vendredi 1 juin 2012

La randonnée interrompue

Un long et large chemin ensoleillé, de sable et d'herbe battue, bordé à droite d 'une haie d'arbres masquant, sans doute, une rivière. Que de rêves de rivière j'aurai faits. La rivière est pour moi la poésie du monde, fraîcheur, paix et repos, lenteur bienfaisante, brassées de sensations, bénédiction. Bonheurs d'enfance. Au loin, par-delà de hautes collines, on aperçoit une longue crête, doucement arrondie, s'achevant par un abrupt calcaire  blanc , qui domine les plaines au-delà  : c'est là que je vais. C'est là, sur son rebord, que je serai en paix , avec l'immensité bleutée par devant.

Le chemin se prolonge par un sentier étroit, ombreux, entaillé dans une falaise et bordé par l'eau, attirante à la fois et piège inquiétant. elle est pure, transparente, peu profonde; on voit les algues et les herbes vert sombre qui tapissent le fond. Il faut avancer avec précaution.

Une bande encore plus étroite de terrain spongieux ; je dois sauter. Ma cheville blessée tiendra-t-elle ? Elle tient. Au-delà  le sentier s'élargit à nouveau ; une très longue corde rejoint la colline d'en face, que gravissent déjà des marcheurs qui me précèdent; je l'agrippe, perds le chemin qui part à gauche, le retrouve en gravissant un tertre sablonneux où mes pieds enfoncent : ménageons la cheville.

Au loin, j'aperçois la crête, but de mes efforts pérégrins. Mais elle semble s'être encore éloignée. Je ne l'atteindrai pas avant ce soir. Je dois déjà penser à rentrer. Espérons que la cheville tiendra.

Il y a des rêves qu'on oublie tout de suite. D'autres, au contraire, se fixent tout de suite, de façon indélébile ; c'est le cas de celui-ci. Est-ce lié à l'intensité du désir qui s'y exprime, à la force de la contradiction qu'il recèle ? Il y a des images du rêve qui sont inoubliables, à condition, presque toujours, d'user du fixatif de l'écriture : l'eau de cette rivière est plus belle et plus pure que celle de toutes les rivières que j'ai vues ; elle est parfaitement adéquate à la couleur vert-d'eau d'ombre, elle pourrait en illustrer la définition La crête, là-bas, est parfaitement adéquate à la douleur tendre du désir inassouvi qu'elle suscite., elle se confond avec lui, elle est la forme de son essence. Le paysage est parfaitement cohérent et orienté, et même le moment du jour est précis (environ 15 heures) ; je marche avec le soleil derrière moi ; l'ombre et la lumières sont exactement réparties comme elles doivent l'être. C'est un rêve qui me rend la beauté du monde, dont j'ai soif, et qui compte pour moi absolument plus que tout.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux, minéraux, végétaux, aquatiques et lumineux.

(  Rédigé par : Gerhardt von Krollok )

Additum; - On me demande s'il s'agit d'un paysage de Provence. Il s'agit d'un paysage de nulle part ailleurs que dans le cerveau de quelqu'un, au moment où ce quelqu'un regarde cette photo. Ni de Provence ni d 'ailleurs : un pur paysage mental, représentation d'une représentation d'une représentation... Rêve d'un rêve...

L'Argens est un fleuve peu connu...

Jorge-Luis Borges,   Fictions   ( Gallimard)

Arthur Schopenhauer,   Le monde comme volonté et représentation   (Gallimard, Folio/essais)









4 commentaires:

Anonyme a dit…

Superbe endroit, je me vois barbotant, libre de tout stress, laissant libre court à la rêverie… mais dites-moi cette rivière ombragée et verdoyante est-ce un paysage de Provence ?

JC a dit…

Délivrance ...

Anonyme a dit…

« Délivrance » … (je note 3 petits points ???) est-ce de crapahuter 15 jours après une foulure (chapeau bas) ou de ne plus être cloîtré en tête à tête avec « Madame » ha ! ha ! ha entre nous, JC, je pense que la deuxième a fortement influencé la première, mais l’important n’est-il pas de jouir pleinement de liberté en osmose parfaite avec Mère Nature

JC (délivré de toute retenue écologiste) a dit…

Mère Nature doit être baisée régulièrement, on ne va tout de même pas retirer à l'humain sa place de premier de la classe...