jeudi 3 mai 2012

"Le Rabaissement" (" The Humbling") , de Philip Roth

Rabaisser , c'est dénigrer ou ramener  une mesure (un prix) à un niveau plus bas. Le Rabaissement ne convient guère pour traduire The Humbling le titre du roman de Philip Roth. To humble, en effet, ne veut pas dire rabaisser mais humilier (littéralement et étymologiquement  mettre à terre, puisque le verbe et l'adjectif correspondant dérivent, comme les mots français humble, humilier, humiliation, du latin humilis, littéralement "ce qui est à terre", "ce qui est proche de la terre", " ce qui rampe à terre ").

The humbling pourrait donc se traduire par l'humiliation, ou encore par la mise à terre mais aussi par ce qui humilie, celui (ou celle) qui humilie. To humble et humbling se trouvent aussi dans des expressions qui désignent une leçon de modestie, par remise à niveau en quelque sorte . Le rabaissement est une cote mal taillée qui provient de la difficulté de traduire un titre, au vrai, polysémique.

Comme celui d' Un homme (Everyman),  le sujet du Rabaissement, c'est le vieillissement et l'approche de la mort, la dégradation physique, la maladie, et toutes les difficultés et les troubles qui s'en suivent. Philip Roth a aujourd'hui 79 ans et il est mieux armé pour décrire une réalité dont lui-même est proche.

Ce qui fait la force et l'originalité de ces deux romans, c'est que l'expérience de la vieillesse et des approches de la mort est vécue de l'intérieur par le personnage principal. Le sujet a inspiré beaucoup de récits , mais en général le drame de la dégradation physique et mentale est relaté par un témoin, (un enfant, un conjoint) et non par l'intéressé. Je ne vois guère que Romain Gary , qui, dans Au-delà de cette limite, votre ticket n'est plus valable, ait traité le sujet de la même manière que Roth.

Philip Roth a condensé le déroulement  tragique des derniers mois de la vie de son héros en trois actes (la troisième partie s'intitule d'ailleurs  Le dernier acte). Cette concentration est un parti heureux qui, tout en contribuant à la force du récit, nous change d'une certaine prolixité à laquelle il est arrivé que le romancier, dans des livres précédents, s'abandonne à l'excès.

Le livre commence alors que le personnage principal, Simon Axler, un acteur de théâtre et de cinéma célèbre, sexagénaire, vient de découvrir qu'il a perdu son talent d'interprète et que les qualités d'acteur qui lui avaient valu ses succès au théâtre se sont évaporées "dans l'air léger", sans qu'il puisse s'expliquer pourquoi ( le lecteur, lui, est tenté d'y voir un premier effet catastrophique du vieillissement).

Le sentiment de son impuissance, proche d 'une impuissance sexuelle, le paralyse et l'empêche  de tenter de remonter sur scène, faisant de lui un acteur au chômage. Dépressif et déjà en proie à la tentation du suicide, il fait un séjour dans une clinique psychiatrique où il fait la connaissance d'une jeune femme, elle-même hantée par le danger que courent ses enfants, confiés à un père qu'elle décrit comme pédophile et que, sortie de l'hôpital, elle finira par tuer, comme invinciblement aspirée par une issue tragique.

Au second acte ( La transformation ) Axler, récemment divorcé, retrouve Pegeen, la fille d 'amis comédiens, qu'il a connue enfant ; elle a vingt-cinq ans de moins que lui; c'est une lesbienne qui, depuis longtemps, s'assume comme telle. Elle accepte pourtant de nouer une liaison avec Simon qui, nouveau Pygmalion, entreprend sa transformation en hétérosexuelle heureuse de l'être, à coups de petites robes et de coiffures mode. Malgré les pressions de la plus récente compagne de Pegeen et les réticences de ses parents, la liaison semble promise à durer.

Au dernier acte. Axler commet l'imprudence de mettre en relation Pegeen avec Tracy, une jeune femme qui accepte  de se prêter à des jeux érotiques à trois. Tandis que l'attachement d' Axler pour Pegeen grandit au point qu'il envisage d'avoir un enfant avec elle, Pegeen se détache de lui et le quitte, le laissant désemparé, sans autre solution que le suicide.

