans les textes de Gracian. Comme c'est reposant. L'engeance féminine, avec son inévitable cortège de dégoûtants affects qui surgissent à sa suite, venimeux reptiles, de pythonesques ficelages ( con-jugalité, con-cubinage, enfants, famille ...), de révoltantes et gluantes manigances qui lui sont associées, n'y est jamais mentionnée. Nous sommes à l'altitude salubre où la chiennerie amoureuse, la crasse des affections , n'atteignent plus ou meurent, faute d'air respirable. Les pseudo-penseurs de l'amûr-tûjur, l'inénarrable Badiou, le fade Comte-Sponville, nains philosophiques à côté du divin Jésuite.

Idéal de maîtrise de soi et de maîtrise des autres, loin des passions, avec pour guide la seule Raison : c'est au fond d'un fantasme de toute-puissance que procède cette philosophie. On peut douter à juste titre de la possibilité pratique de mettre en oeuvre ces préceptes qui se voudraient pratiques. Gracian n'est pas seulement philosophe moraliste, il est aussi romancier, l'auteur de ce singulier roman allégorique, El Criticon. Ceux qui, dans la suite, appliqueront ce programme de vie ne sont pas des êtres réels mais des personnages de roman, Vautrin, Rastignac, Julien Sorel, Edmond Dantès. La fascination qu'on éprouve à lire l'Oraculo manual y arte de prudencia s'apparente à celle où vous plonge un grand roman : El Eroe, El Discreto sont les personnages d'un roman du concept.

Comme j'aurais aimé être l'impeccable disciple de Gracian. Mais non. Trop émotif. Trop impulsif. Trop affamé de sexe, de féminines douceurs. Consternant. Je ne suis pas un héros. Même pas un honnête homme. J'ai raté ma vie. Sot, n'as-tu point de honte ? N'as-tu point de regrets ? Même pas. Irrécupérable.

La paix soit avec nous. Et avec notre esprit trop commun.


Baltasar Gracian, Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés, traduits et annotés par Benito Pelegrin (éditions du Seuil)

Vladimir Jankélévitch,   le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien , 1 -  La Manière et l'occasion  (Points / Seuil )


(Rédigé par : La grande Colette sur son pliant)

Baltasar Gracian





mardi 22 mai 2012

Don Juan au CNRS

J'ai eu, au cours de ma vie, bon nombre de liaisons avec des femmes.

Je n'ai jamais été quitté. J'ai toujours pris la précaution de quitter le premier. Certes, j'ai fait couler bien des larmes, j'ai brisé plus d'une vie, quatre ou cinq ont voulu se tuer ou se sont effectivement tuées à cause de moi. Je le regrette, sans doute.

Mais ce choix fut le fruit raisonné de l'entreprise où, dès mes treize ans, je m'étais engagé : une enquête méthodique, raisonnée, rigoureuse, sur l'éternel féminin.

Expérimentateur né, je me rendis vite compte que ni la constance ni la fidélité n'étaient compatible avec la nature purement scientifique de ma quête. Elles auraient par trop réduit le champ de mes recherches. Le beau sexe ne saurait être réduit à un seul.

Sans doute se trouvera-t-il des esprits chagrins pour me reprocher la froideur de cette reconnaissance un peu sèche  des souffrances de mes partenaires. Je répondrai : un expérimentateur scientifique, pour qui seules comptent les avancées de la recherche et les joies de la découverte, se laissera-t-il arrêter par les tourments des souris et des grenouilles du laboratoire ? Hésitera-t-il à les remplacer chaque fois que le besoin s'en fera sentir ? Non, certes.

Non, certes, m'objectera-t-on peut-être, mais les femmes ne sont pas des grenouilles.

Je le  sais. J'ai du respect pour les femmes, pour les lapins, pour les lombrics et, bien entendu, pour les souris et les grenouilles.. Je  situe les femmes  à leur juste place dans l'échelle des êtres vivants, entre l'homme et l'animal (1). D'ailleurs, n'oublions pas que, dans plus d'un pays, on continue de les élever en cage, et avec leur consentement même ! Alors qu'on ne vienne pas me chercher des poux dans les tresses.

