mercredi 23 mai 2012

Baltasar Gracian, prince cynique de l'aphorisme


Singulier Jésuite que ce Jésuite espagnol du Siècle d'Or. Régulièrement en délicatesse avec ses supérieurs, autant pour les libertés qu'il prenait avec la règle de son Ordre que pour la hardiesse sulfureuse de sa pensée, expert en casuistique, il semble tomber de façon flagrante sous le coup des accusations portées par Pascal et les Jansénistes contre les Jésuites, coupables à leurs yeux de compromission avec le siècle. Chez Gracian, la compromission va si loin qu'on se demande plus d'une fois ce qu'il reste de la morale chrétienne dans des préceptes qui paraissent en prendre le contrepied. Il n'en fut pas moins un des prédicateurs les plus célèbres de son temps : on refusait du monde dans les églises de Madrid où il prononçait des sermons aujourd'hui perdus.

L'ouvrage le plus célèbre de Gracian, l'Oraculo manual y arte de prudencia ( Oracle manuel et art de prudence), parut en 1647, sous le nom de son frère Lorenzo . On n'est jamais trop prudent... Il fut très vite lu par toute l'Europe, dans la langue originale et dans des traductions italiennes. Les moralistes français, La Rochefoucauld, Madame de Sablé, Saint-Evremond, lui doivent beaucoup. Molière l'a certainement lu : des passages du Misanthrope en semblent directement inspirés. Plus tard, les aphorismes de Schopenhauer (qui lui rend hommage) et de Nietzsche portent la marque de son influence.

La première traduction française de l'Oraculo manual y arte de prudentia est de 1684. C'est celle d'Amelot de la Houssaye, toujours disponible dans une édition récente. La langue est magnifique. Mais on peut reprocher à Amelot d'avoir donné de l'original espagnol un équivalent linguistique et stylistique qui en gomme quelque peu l'audace, la densité, et l'éclat. La traduction la plus récente, celle de Benito Pelegrin (au Seuil) restitue davantage ces qualités. En revanche, Pelegrin donne à lire les aphorismes selon un regroupement thématique : l'audace de la pensée ressort sans doute mieux, mais on perd les... prudences et les sinuosités de l'ordre original.

Ce que propose Gracian dans l'Oraculo manual y arte de prudencia, c'est un art de vivre, adapté à la modernité du présent. Le premier aphorisme dit :

«  1. -- Tout est à point, et l'art d'être une personne, au plus haut. Il en faut plus, aujourd'hui, pour faire un sage qu'autrefois pour en faire sept, et plus, par ces temps, pour traiter avec un seul homme qu'anciennement avec tout un peuple. « 

Nous voilà à l'opposé du pessimiste « Tout est dit et l'on vient trop tard » de La Bruyère. Tout est à dire, au contraire, dans un climat d'exaltante et complexe modernité.

Ce qu'il s 'agit de former, c'est donc une personne - mot-clé de la pensée de Gracian -- c'est-à-dire un idéal de l'homme accompli, idéal dont on peut se rapprocher par la culture, par la réflexion, par la pratique et la connaissance du monde. La prudence est un art qui s'acquiert et se cultive : il faut entendre le mot à la fois au sens moderne et surtout au sens latin, « prévoyance ». L'art de prudence, c'est d'abord l'art de prévoir.

L'Homme de Cour, titre choisi par Amelot de la Houssaye pour équivalent de Oraculo manual y arte de prudencia, est un titre réducteur. L'ouvrage de Gracian ne s'adresse pas seulement au monde des courtisans, ni aux grands seigneurs, bien que ses conseils soient souvent explicitement adressés à l'homme qui aspire à exercer de hautes fonctions dans l'Etat. Mais plus généralement il s'adresse à tout homme qui ambitionne de réussir dans le monde. Le machiavélisme de Gracian est à usage universel.

Tirer son épingle du jeu dans le monde tel qu'il est, c'est d'abord l'accepter tel qu'il est.

Tel qu'il est ? En tout cas ne s'agit-il pas de nous lancer en quête de l'être du monde, et encore moins de l'être de nos semblables, car nous risquerions d'être déçus et de rater la réussite que Gracian nous promet si nous acceptons de le suivre. Seul existe le chatoiement des phénomènes. Nous ne touchons que la surface de ce qui nous entoure. La seule profondeur qui nous soit accessible, c'est notre profondeur intérieure, pour autant qu'elle existe. C'est déjà du Schopenhauer, le philosophe de la représentation. Quelques années après La Vie est un songe, de Calderon, Gracian dresse un premier constat : sur ce monde règne l'apparence, tout n'y est qu'apparence :

« 99. - Apparence et réalité. Les choses ne passent pas pour ce qu'elles sont, mais pour ce qu'elles paraissent ; rares sont ceux qui regardent à l'intérieur des choses, et nombreux sont ceux qui se satisfont des apparences. Il ne suffit pas d'avoir raison avec un visage qui a tort. « 

Déjà typiques de la manière de Gracian sont ces lignes où il glisse d'une idée à l'autre puis à une autre, ici sur le thème de l'apparence.

