jeudi 31 mai 2012

La goutte d'eau

Ma femme m'a quitté.

 A cause de ça (voir ci-dessous). 

Au moment d'embarquer dans le taxi, à ma demande d'explications, elle a eu ces mots : "J'étouffe ici. Dommage que tu n'aies pas su le comprendre à temps" .

Parmi les nombreuses raisons qu'elle avait de me quitter, elle a choisi celle-là. Les femmes ont toujours d'innombrables raisons de nous quitter. Des raisons valables, en général.

Et pourtant, cette fois le fautif, ce n'est pas moi. C'est mon fils aîné. Connaissant mon goût des arts et de la randonnée en montagne, il m'a offert cette toile (vide infra), récupérée dans un vide-greniers, et bien propre, selon lui, à satisfaire mes nostalgies.

Dès qu'elle l'a vue, elle a eu des mots regrettables : "Où comptes-tu accrocher cette croûte ?... si tu comptes l'accrocher. Quand cesseras-tu de nourrir le foutoir ? "

J'ai répondu, sur un ton acide, que ce n'était pas ma faute si elle n'avait pas le don de sentir tout de suite la patte de l'artiste authentique. Moi je l'ai.

Elle a haussé les épaules avec un coup d'oeil éloquent au tableau en céramique vert pâle représentant des choux sur fond de palmiers (poids : 80 kilos environ) que mon fils, qui nous l'a offert, nous a promis d'accrocher solidement au mur, à côté de la porte d'entrée, dès qu'il en aurait le temps, mais il n'a pas que ça à faire, et moi mes handicaps me déconseillent de tenter l'accrochage ; d'ailleurs elle me l'a interdit ; en attendant, nous avons mis un pot de géraniums devant, ça peut passer pour la stèle funéraire du chat.

C'est vrai que dans la maison, il n'y a plus beaucoup de place sur les murs. Outre divers tableaux apportés par mon fils, plus les miens (car il m'est arrivé, dès mon adolescence, de tenter l'expression picturale), plus ceux qu'il m'est arrivé d' acheter avec les fonds prévus pour des travaux de rénovation qui attendent encore, plus ceux de notre petite fille, les photos de la même et de son cousin  à divers stades de leur jeune existence, celles de leurs parents et tante au même âge, quelques lithos, diverses affiches de succès anciens ou d'expos antiques (Ossian au Grand-Palais 1974, Paul Klee chez Maeght, 1977), plus tout ce qui attend depuis des années, derrière les meubles, dans les placards, d'être accroché, plus un  nombre considérable de bibelots en céramique, en ferraille, de poupées en laine (fabriquées par ma maman, sacré), d'assiettes ébréchées mais vénérables, sans compter un casque de poilu de 14, divers appareils photos argentiques, un globe terrestre censé servir de lampe de chevet malgré sa taille monstrueuse , cadeau de mon fils aîné, encore lui ; il faut dire que la maison lui sert un peu de dépôt-vente. De temps en temps un de ses cadeaux disparaît pour toujours, revendu : c'est toujours un peu de place provisoirement gagnée. Plus, bien entendu, des piles de CD, des alignements de 33 tours, des empilements de bouquins, de revues, de paperasses, de journaux que je n'ai pas lus mais que je me promets de dépouiller, ne serait-ce que pour le sudoku, tout ça calé avec des pierres que j'ai rapportées d'un peu partout, des serpentines du Queyras, des ammonites du Poitou, des pierres-ponces d'Auvergne, des calcaires du Dévoluy, des huîtres garanties Jurassique supérieur, des morceaux de tegulae, des tessons de la Graufesenque, et même un crâne de macchabée du IIe siècle (après), qui me sert de pot à crayons.

Je préfère ne pas parler du garage ni du grenier, j'ai besoin de conserver un peu d'énergie car je dois passer l'aspirateur demain matin, après avoir préparé mon petit déjeuner tout seul. Comme un grand.

J'ai trouvé une place de choix pour le dernier cadeau de mon fils aîné : dans la chambre de son cadet, que je squatte tant bien que mal malgré les nombreux colis, valoches et costards qu'il nous a laissés dans les placards en quittant le domicile familial, il y a cinq ans. Il m'a promis en partant de faire le tri mais il n'a pas que ça à faire. En attendant, il m'est interdit d'y toucher, même à l'arc de compétition démontable dont  j'envisageais de me servir comme de porte-manteau. Ce sont SES affaires à lui, et, de toute façon ce n'est pas ma chambre mais la SIENNE. Ce n'est pas lui qui le dit  --  il a oublié depuis longtemps l'existence de ces ordinateurs déclassés, de ces imprimantes asséchées, de ces polycopiés et de ces manuels périmés, c'est sa mère. Enfin, c'est ce qu'elle disait avant de prendre ses cliques et ses claques. On mesurera à cette confidence l'étendue de sa mauvaise foi.

J'ai donc installé la "croûte" (dixit ma femme, quel manque de goût) en équilibre devant la télévision de toute façon inutilisable (propriété de mon fils cadet), le lecteur de DVD afférent et un enchevêtrement inextricable de câbles), qu'elle cache entièrement grâce à ses dimensions confortables (80x70). Je la contemple un instant chaque soir avant de plonger dans le sommeil du juste de l'authentique amateur d'art. On y sent la touche d'un maître, mais peut-être avec la collaboration d'un élève favori.

Sitôt ma femme partie, j'ai invité ma maîtresse en titre (1) à visiter la maison. "Alors, ça te plaît ? , lui ai-je demandé;   -- Mmoui, a-t-elle répondu, ça sent son rapin, mon lapin... C'est quoi, ce caillou ? ". Je lui ai expliqué que ce calcaire feuilleté avait été ramassé au contact du grand chevauchement E/O du Dévoluy central, à 2500 m d'altitude, parfaitement . Elle a haussé les sourcils, l'air impressionnée, tout en laissant d'un doigt négligent une longue trace dans la poussière de l'étagère.

 -- Tu sais que tu peux venir t'installer ici quand tu veux...

--  On va y réfléchir...

Je l'ai renversée sur mon lit, enfin, pas le mien, celui de mon fils. Comme j'allais m'introduire :

-- Ton truc, là...

-- Mon truc ?

-- Pas celui-là, l'autre,  là, sur le meuble...

-- Le paysage de montagne ?

--  Oui, c'est ça, tu pourrais pas le retourner, ça me met mal à l'aise... On sent la pierre croulante.  Déjà que l'Italie et tout ce tremblement, ça m'a impressionnée...

Mon truc... mon truc... D'abord c'est pas le mien ; c'est celui mon fils.

-- ??

-- La toile.

-- Ah !

Et si je le lui revendais ?

-- ??

-- La toile. A mon fils.

-- Ah !

C'est une idée, tiens, ah, celle-là,  qu'elle est bonne.

-- ??

-- L'idée.

-- Ah !


Note 1; -  "ma maîtresse en titre"  : en titre, pas en titres. Je sais bien qu'une maîtresse fait partie des biens meubles mais tout de même.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : J.-C. Azerty)

Le Cervin, probablement. A moins que ce ne soit la Dent du Guignol


2 commentaires:

JC a dit…

Ce tableau est un pur chef d'oeuvre !
(... et une maitresse jalouse de tant de beauté, c'est très humain...)

Anonyme a dit…

Sincères con...do.... houps ! que dis-je ! elle reviendra !!! quand au tableau, JC, en tant que ex maîtresse, je n’en serai pas jalouse, il inspirerait plutôt lors de débats (disons pour être correcte) « amoureux »