Mais pourquoi, me demandera-t-on sans doute aussi, pourquoi, dans un souci d'exhaustivité scientifique, n'avoir pas expérimenté l'autre situation , celle où l'on est quitté ?

Une telle question révèlerait surtout à quel point celui qui la pose ignore les conditions de l'expérimentation scientifique et de sa validation. Les facteurs affectifs, avec leur véhémence émotionnelle, leurs épanchements lacrymaux, ne peuvent que brouiller l'impartialité, l'objectivité, la rigueur de l'enquête. C'est dans un climat de froideur et d'indifférence que l'expérimentateur expérimental expérimente.

C'est du moins ce que j'ai retenu de la lecture des ouvrages du Docteur Mengele.

Note 1. -  Pour ôter aux féministes toute velléité de venir me chercher des poux dans la barbe, je précise que je place l'homme tout en bas de l'échelle des êtres vivants et les animaux tout en haut. Ainsi la femme occupe-t-elle sur mon échelle un barreau enviable : juste en-dessous de la guenon ! Sachons assouplir l'idéologiquement correct tout en restant en-deçà des frontières de l'idéologiquement incorrect.

La paix soit avec nous. Et avec leurs esprits animaux.

( Rédigé par : John Brown )

Le sens de la hiérarchie




lundi 21 mai 2012

Savoir partager le poids du cercueil

Un médecin de mes amis est appelé au chevet d'une vieille femme mourante. Au parent qui l'a fait venir, il déclare qu'il est inutile de l'envoyer à l'hôpital : ou bien elle mourra pendant le transport ou bien, si elle y arrive, elle ne survivra que quelques heures.

Le parent se range à son avis. La vieille femme meurt au bout de quelques heures.

Le parent se retourne alors contre le médecin, lui  reprochant de ne pas avoir fait appeler le SAMU ; le médecin est mis en examen pour non-assistance à personne en danger ; le conseil de l'Ordre le suspend ; condamné en première instance, il fait appel.

A l'autre bout de la France,  à peu près au même moment, dans un hôpital, un médecin expédie des malades en fin de vie, sans en référer à quiconque, voulant leur épargner des souffrances inutiles. Mis en examen, il reçoit le soutien chaleureux de ses collègues.

Qu'ont en commun ces deux médecins ? le fait d'avoir agi seuls, en ne prenant conseil que de leur conscience.

Je me dis que mon ami a pris la décision qu'aurait prise, dans les années vingt du siècle dernier, tout médecin de campagne doté de bon sens. Mais on n'est plus aux années vingt du siècle dernier.

Ces deux médecins ont eu le tort, à mon avis, de ne pas avoir lu à temps ni médité cet aphorisme de Baltasar Gracian :

" Un médecin habile, s'il se trompe dans son diagnostic, ne se trompe pas en appelant en renfort, sous couleur de consultation, un autre médecin qui l'aide à supporter tout le poids du cercueil. "

Ils n'ont sans doute pas lu non plus cet autre qui, sous la plume d'un pieux Jésuite, dépasse vraiment les bornes :

" Connaître les fortunés pour s'en servir et les malheureux pour les fuir . Le malheur est d'ordinaire un effet de la sottise et il n'y a pas de maladie plus contagieuse. On ne doit jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d 'autres à la suite, et de plus grands encore n'attendent que leur tour. La plus grande adresse au jeu est de savoir s'écarter ; la plus faible carte de la partie en route vaut mieux que la plus forte de la précédente déroute. Dans le doute, le plus habile est de s'attacher aux pas des sages et des prudents car, tôt ou  tard, ils finissent par rencontrer le bonheur ".

Vous avez dit amour du prochain ?

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux maladifs.