Ce qui rend cette histoire poignante, c'est sans doute le rôle qu'y joue l'illusion. La perte de son talent d'acteur, ses douleurs physiques, la solitude grandissante ( le départ de sa femme, la mort de son fils) ont beau avertir Simon qu'au-delà de la limite qu'il a atteinte, son ticket n'est plus valable,  il n'en persiste pas moins à vouloir jouer des rôles qui ne sont plus de son âge et à prendre des risques disproportionnés. Il n'a plus l'âge de jouer Macbeth,  il n'a  plus l'âge de nouer une liaison amoureuse à risque avec une femme de vingt ans sa cadette qui va se lasser assez vite du rôle que voudrait  lui voir jouer longtemps son apprenti Pygmalion.

L'échec de Simon, c'est l'échec d'une relance, et de cet échec il est responsable. C'est lui qui, à la fin de la première partie du roman, élude la possibilité d'affronter et de résoudre ses difficultés d'acteur, c'est lui qui embrasse Pegeen et l'engage dans une liaison, c'est lui qui la jette dans les bras de Tracy .  En lui, c'est comme si l'envie de vivre encore s'était fourvoyée et lui faisait faire les mauvais choix.

Et sans doute ces erreurs sont-elles chez Axler le produit d'une appréhension du temps qui n'est plus celle qu'aurait encore un quinquagénaire : tout va plus vite, les échéances se rapprochent, le temps est compté. Cet emballement du temps jette l'homme vieillissant dans un affolement obscur qui aggrave sa vulnérabilité : la perte de son talent d'acteur, celle de Pegeen, celle aussi de son intégrité physique sont des chocs dont la violence excède probablement les capacités de résilience de Simon. Le choix du suicide est une façon de hâter l'heure.

La mère de Pegeen , bien placée pour savoir de quoi elle parle, puisqu'elle a à peu près le même âge que l'amant de sa fille,  expose à celle-ci la réalité avec une simplicité cruelle :

" Elle m'a dit : "Ce qui m'inquiète ? C'est le fait que jour après jour il prend de l'âge. C'est comme ça que les choses se passent. On a soixante-cinq ans, et puis on en a soixante-six, et puis on en a soixante-sept, et ainsi de suite. Dans quelques années, il aura soixante-dix ans. Tu seras avec un homme de soixante-dix ans. Et ça ne s'arrêtera pas là, m'a-t-elle dit. Ensuite, ce sera devenu un homme de soixante-quinze ans. C'est sans fin. ça continue. Il commencera à avoir de problèmes de santé comme en ont les gens âgés, peut-être de plus graves, et tu seras la personne chargée de prendre soin de lui. "

Eh oui. Cela va plus vite qu'on ne pense et, quand la fin du voyage se dessine,  il est recommandé de ne pas jouer avec les allumettes, ni de se pencher à la portière. Il s'agit de se faufiler dans un trou de souris, toujours plus étroit. mais, comme  disait mon capitaine, il est rare qu'on s'en sorte les couilles nettes.

Philip Roth est depuis longtemps passé maître dans l'art de faire parler ses personnages, qui appartiennent le plus souvent à la classe moyenne et intellectuelle. Rien de nouveau à cet égard dans ce roman mais la technique est solide et efficace, d'autant plus que le romancier s'efface totalement pour s'en tenir à ce qu'éprouvent et pensent ses personnages. Cette sobriété et l'absence d'intrusions "éclairantes" du narrateur omniscient sont pour beaucoup dans la qualité du récit.

Au fond, ce roman a toutes les qualités d'un classique : il fait voir, avec force et simplicité, il raconte une histoire qui est celle d'un homme qui se trompe, il nous la tend comme un miroir, et il nous laisse face à nous-mêmes et à la méditation de notre condition.


La paix soit avec nous. Et avec nos vieux esprits animaux.


Philip Roth,       Le Rabaissement, traduit par Marie-Claire Pasquier, Gallimard

Romain Gary,   Au-dela de cette limite votre ticket n'est plus valable ,    Gallimard

(rédigé par : La grande Colette sur son pliant )

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