jeudi 17 mai 2012

Plus on est con, plus on apprend

Tout ce que je sais, c'est que je ne sais rien et que je suis la crème des imbéciles. Un imbécile, un impulsif, un irréfléchi, un violent. D'abord je ne tiens  jamais compte des avis de ma femme, alors que l'expérience de notre vie conjugale m'a appris depuis longtemps qu'elle avait presque toujours raison. Hier, elle ne voulait pas que j'aille là-bas où m'aimante un irrésistible tropisme. Elle était inquiète. J'y suis allé, faisant fi, comme toujours, de son inquiétude.

Au pied de la pente, là où je laisse la voiture, il reste 600 m de dénivelé à gravir. C'est raide, ça chauffe, c'est caillouteux à souhait. L'autre jour, j'ai calé à mi-parcours. Cette fois, en gérant convenablement la banane, la pomme et le litre d 'eau, je compte aller au sommet.

J'y suis. Débarbouillé par le mistral, le panorama est somptueux comme jamais. Au Sud, en bas loin, la baie de Fréjus-Saint-Raphaël. Puis l'Estérel ; je pourrais presque y repérer mes sentiers favoris. Puis toute la chaîne du Mercantour, encore bien enneigée;  l'Argentera à demi cachée par les nuages, puis les montagnes du haut-Verdon. Dans l'échancrure entre le Chiran et le Mourre-de-Chanier, Pelvoux, Pic-sans-Nom, Ailefroide, Bans, Sirac; puis le Dévoluy avec la falaise du Pic de Bure, puis les abords du col de la Croix-haute. Puis la longue crête de la Lure. Puis, premier plan,  le lac, encastré dans Valensole et, au-delà, les deux Luberons, le grand et le petit. Puis la Sainte-Victoire, la chaîne de l'Etoile, le mont Aurélien, la Sainte-Baume, les montagnes toulonnaises, les Maures et retour à la baie de Fréjus.

Cela valait bien ce petit mensonge à ma femme que j'allais faire un tour un peu moins haut, un peu moins loin. Au retour, comme à mon habitude, je prends par l'arête de la falaise.  Mille mètres plus bas, la longue échancrure du canyon Je me  sens presque aussi bien qu'il y a deux ans, douze kilos en plus, sans doute et une musette à la place du sac à dos, protection du cathéter oblige; elle me déséquilibre un  peu mais le souffle est bon , les jambes sont bonnes. "Vous avez des mollets de randonneur", m'a dit le médecin des urgences. Certes. Les mollets ne font pas tout.

Je retraverse les prairies de la Glacière. Pas de chamois aujourd'hui, mais c'est beau comme un jardin anglais. Encore des primevères, et des jacinthes sauvages.

Je bascule dans la pente ensoleillée en balcon sur le lac. C'est un peu raide, mais je connais presque chaque caillou. Je me découvre pourtant de petits problèmes d'équilibre : les nouvelles chaussures, peut-être.

Négligeant le lacet plus confortable, je m'offre  le plaisir de dévaler cette petite pente raide, sur la pointe des cailloux . Un petit saut final et me voilà de nouveau sur le sentier.

Il faut toujours prévoir le temps de prendre son temps ; le temps de souffler, d'évaluer la dose de fatigue, de rééquilibrer le sac, le temps d'admirer le paysage appuyé sur les bâtons. Je n'ai pas pris ce temps-là. Je fais un pas, un seul : la chaussure droite dérape sur les cailloux, je boule en avant, la chaussure gauche, bloquée par un caillou, se tord, douleur violente à la cheville. Quelques secondes à flirter  avec l'évanouissement, je récupère ça et là les accessoires, bois un coup ; la douleur a soudainement disparu. Pour en avoir le coeur net, se remettre debout.  Là, j'ai compris : deux cents mètres de dénivelé à se farcir en  clopinant et en priant pour qu'une deuxième chute ne parachève le désastre. Il est six heures du soir, je suis seul au milieu du maquis, le portable ne passe pas, j'ai le choix entre dormir sur place et redescendre coûte que coûte jusqu'à la route. Je choisis d'en baver : j'en bave. Je médite amèrement la vérité première du randonneur : on ne part jamais seul. Surtout que la nuit, dans le coinsteau, des loups se baladent, et même, paraît-il, des lynx. Merdre.

Mais je suis et resterai un randonneur solitaire. On ne se refait pas. Pas question de marcher à cinquante en taillant une bavette, et même la promenade à deux, avec une bonne amie, ça m'empêche d 'entendre le vent dans les arbres.

Mais curieusement, le paysage a brusquement perdu tous les charmes qu'il avait jusque là pour moi : ce ne sont plus que cailloux vicieux, racines sournoises et gravier glissant. J'arrive tout de même à la voiture; il était temps, je commençais à m'épuiser.

Vais-je pouvoir appuyer sur la pédale de débrayage sans hurler ? Miracle, ô miracle, je couine mais ne hurle pas. J'entame le retour au bercail. Je découvre qu'on peut presque toujours rouler en 5e, à condition de ne pas se prendre pour Fangio, et en plus, ça économise le carburant.

Descendre de la voiture,  ça va pas être triste, maintenant que  l'articulation s'est bien refroidie. C'est pas triste en effet. Je me traîne jusqu'à la porte d'entrée. Ma femme, qui s'attendait à ça depuis des années, s'abstient de commentaire, va chercher l'arnica, la bande Velpeau.

Cette nuit, méga-crise de crampes : je piaule.  On ne boit jamais assez sur ces calcaires ensoleillés : encore une leçon oubliée.

Aujourd'hui, j'apprends à mettre un pas devant l'autre d'un air presque naturel, bien qu'à une allure un peu lente, sans faire travailler la cheville ni à droite ni à gauche.

C'est le jeudi de l'Ascension : les pharmacies sont fermées. Ne jamais prendre de risques physiques une veille de jour férié ! Encore heureux qu'on m'ait accueilli aux urgences.

Demain je découvrirai pour la première fois de ma vie le plaisir de clopiner sur des cannes anglaises, le port de je ne sais quel accessoire autour de la cheville à garder un mois et demi.

Je mesure toutes les conséquences d'un faux-pas. Ma femme, elle, les supporte.

" Je deviens vieux en apprenant toujours", disait Jean-Jacques . Moi, ce que j'apprends tous les jours, c'est que je deviens vieux. Et qu'en plus on peut être vieux et con à la fois.

Mais jouer la chèvre solitaire au long des sentiers soleilleux, au milieu des buis, des thyms, des sarriettes et des papillons, comment y renoncer ?


La paix soit avec nous. Et avec notre cheville animale.

(Rédigé par : Guy le Mômô )

Le Dévoluy en majesté, l'autre hiver, ça vaut bien une entorse, non ?
Moi , l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfant
Je courus !  Et boum !




2 commentaires:

JC (parlant dans le désert...) a dit…

Les vieux, c'est con ...Et ça veut pas le reconnaitre que c'est con !
En plus les vieux, ça croit pas que c'est devenu vieux : ça rêve toujours jeune !
La-men-ta-ble !

JC ('la transparence, c'est essentiel) a dit…

Maintenant que les fondamentaux sur la connerie des vieux ont été rétablis (?), exigeons du gouvernement du Jambrunland un BULLETIN MEDICAL quotidien traduisant une amélioration rapide !