( Rédigé par : Babal )

Docteur Tant-Pis et Docteur Tant-Mieux, par Grandville

samedi 19 mai 2012

Parcours initiatique

Au sommet d'un étagement de pelouses un peu mornes, l'école élève sa haute façade, dont l'ordonnance dépouillée décline l'idéal d'une esthétique architecturale napoléonienne à l'usage des bâtiments publics. Le soleil levant blanchit un peu l'appareil de ses pierres grises. Une aile en retour, plus banale, reste encore dans l'ombre froide. A l'angle des deux corps de bâtiment se profile vaguement, au-dessus des toits, la silhouette d'une tour.

A l'extrémité de l'aile droite, j'entre et je parcours une enfilade de couloirs déserts ; des portes sont ouvertes sur des chambres vides. Un ascenseur bondé nous emporte dans les étages. Dans un dortoir blanc rêvassent sous les hautes fenêtres quelques pensionnaires désoeuvrés.

De retour en bas, je convaincs deux camarades de pousser la lourde porte, obscure sous son plein cintre, qui sépare la partie civile de l'école de sa partie militaire. A la première, quasi-déserte (départs en vacances ?) s'oppose la seconde, où règne une ambiance d'activités frénétiques. Partout on s'entraîne. Un groupe de coureurs glisse à toute allure entre des piliers. Des nageurs en combinaison de plongée sautent dans une piscine. L'expression concentrée, joyeusement juvénile, un peu étonnée de l'un d'eux me frappe. Tous portent des tenues uniformément bleues.

Un peu plus loin, à-demi étendu sur le parapet du rempart, un solitaire contemple la vallée profonde et verdoyante qui le borde au Nord. Au-delà s'étend un pays inconnu de montagnes peu élevées.

Au bout du rempart qui court vers l'Ouest se dresse une construction médiévale partiellement ruinée. Sur son parvis, mes deux compagnons, peu rassurés, me laissent y pénétrer seul. J'y entrevois des souterrains, puis en ressors.

Au sud se dressent  trois hautes tours d 'une architecture extrême-orientale compliquée -- entassement d'étages et de balcons -- posées sur trois pitons d'une rhyolite rouge-brique : c'est la façade cachée de l'école, dont elles marquent le centre. La tour centrale domine les deux autres. Un élève militaire nous livre le secret du site : c'est une source qui jaillit du roc dans un bassin monumental, à l'angle où les deux parties de l'école se rejoignent.

La nuit est tombée. Redescendant au Sud-Ouest par des pentes gazonnées, nous approchons d'une prairie que jouxte un hameau. Dans la lumière rouge d'un grand feu de broussailles, un cercle d'hommes entoure un objet ou un être vivant. Ils semblent s'adonner à un jeu ou accomplir quelque rituel de passage. On nous explique qu'il s'agit d'une cérémonie dont le sens s'est perdu ; les célébrants sont d'ailleurs chaque fois un peu moins nombreux.

Je caresse le museau tendre d'un cheval que retient une jeune fille dont le beau regard noir se pose un instant sur moi.

Nous remontons vers l'Est et l'école, et je me dis que je ne percerai jamais le secret de cette étrange scène. Je comprends que la fonction de cette école était d'inculquer à ses pensionnaires l'habitude -- devenue pour certains un culte -- du sacrifice, par le moyen d'exercices répétés dans un cercle étroit de préoccupations, et donc du renoncement à d'autres voies d'exploration de la vie, dont la scène de la prairie indiquait peut-être l'existence.

Je vais quitter à jamais cette école où je n'ai plus besoin de rester puisqu'elle m'a suffisamment préparé à devenir ce que je suis. Ma vie est à partir d'elle, seconde mère, puisqu'aussi bien c'est à la volonté de la première que je dois d'y être entré.

( Rédigé par : Jambrun )



vendredi 18 mai 2012

" Un secret", de Claude Miller / "Le Ruban blanc" , de Michael Haneke : les ravages du non-dit

Judicieuse soirée cinéma sur Fr 3 ce jeudi. Frédéric Taddei présentait Un Secret, de Claude Miller et Le Ruban blanc, de Michael Haneke. Un point commun , parmi d 'autres, entre ces deux films : le rôle et l'importance du non-dit, qu'il soit délibéré ou inconscient.

