samedi 26 mai 2012

Alain Badiou : la nostalgie des rigueurs rugueuses

Alain Badiou ne vote plus depuis 1968. L'espoir de changer radicalement la vie ne passe pas pour lui par les urnes. Au contraire, le système représentatif a pour fonction, selon lui, de perpétuer l'ordre économique, social, politique, établi. Ce système représentatif, c'est celui de la démocratie parlementaire (la "démocratie bourgeoise" des marxistes orthodoxes), mais aussi celui des régimes de parti unique, à la soviétique ou à la chinoise, où le Parti communiste est censé représenter le prolétariat.

Pour lui, la social-démocratie, que le PS incarne en France, en acceptant le système, se fait complice des forces réactionnaires. Il écrit, dans son dernier livre :

"La gauche est un groupe de gardiens intérimaires, qui, lorsque les gardiens titulaires de la droite ont des difficultés à maintenir l’ordre et la continuité du semblant, prétendent qu’on peut changer le monde aliéné sans avoir besoin d’y être forcé, sans avoir à escalader quelque cime que ce soit, ni à surmonter le désarroi que suscite un tunnel puant

Cette complicité objective de la gauche social-démocrate ou apparentée avec les conservateurs, il l'illustre par le renoncement aux nationalisations de 1981. Il aurait pu remonter un peu dans le temps et montrer, par exemple, comment la S.F.I.O. avait consenti à faire le sale boulot en Algérie, de 1956 à 1958.

Comment changer en profondeur la société et la vie ?  Badiou écrit :

"La vérité est au prix d’un arrachement à soi-même. Sortir ! Etre contraint de sortir ! Tel est le geste premier dont se fait toute libération véritable. Telle est la condition de la montée vers le calme des reflets, la beauté des astres et la splendeur du soleil. Qu’il s’agisse d’une discontinuité, d’une force qui opère en partie de l’extérieur, c’est ce que les grands philosophes ont toujours dit. Deleuze, par exemple, le prétendu « spontanéiste », qui présente au contraire la pensée comme une poussée dans le dos, qui admet qu’on ne pense que sous la contrainte du Dehors. Pour ma part, je dirai que ce n’est qu’en obéissant à l’imprévisibilité foudroyante d’un événement qu’on a des chances de voir qu’autre chose est possible que ce qu’il y a. Encore faut-il traverser le tunnel crasseux de l’incertitude, encore faut-il tolérer l’éclat étrange, le dé-rangement des nouveaux possibles. Encore faut-il endurer l’angoisse que suscite, après une longue accoutumance au semblant, la force d’abord opaque du réel. Encore faut-il que vous aident quelques militants, parfois rugueux."

" Encore faut-il traverser le tunnel crasseux de l’incertitude, encore faut-il tolérer l’éclat étrange, le dé-rangement des nouveaux possibles. Encore faut-il endurer l’angoisse que suscite, après une longue accoutumance au semblant, la force d’abord opaque du réel. Encore faut-il que vous aident quelques militants, parfois rugueux." : eh oui ! Comme disait Aragon, la réalité l'entend d 'une autre oreille et les lendemains de révolution sont cruellement décevants. De la révolution de 89 à la révolution maoïste en passant par celle de 1917, les révolutions ont toutes accouché dans la douleur de caricatures de ce dont rêvaient les premiers révolutionnaires. 

J'adore l'ambiguïté de ces lignes de Badiou : "encore faut-il...." . Il paraît que l'ancien militant maoïste, l'ancien thuriféraire des Khmers rouges, a renié ses anciennes amours. Pourtant, ces " quelques militants, parfois rugueux", censés aider les paresseux (c'est-à-dire les masses) à y voir plus clair et à se bouger le cul, ont un vague air de commissaires du peuple staliniens ou polpotiens, L'avant-garde de la révolution en marche... Mais je me trompe, ce doit être un faux jour.  Badiou n'est sans doute pas encore arrivé à pincer l'éternelle et coriace représentation, sous sa forme la plus "rugueuse", dans les caves et à l'en expulser.

Soyons attentifs aux frémissements de la rue, nous dit Badiou : c'est d'elle que sont toujours venus les changements les plus profonds, 1789, 1870,1917, 1936, 1968...

Soit. Il convient cependant de faire le bilan de ces grandes "poussées dans le dos", qui font vraiment bouger les choses. C'est le travail des historiens. Dans les années 50/60 du siècle dernier, l'heure était plutôt aux bilans positifs. L'heure présente est plutôt au désenchantement. L'espérance révolutionnaire aura bien du mal à se remettre des fiascos soviétique et chinois.