« 130. -- Faire et faire paraître. Les choses ne passent pas pour ce qu'elles sont, mais pour ce qu'elles paraissent. Valoir et savoir le montrer, c'est valoir deux fois : ce qui ne se voit pas est comme s'il n'était pas. La raison elle-même n'est pas reconnue si elle ne s'en donne pas les apparences. Les abusés sont plus nombreux que les avisés ; la tromperie règne et l'on juge les choses du dehors ; la plupart sont très différentes de ce qu'elles paraissent. Une bonne mine est la recommandation de la perfection intérieure. « 

«  ce qui ne se voit pas est comme s'il n'était pas «  : qu'importe la qualité de l'être intime s'il ne se voit pas ? Ce Jésuite ne perd jamais de vue le commerce des hommes car c'est pour lui que l'homme est fait. Le perfectionnement intérieur est nécessaire mais ne saurait suffire. Il doit se montrer à son avantage sur le théâtre du monde.

Une fois reconnue cette royauté universelle de l'apparence, il convient d'en tirer les conséquences. D'abord savoir percer les apparences des autres, pour plus aisément déjouer les pièges et les ruses de leur malveillance et pour les dominer. Ensuite, soigner sa propre apparence pour mieux séduire :

«  277. -- Homme d'ostentation. -- L'ostentation est l'éclat des qualités [...] L'art de montrer comble beaucoup de vides, et donne à tout un second être, et davantage lorsque la réalité le soutient. « 

«  12. -- Nature et art, matière et élaboration. Il n'y a pas de beauté sans fard, ni de perfection qui ne tombe en barbarie sans le relief de l'art : il secourt le mauvais et perfectionne le bon. La nature nous abandonne souvent inopinément : cherchons le refuge de l'art [...] « 

Pour autant, il ne s'agit pas de se laisser griser soi-même par l'éclat de sa propre surface. Le premier devoir du sage est de se connaître :

«  89 . -- Se connaître soi-même : son génie, son esprit, ses goûts et ses passions. Nul ne peut être maître de soi s'il ne se connaît pleinement d'abord. Il y a des miroirs du visage, mais point de l'esprit : réfléchir sur soi-même peut en tenir lieu. Et quand l'image extérieure en viendrait à s'oublier, conservez l'intérieure pour la corriger, pour l'améliorer. Connaissez les forces de votre entendement et mesurez votre perspicacité avant que d'entreprendre ; éprouvez votre adresse avant de vous engager ; sondez votre fonds et pesez votre capacité en toute chose. « 

Mettre en montre ce qu'on a de mieux, cacher le reste. De toute façon cultiver la discrétion, voire le secret. Savoir dissimuler est un art précieux. C'est sur ce point que Gracian se rapproche de Machiavel, c'est là que ses aphorismes évoquent Dom Juan, Tartuffe, Vautrin. Se taire sur soi-même pour ne pas se laisser manipuler, pour mieux manipuler les autres :

«  98 . -- Masquer ses volontés. Les passions sont les brèches de l'âme. Le savoir le plus utile est l'art de dissimuler. Qui montre son jeu risque de perdre. Que l'attention du masque rivalise avec l'intention que l'on a de le démasquer : à oeil de lynx, sépia et demie. Cachez vos goûts, de crainte qu'on ne les prévienne, soit en les contrariant, soit en les flattant. « 

«  94 . -- Fonds incompréhensible. Que l'homme habile évite qu'on sonde le fonds, soit de son savoir, soit de sa valeur, s'il veut que tous le révèrent : qu'il daigne se laisser connaître, mais non se faire comprendre. Que personne ne perce les limites de sa capacité, à cause du danger évident de décevoir. Qu'il ne permette jamais qu'on l'embrasse totalement : l'opinion et le doute sur le fonds impénétrable ou inépuisable de quelqu'un cause plus grande vénération que son évidence même, pour grand qu'il soit. « 

Savoir, en revanche, démasquer l'autre :

«  26 . -- Trouver le faible de chacun. C'est l'art de manoeuvrer les volontés. Il cnsiste plus en adresse qu'en résolution : c'est l'art de savoir par où l'on doit se glisser dans chacun. Il n'y a point de volonté sans passion particulière et il y en a d'aussi différentes que les goûts sont divers. Tous les hommes sont idolâtres : les uns de l'honneur, d'autres de l'intérêt, et la plupart du plaisir. L'habileté est donc de bien connaître ces idoles de la motivation ; percer le ressort efficace de chacun, c'est comme posséder la clé de la volonté d'autrui. Il faut aller au premier mobile, qui n'est pas toujours le plus élevé : le plus souvent, c'est le plus bas, car, en ce monde, plus nombreux sont les déréglés que ceux qui se règlent. Il faut donc d'abord prévenir l'humeur, sonder ensuite la parole et attaquer ensuite par le faible, pour faire échec et mat au libre arbitre. « 