Le film de Claude Miller, fort bien interprété, un peu long parfois, joue sur de multiples non-dits : celui, global, de  la communauté juive décrite, qui, à l'heure des persécutions, n'explicite pas clairement les réponses à donner à quelques questions pourtant cruciales pour elle :  qu'est-ce qu'obéir à la loi (fût-elle française) ? Que signifie concrètement le port de l'étoile jaune? Même Maxime (le père de François, le narrateur), le seul qui se refuse absolument à la porter, n'explicite pas clairement le sens de ce refus. Cette incapacité à apporter une réponse claire à ces questions simples fait évidemment le jeu de l'oppresseur. Le cas d'Hannah, l'épouse de Maxime, est particulièrement ambigu. Au moment de passer la ligne de démarcation, munie de faux papiers, elle se laisse arrêter, elle et son fils Simon, en exhibant sa carte d'identité portant le tampon Juive, carte qu'elle a "oublié" de détruire. Son choix peut s'interpréter de plusieurs façons. Hier soir, Ludivine Sagnier, l'interprète du rôle, proposait deux explications d'ailleurs contradictoires : ou bien Hannah aurait voulu laisser à son mari la possibilité de vivre sa passion pour Tania, qui a déjà rejoint Maxime en zone sud ; ou bien, au contraire, en sacrifiant son propre fils, elle aurait succombé au "complexe de Médée" en se vengeant du père sur le fils. Soit. On peut faire dire à l'inconscient beaucoup de choses. Mais une autre interprétation n'est  pas moins plausible : en fait, la difficulté pour Hannah est de parvenir à renier son identité juive, ne serait-ce que pour sauver sa vie et celle de son enfant, en abandonnant derrière elle ses parents déjà déportés.

Un autre non-dit, dont les conséquences seront lourdes pour le narrateur François, devenu adolescent, c'est celui qui règne dans la communauté juive d'après-guerre sur le sort des victimes de la Shoah. Ainsi François, jusqu'à ses quinze ans,  ignore-t-il qu'il est le demi-frère de Simon, le fils d'Hannah, assassiné avec sa mère dans les camps. Cette ignorance lui interdit de comprendre le comportement de son père à son égard.

Le film rend justement hommage à l'homme qui mit fin, dans la communauté juive, à l'ère du non-dit : Serge Klarsfeld, dont les recherches ont permis à de très nombreux Juifs de commencer vraiment leur deuil de leurs parents assassinés.

Claude Miller utilise pour ce film une alternance de séquences noir-et-blanc et de séquences couleur, en inversant leur affectation habituelle dans les films fondés sur un va-et-vient entre présent et passé : ici, c'est la couleur qui est réservée aux séquences du passé. Cela se justifie en partie par le fait que François, privé d'informations sur le passé de ses parents, leur invente une biographie imaginaire et flatteuse, mais ce parti-pris n'est que partiellement tenu.


Plus rigoureux et plus fort m'a paru le choix du noir-et-blanc par Michael Haneke  pour Le Ruban blanc. Le noir-et-blanc exprime superbement le climat de manichéisme dans lequel baigne la communauté villageoise qu'il décrit, manichéisme dont le personnage du pasteur est le principal représentant, pour ne pas dire le principal propagandiste et agent. Le film émerge des ténèbres, pendant le générique de début, pour replonger dans les mêmes ténèbres, à la fin. Ténèbres de ces maisons aux murs épais, refermées sur leurs secrets, ténèbres de ces multiples secrets dont aucun, à la fin n'est élucidé, ténèbres de ces non-dits individuels et sociaux, plus sociaux qu'individuels en vérité, aux redoutables conséquences.