" voir qu'autre chose est possible que ce qu'il y a " ? En attendant, ce qu'il y a insiste ; il faut faire avec l'écrasante pesanteur du réel, économique, social. Il faut faire avec l'interconnection mondialisée des circuits de l'économie et de la finance. Il faut faire avec les autres, avec les autres Français, avec les autres Européens, avec les autres peuples du monde. Ce ne sont pas quelques militants (au service de quelle cause au juste ? ), si rugueux soient-ils, qui vont faire bouger ces pesanteurs-là. 

Badiou est comme soeur Anne. Il espère voir venir, mais rien ne vient et ça risque de durer fort longtemps. Et quand quelque chose viendra, il y a beaucoup de chances pour que la montagne accouche d 'une souris, comme en mai 68. Et puis le petit pays en instance de déclassement qu'est la France n'est sans doute pas le meilleur observatoire pour voir venir les grands changements qu'il appelle de ses voeux.

Badiou n'est pas guéri de sa nostalgie de la révolution. Tout le monde a cessé d'y croire mais lui veut y croire encore. C'est un exalté, un impatient, un poète. Il y a quelque chose de baudelairien dans sa révolte : "N'importe où, n'importe où, pourvu que ce soit hors de ce monde".

La méthode Badiou, on la connaît : elle consiste à faire table rase du monde réel, où tout gêne, tout encombre, tout empêche de construire la cité idéale, pour se mouvoir librement dans le pur espace de l'Utopie.... Ou-topia, le pays de nulle part, le pays où l'on n'arrive jamais. Badiou, qui fantasme sur des militants rugueux, ne tient aucun compte des conditions et des possibilités réelles de l'action politique, il n'a aucune idée politique sérieuse, la haine de la démocratie et la nostalgies des rugosités d'antan lui en tiennent lieu.

Les grands changements que l'Humanité a connus ne se sont jamais faits à l'échelle de temps d'une vie humaine. En attendant les lendemains qui chanteront peut-être, qui déchanteront probablement, et que, de toute façon, nous ne connaîtrons pas, la démocratie représentative reste un outil relativement efficace, parmi d'autres, pour changer les choses. Petit à petit, l'oiseau fait son nid...

Mais comme le Caligula de Camus, Badiou se dit sans doute que les hommes meurent et ne sont pas heureux et que c'est ça le scandale et que c'est ça l'urgence. Cool, mon Badiou. Sur le sentier d'un hypothétique Progrès, l'Humanité avance tranquillement, au pas de l'âne. Et  même souvent à reculons. Il faut s'y faire.

" Marchons, marchons !", chantent les choeurs d'opéra, sans avancer d'un pas. Guetteur mélancolique, Badiou  rêve d'action, mais est-ce vraiment sa vocation ?

Quant à la représentation, de quelque façon qu'on l'envisage, personne n'est jamais parvenu à concevoir une organisation politique qui s'en passe. Personne, sauf les anarchistes. Et sur l'anarchie, il y a belle lurette que Montesquieu a dit l'essentiel.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Alain Badiou,   Sarkozy : pire que prévu / Les autres : prévoir le pire  (Lignes, ed.)

Montesquieu , Lettres sur les Troglodytes, in Lettres persanes    (GF)


Herbert Marcuse,   L'Homme unidimensionnel   ( Minuit)

Dennis Meadows,   Les limites de la croissance   (Rue de l'Echiquier)


Additum    -   Merci à Elena pour ses suggestions de lecture. Je n'ai pas lu Emmanuel Terray mais il me semble que ses positions sur la question sont à peu près celles de son copain Badiou.


( Rédigé par : Toinou chérie )

2 commentaires:

Elena a dit…

Qq propositions de lectures complémentaires :
— H. Blumenberg Le Concept de réalité (Seuil)
(le 2ème texte, qui traite du politique — mais le 1er "Concept de réalité et possibilité du roman devrait vous intéresser)
— E. Terray, Penser à droite (Galilée) (s'incliner devant la force des choses, la transmutation du contingent en nécessaire, le dénigrement du possible, l'hommage rendu au fait accompli …)
— Karl Polanyi La Grande Transformation (Tel)
— Christian Laval l'Homme économique Essai sur les racines du néolibéralisme (nrf essais)

simples suggestions bien sûr, à vous de voir.

JC a dit…

Badiou : encore un beau parleur que personne n'écoute ... et pour cause ! Has been...