Magnifique, non ? Comme on aimerait être aussi bon connaisseur de soi-même et des hommes, aussi habile manoeuvrier, aussi maître de soi, aussi réfléchi, aussi avisé. C'est un idéal élevé que nous propose Gracian dans son Oraculo manual, vademecum à fourrer dans sa poche et à consulter au quotidien, comme un mondain bréviaire... Idéal tout classique au demeurant, où la culture, le savoir-vivre, le savoir s'adapter à tous les hommes, à tous les milieux, et même la générosité (quoique prodiguée à bon escient) tiennent une place de choix. L'idéal de Gracian n'a rien de vulgaire, ce n'est pas l'idéal de Tartuffe ni de Vautrin, ce n'est pas non plus celui qu'Amelot de la Houssaye crut y reconnaître (celui du courtisan), c'est celui, moliéresque, de l'honnête homme, expression qui traduit El Discreto ( l'homme distingué), titre de l'ouvrage paru en 1646. L'honnête homme, version Gracian, c'est avant tout un aristocrate de l'esprit :

«  28 . -- En rien vulgaire . Ni dans vos goûts. Oh ! Grand sage, celui qui se chagrinait de voir qu'il plaisait à la masse ! Des indigestions de succès vulgaires ne satisfont pas les sages. Il y a de tels caméléons de la popularité qui font leurs délices, non des suaves zéphyrs d'Apollon, mais du souffle empesté du vulgaire. Ni dans votre esprit : ne vous laissez pas éblouir par les miracles à l'usage du vulgaire qui ne sont, au plus, que des attrape-nigauds ; la sottise commune admire alors que le discernement singulier se désabuse. « 

«  Ni dans vos goûts...... Ni dans votre esprit ... «  oh ! le beau balancement rhétorique. Maîtriser toutes les formes de l'art du discours fait partie des perfections que vise l'honnête homme.

« ... les miracles à l'usage du vulgaire... ». Et la morale chrétienne dans tout cela ? Convenons que, dans l'Oraculo manual, elle est rarement évoquée, ou même prise à contrepied. Mais rappelons-nous que ce n'est pas le Jésuite Baltazar Gracian qui nous parle, c'est son frère, Lorenzo! Si ce n'est toi, c'est donc ton frère. Je est un autre...

Et d'ailleurs Lorenzo (ou Baltasar ?) nous prévient :

«  251. -- Il faut user des moyens humains comme s'il n'y en avait pas de divins et des divins comme s'il n'y en avait pas d'humains : règle de grand maître, il n'y a rien à ajouter. « 

Le grand maître, c'est Ignace de Loyola. Le Christ n'avait-il pas dit : « rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu » ?

Ainsi, dans le monde où seuls comptent les moyens humains, convient-il de faire un usage parcimonieux de la charité chrétienne :

«  31. -- Connaître les fortunés pour s'en servir et les malheureux pour les fuir. Le malheur est d'ordinaire un effet de la sottise et il n'y a pas de maladie plus contagieuse. On ne doit jamais ouvrir la porte au moindre mal, car il en vient toujours d'autres à la suite, et de plus grands encore n'attendent que leur tour. La plus grande adresse au jeu est de savoir s'écarter ; la plus faible carte de la partie en route vaut mieux que la plus forte de la précédente déroute. Dans le doute, le plus habile est de s'attacher aux pas des sages et des prudents car, tôt ou tard, ils finissent par rencontrer le bonheur .« 

Comment, dans le secret de leur conscience commune, le libertin Lorenzo s'arrangeait-il avec le pieux Baltasar, nous ne le saurons jamais.

Dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien, Vladimir Jankélévitch consacre quelques pages brillantes, sévères et quelque peu injustes à la pensée de Baltasar Gracian :

«  Un « crochet galant » pour attirer les coeurs : c'est ainsi que l'Homme de cour et le Héros définissent le charme : non pas un charme de sympathie ou de consentement bilatéral, mais un hameçon ; mais une ruse prédatrice pour capter la créance ; mais une arme pour accrocher ou crocheter l'assentiment. Ce charme est une forme de belligérance « 

Et c'est vrai que le programme tracé par l'Oraculo manual définit les éléments d'une stratégie défensive et offensive à employer dans la guerre que tous livrent contre tous dans le monde comme il va. C'est vrai qu'on est à l'opposé de l'honnêteté, de la loyauté d'un Socrate débattant à armes égales avec ses interlocuteurs. C'est que, pour Gracian, la vie n'est pas un tournoi d'escrime.Son programme n'est pas, de ce point de vue, un programme philosophique, c'est un programme de vie et d'action à mettre en oeuvre dans le monde tel qu'il est et qu'il ne s'agit pas de réformer, entreprise que Gracian juge certainement vaine. Porter un masque dans un monde où tout le monde en porte un est un geste de défense légitime et élémentaire. Seuls les imbéciles, les naïfs et ceux qui sont dépourvus de toute forme d'ambition croient qu'il peut en être autrement.