Le film baigne dans un climat de violence permanente : violence des rapports sociaux incarnée par le conflit latent entre les paysans et le baron, rancoeur refoulée d'un côté, mépris dissimulé sous un voile de paternalisme de l'autre ; violence des rapports entre les sexes ( une scène entre le médecin et sa maîtresse est particulièrement explicite à cet égard !) ; violences entre les parents et les enfants ; violence des enfants entre eux. Seuls l'épouse du baron et l'instituteur /  narrateur rompent avec cette violence qui s'exerce sur les plus faibles, les femmes, les enfants ,  les "anormaux", les gens au comportement "douteux", comme le médecin, "coupable" d'entretenir une liaison avec la sage-femme du village.

Les agressions et les crimes qui se succèdent (, tentative de meurtre du médecin, saccage du champ de choux, agressions contre le fils du baron, puis contre le fils handicapé de la sage-femme, incendie d'une grange) peuvent en définitive être imputés à divers acteurs et à diverses motivations : vengeances paysannes, stigmatisation de comportements jugés "déviants" de la norme, simple malignité (au sens fort)...

La tyrannie de la  "norme", ou plutôt à des "normes", se manifeste de diverses façons: ce sont les châtiments corporels (gifles, coups de verges...) infligés par les parents à des enfants apparemment soumis; ce sont les exigences du père d'Eva, la jeune fille aimée de l'instituteur, qui les accepte sans broncher. Obsédé de pureté, et par conséquent d'impureté, le pasteur tente d 'imposer la norme religieuse, à ses enfants pour commencer, qu'il bat vigoureusement et consciencieusement ou auxquels il lie les mains la nuit pour les guérir du péché masturbatoire, et auxquels il décerne un ruban blanc, symbole de leur victoire sur les puissances des ténèbres. Qui aime bien châtie bien...

C'est ainsi que ces enfants, apparemment si obéissants et soumis, en viennent à incarner le groupe dominant et significatif du film. Soupçonnés, sans véritable preuve, par l'instituteur, d'être les auteurs des délits et crimes qui ont émaillé l'existence du village au cours des mois qui précèdent le déclenchement de la Grande Guerre, ils ont en tout cas été dressés à subir, puis à exercer une violence qu'ils s'approprient en toute bonne conscience et dont ils apprennent à se servir.. La scène de l'école où, en l'absence momentanée de l'instituteur, les enfants se livrent à un charivari sauvage, auquel semble présider la fille aînée du pasteur, libère cette violence latente sous la glace des comportements conventionnels, produits d'un dressage assidu. La force du film de Haneke est toute entière dans   cette dénonciation d'une moralité de surface, grosse d'une amoralité profonde et destructrice, d'un manichéisme tout aussi destructeur à court et à long terme, couverture d'une hypocrisie généralisée, d'une culture de la violence transmise de génération en génération. Le Mal n'est pas une fatalité, il est une construction des hommes, il se transmet et s'enseigne : bon chien chasse de race.

Peut-être des communautés si fortement et si anciennement structurées pour produire le Mal sont-elles devenues incapables d'évoluer et de se réformer. J'emploie ce dernier verbe à dessein car la Réforme religieuse tient une place essentielle dans le village : le pasteur y dit la loi morale et l'on y joue, on y  chante la musique de Bach (c'est d'ailleurs du Bach que l'instituteur interprète pour Eva lorsqu'elle lui rend visite pour la première fois). Mais le message de liberté qui, à l'origine, était celui de la Réforme s'est sclérosé et s'est retourné en message de soumission.

Dans ces conditions, la seule issue possible est-elle sans doute la fuite : c'est le parti que prennent ou semblent prendre successivement la femme du baron, le médecin, la sage-femme, enfin l'instituteur lui-même, qui, mobilisé, ne reverra jamais le monde clos du village ni aucun de ses habitants.

Ces enfants, qui ont entre dix et quinze ans, pour la plupart à la veille de la déclaration de guerre, seront des trentenaires en 1933 : ce sont eux qui porteront Hitler au pouvoir . ce sont eux qui accepteront comme des évidences ses discours sur la pureté raciale. Et sans doute le nazisme a-t-il trouvé de fidèles soutiens dans les communautés villageoises conservatrices.

C'est pourquoi ces images de blancheur immaculée que le cinéaste a réservées pour la fin du film : campagne sous la neige et, surtout, mers mouvantes des blés mûrs engloutissant presque le village, sont-elle moins émouvantes qu'angoissantes. Le blanc, dans ce film, voile et signale à la fois l'impureté inavouée. Cette chevelure blonde / blanche des blés mûrs, c'est, pour moi, déjà celle des jeunes aryens blonds fanatisés par Hitler, regroupés et défilant dans d'immenses parades. Mais cette image, ambivalente et polysémique, comme toute image, ambiguë comme les images des rêves, n'est pas non plus si éloignée de la présentation de la Beauce à Notre-Dame-de-Chartres, sous la plume de Péguy...

Le cinéma de Haneke n'est pas un cinéma démonstratif, c'est encore moins un cinéma "à thèse". Les images et les scènes des films de Haneke vous hantent longtemps parce que leur signification n'est pas univoque, parce qu'elle est seulement suggérée ; et pourtant ces images sont rigoureusement liées, tissées entre elles. Cinéma du mystère des êtres, qui se refuse à juger, qui tente de percer les énigmes et les contradictions des individus, des sociétés, de l'Histoire, au service d'une interrogation morale de haute tenue.

( Rédigé par: SgrA°)

Ferme autrichienne  (photo : Ugo Jaeger)




jeudi 17 mai 2012

Plus on est con, plus on apprend

Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien et que je suis la crème des imbéciles. Un imbécile, un impulsif, un irréfléchi, un violent. D'abord je ne tiens  jamais compte des avis de ma femme, alors que l'expérience de notre vie conjugale m'a appris depuis longtemps qu'elle avait presque toujours raison. Hier, elle ne voulait pas que j'aille là-bas où m'aimante un irrésistible tropisme. Elle était inquiète. J'y suis allé, faisant fi, comme toujours, de son inquiétude.

Au pied de la pente, là où je laisse la voiture, il reste 600 m de dénivelé à gravir. C'est raide, ça chauffe, c'est caillouteux à souhait. L'autre jour, j'ai calé à mi-parcours. Cette fois, en gérant convenablement la banane, la pomme et le litre d 'eau, je compte aller au sommet.

J'y suis. Débarbouillé par le mistral, le panorama est somptueux comme jamais. Au Sud, en bas loin, la baie de Fréjus-Saint-Raphaël. Puis l'Estérel ; je pourrais presque y repérer mes sentiers favoris. Puis toute la chaîne du Mercantour, encore bien enneigée;  l'Argentera à demi cachée par les nuages, puis les montagnes du haut-Verdon. Dans l'échancrure entre le Chiran et le Mourre-de-Chanier, Pelvoux, Pic-sans-Nom, Ailefroide, Bans, Sirac; puis le Dévoluy avec la falaise du Pic de Bure, puis les abords du col de la Croix-haute. Puis la longue crête de la Lure. Puis, premier plan,  le lac, encastré dans Valensole et, au-delà, les deux Luberons, le grand et le petit. Puis la Sainte-Victoire, la chaîne de l'Etoile, le mont Aurélien, la Sainte-Baume, les montagnes toulonnaises, les Maures et retour à la baie de Fréjus.

Cela valait bien ce petit mensonge à ma femme que j'allais faire un tour un peu moins haut, un peu moins loin. Au retour, comme à mon habitude, je prends par l'arête de la falaise.  Mille mètres plus bas, la longue échancrure du canyon Je me  sens presque aussi bien qu'il y a deux ans, douze kilos en plus, sans doute et une musette à la place du sac à dos, protection du cathéter oblige; elle me déséquilibre un  peu mais le souffle est bon , les jambes sont bonnes. "Vous avez des mollets de randonneur", m'a dit le médecin des urgences. Certes. Les mollets ne font pas tout.

Je retraverse les prairies de la Glacière. Pas de chamois aujourd'hui, mais c'est beau comme un jardin anglais. Encore des primevères, et des jacinthes sauvages.

Je bascule dans la pente ensoleillée en balcon sur le lac. C'est un peu raide, mais je connais presque chaque caillou. Je me découvre pourtant de petits problèmes d'équilibre : les nouvelles chaussures, peut-être.