Jankélévitch fait passer un peu vite à la trappe sans vraiment l'examiner l'objectif de perfectionnement de la personne, notion centrale chez Gracian. Ce perfectionnement intérieur tend à faire coïncider le masque avec la qualité réelle de la personne, de sorte qu'à la limite, on peut dire que le masque disparaît. Mais il est vrai que le but visé est le perfectionnement de soi. La pensée de Gracian est empreinte d'un orgueil aristocratique, et cette aristocratie, c'est celle de l'esprit. Gracian méprise la foule, en proie aux passions et limitée aux idées simples. Même si l'amitié tient une place de choix dans son programme de vie, les autres restent toujours tenus à une certaine distance. Jankélévitch ne supporte pas cette attitude. Il écrit :

«  Quelle est cette intériorité vide qui se cache sous une apparence enveloppée dans l'imperméable de son épiderme ? Cet en-dedans et ce mystère s'appellent l'égo, l'égo d'un égoïsme aussi banal que plat. « 

Egoïsme ? C'est plutôt égotisme qu'il faudrait dire, et culte du moi.

Au demeurant, la pensée de Gracian ne saurait se réduire à cette attention centrale apportée au paraître. Les 300 aphorismes de l'Oraculo manual y arte de prudencia formulent une pensée  complexe et subtile dont le subtil Jankélévitch ne rend pas vraiment compte. La vérité est que cette façon de comprendre le rapport aux autres le révulse, et sans doute ce dédoublement entre une philosophie pratique et une métaphysique qui la contredit, entre la métaphysique de Baltasar et la philosophie de Lorenzo.

Ce sur quoi Jankélévitch ne s'attarde pas, et c'est dommage, c'est sur la condamnation radicale des passions et, sans doute, de toutes les émotions, hormis celles que procure l'exercice de la Raison. Le sage gracianesque est serein car il est débarrassé de tous les liens affectifs avec ses semblables. Il n'est jamais question d'amour dans les textes de Gracian. Comme c'est reposant. L'engeance féminine, avec son inévitable cortège de dégoûtants affects qui surgissent à sa suite, venimeux reptiles, de pythonesques ficelages ( con-jugalité, con-cubinage, enfants, famille ...), de révoltantes et gluantes manigances qui lui sont associées, n'y est jamais mentionnée. Nous sommes à l'altitude salubre où la chiennerie amoureuse, la crasse des affections , n'atteignent plus ou meurent, faute d'air respirable. Les pseudo-penseurs de l'amûr-tûjur, l'inénarrable Badiou, le fade Comte-Sponville, nains philosophiques à côté du divin Jésuite.

Idéal de maîtrise de soi et de maîtrise des autres, loin des passions, avec pour guide la seule Raison : c'est au fond d'un fantasme de toute-puissance que procède cette philosophie. On peut douter à juste titre de la possibilité pratique de mettre en oeuvre ces préceptes qui se voudraient pratiques. Gracian n'est pas seulement philosophe moraliste, il est aussi romancier, l'auteur de ce singulier roman allégorique, El Criticon. Ceux qui, dans la suite, appliqueront ce programme de vie ne sont pas des êtres réels mais des personnages de roman, Vautrin, Rastignac, Julien Sorel, Edmond Dantès. La fascination qu'on éprouve à lire l'Oraculo manual y arte de prudencia s'apparente à celle où vous plonge un grand roman : El Eroe, El Discreto sont les personnages d'un roman du concept.

Comme j'aurais aimé être l'impeccable disciple de Gracian. Mais non. Trop émotif. Trop impulsif. Trop affamé de sexe, de féminines douceurs. Consternant. Je ne suis pas un héros. Même pas un honnête homme. J'ai raté ma vie. Sot, n'as-tu point de honte ? N'as-tu point de regrets ? Même pas. Irrécupérable.

La paix soit avec nous. Et avec notre esprit trop commun.


Baltasar Gracian, Traités politiques, esthétiques, éthiques, présentés, traduits et annotés par Benito Pelegrin (éditions du Seuil)

Vladimir Jankélévitch,   le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien , 1 -  La Manière et l'occasion  (Points / Seuil )


(Rédigé par : La grande Colette sur son pliant)

Baltasar Gracian





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