Négligeant le lacet plus confortable, je m'offre  le plaisir de dévaler cette petite pente raide, sur la pointe des cailloux . Un petit saut final et me voilà de nouveau sur le sentier.

Il faut toujours prévoir le temps de prendre son temps ; le temps de souffler, d'évaluer la dose de fatigue, de rééquilibrer le sac, le temps d'admirer le paysage appuyé sur les bâtons. Je n'ai pas pris ce temps-là. Je fais un pas, un seul : la chaussure droite dérape sur les cailloux, je boule en avant, la chaussure gauche, bloquée par un caillou, se tord, douleur violente à la cheville. Quelques secondes à flirter  avec l'évanouissement, je récupère ça et là les accessoires, bois un coup ; la douleur a soudainement disparu. Pour en avoir le coeur net, se remettre debout.  Là, j'ai compris : deux cents mètres de dénivelé à se farcir en  clopinant et en priant pour qu'une deuxième chute ne parachève le désastre. Il est six heures du soir, je suis seul au milieu du maquis, le portable ne passe pas, j'ai le choix entre dormir sur place et redescendre coûte que coûte jusqu'à la route. Je choisis d'en baver : j'en bave. Je médite amèrement la vérité première du randonneur : on ne part jamais seul. Surtout que la nuit, dans le coinsteau, des loups se baladent, et même, paraît-il, des lynx. Merdre.

Mais je suis et resterai un randonneur solitaire. On ne se refait pas. Pas question de marcher à cinquante en taillant une bavette, et même la promenade à deux, avec une bonne amie, ça m'empêche d 'entendre le vent dans les arbres.

Mais curieusement, le paysage a brusquement perdu tous les charmes qu'il avait jusque là pour moi : ce ne sont plus que cailloux vicieux, racines sournoises et gravier glissant. J'arrive tout de même à la voiture; il était temps, je commençais à m'épuiser.

Vais-je pouvoir appuyer sur la pédale de débrayage sans hurler ? Miracle, ô miracle, je couine mais ne hurle pas. J'entame le retour au bercail. Je découvre qu'on peut presque toujours rouler en 5e, à condition de ne pas se prendre pour Fangio, et en plus, ça économise le carburant.

Descendre de la voiture,  ça va pas être triste, maintenant que  l'articulation s'est bien refroidie. C'est pas triste en effet. Je me traîne jusqu'à la porte d'entrée. Ma femme, qui s'attendait à ça depuis des années, s'abstient de commentaire, va chercher l'arnica, la bande Velpeau.

Cette nuit, méga-crise de crampes : je piaule.  On ne boit jamais assez sur ces calcaires ensoleillés : encore une leçon oubliée.

Aujourd'hui, j'apprends à mettre un pas devant l'autre d'un air presque naturel, bien qu'à une allure un peu lente, sans faire travailler la cheville ni à droite ni à gauche.

C'est le jeudi de l'Ascension : les pharmacies sont fermées. Ne jamais prendre de risques physiques une veille de jour férié ! Encore heureux qu'on m'ait accueilli aux urgences.

Demain je découvrirai pour la première fois de ma vie le plaisir de clopiner sur des cannes anglaises, le port de je ne sais quel accessoire autour de la cheville à garder un mois et demi.

Je mesure toutes les conséquences d'un faux-pas. Ma femme, elle, les supporte.

" Je deviens vieux en apprenant toujours", disait Jean-Jacques . Moi, ce que j'apprends tous les jours, c'est que je deviens vieux. Et qu'en plus on peut être vieux et con à la fois.

Mais jouer la chèvre solitaire au long des sentiers soleilleux, au milieu des buis, des thyms, des sarriettes et des papillons, comment y renoncer ?


La paix soit avec nous. Et avec notre cheville animale.

(Rédigé par : Guy le Mômô )

Le Dévoluy en majesté, l'autre hiver, ça vaut bien une entorse, non ?
Moi , l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfant
Je courus !  Et boum !