lundi 14 mai 2012

Pour une pédagogie rénovée : relire "A une passante"



Au temps où mes enfants faisaient leurs études secondaires, puis supérieures, j'ai été frappé de la similitude des explications de textes littéraires par leurs profs avec celles qu'on m'administrait au lycée dans mon jeune temps. Il n'y avait guère de changé qu'un saupoudrage de jargon linguistico-sémiologique, encore ignoré jusqu'aux années quatre-vingt. Comme si toutes les possibilités un tant soit peu originales de commentaires avaient été épuisées au moins depuis Gustave Lanson, dont je conserve précieusement un exemplaire de l' Histoire de la littérature française, sous reliure souple, utilisé par ma maman à l'Ecole Normale d'institutrices, au début des années trente. Un bijou d'histoire littéraire à l'ancienne.

Exemple de texte victime, fourbue d'explications rebattues, le poème de Baudelaire que tout le monde connaît, intitulé A une passante. Et vas-y que je te sers la grande ville, enfer moderne. Et vas-y que je te ressers la double postulation. Et vas-y que je te lansonise à fond de cale ( tiens, va falloir que je vérifie si Gustave parle de Baudelaire, ça m'étonnerait, surtout à l'usage des normaliennes d'avant le front popu et même après ).

Alors qu'il serait si facile de trouver des pistes nouvelles. Par exemple, rien ne dit qu'il faille absolument identifier le narrateur à Baudelaire. Ni même que ça se passe au XIXe siècle.

On admet généralement que ça se passe vers 1861, année de la 2e édition des Fleurs du mal. Baudelaire a alors quarante ans. On considère que la rombière croisée dans la rue, étant veuve, doit avoir aussi la quarantaine, un peu moins sans doute.

Tout cela est parfaitement arbitraire. A la vérité, on ne connaît ni l'âge du narrateur, ni celui de la dame. On ne sait pas non plus où ça se passe, ni à quelle époque.

Au lieu de nous contenter paresseusement de ces données d'un intérêt depuis longtemps épuisé, changeons-les hardiment, et voyons ce que ça donne :

La rencontre a lieu de nos jours, à la sortie d'un lycée. La dame n'a rien d'une quadragénaire larmoyante et un peu défraîchie. Elle a dix-sept printemps, est en classe de première, et rentre chez papa-maman après la sortie des cours (à moins qu'elle ne s'en aille rejoindre un coquin à la proche cafeteria ).

Et le grand deuil ? -- nous objectera-t-on – le grand deuil, qu'est-ce que vous en faites ?

Quel grand deuil ? Anaïs (quel joli prénom) a choisi ce matin-là une robe-fourreau noire, très ajustée, suffisamment fendue sur le côté ( ah là là, mais qu'est-ce que j'ai à me torturer comme ça, comme s 'il ne faisait pas suffisamment chaud) et dont le décolleté laisse découvrir bien plus que la naissance d'une gorge charmante.

Quant à Léopold Jambrun, alerte et vert vieillard de 111 (cent onze) ans , il a pour spécialité de filer à l'anglaise de sa maison de retraite pour aller assister à la sortie des lycéennes sur le coup de midi. Qu'il ait cru que la demoiselle était en grand deuil s'explique par le fait qu'au temps lointain de sa prime jeunesse, avant la guerre de 14, les dames portaient des robes de ville longues très collet monté, noires quand elles étaient en deuil , et gris souris quand elles ne l'étaient pas (voir la collection de l' Echo de la mode de ces années-là ).

Le moment de la narration n'est pas celui de la rencontre (ça c'est une trouvaille, non ? même Genette à son meilleur...) . Il a lieu évidemment après celle-ci (autre trouvaille !), dans le bureau de la Directrice de la maison de Retraite « Les Années heureuses », boulevard de la Reine Victoria, à Grasse (Alpes-Maritimes), où Léopold Jambrun vient d'être ramené par la Maréchaussée, après avoir été interpellé sur le parvis du lycée Amiral-de-Grasse au moment où il commençait à déboutonner un accessoire vestimentaire.

Devant la Directrice, Lépopold Jambrun tente de se justifier en débitant la petite histoire suivante, avec force postillons et chuintements dus autant aux lacunes de sa dentition qu'à son origine auvergnate :

La rue achourdichante autour de moi hurlait.
Longue, minche, en grand deuil, douleur majechtueuje,
Une femme pacha (1), d'une main fachtueuje,
Choulevant (2), balanchant le fesse-thon et l'ourlet ;

Agile et noble avec cha jambe de chtatue...thu...thu... thue (3).
Moi, je buvais, cristi ! comme un extra-vagant (3)
Dans chon oeil, fiel livide (5) où germe l'ouragan,
La doucheur qui fachine et le plaigir qui thue... hue... !

Un éclair...puis la nuit ! -- Fugitive beauté
Dont le regard m'a fait choudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l'éternité ?

Ailleurs, bien loin d'ici ! Trop tard ! jamais peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne chais où je vais,
O toi que juche Aimé (6), ô toi qui le Chavez (7)...


Notes -

1 - Une femme pacha : l'enseignant sera bien inspiré de se saisir de l'occasion pour évoquer le thème encore assez peu connu de l'orientalisme chez Baudelaire. Moins connu encore, le féminisme latent de Baudelaire. Une femme pacha ? Réclamer, en 1861, le droit pour les femmes d'accéder à la dignité de pacha, c'était autre chose que bombarder Merkel à la Chancellerie du Reich !

2 - Choulevant : chaud devant ! Alluvion tranche-parente à un épijode chélèbre des Mijérables où l'on voit le père Fauchelelevent choulevant chur chon épaule la charrette du père Chavert.

3 - thue...thue... thue... : quinte de toux bien pardonnable. Léopold  crache une dent.

4 - extra-vagant : allusion à l'ancienne profession du narrateur dans l'hôtellerie de luxe entre Monaco et Vintimille.

5 - fiel livide : trait de duplicité féminine, autre thème porteur pour l'enseignant.

6 - O toi que juche Aimé : Variante manuscrite qui devrait nous rafraîchir des banalités d'usage. Dans une intuition fulgurante (si c'est une intuition, elle ne peut être que fulgurante, faites pas chier), Léopold Jambrun découvre que son aimée est déjà grimpée par son aimé ( qui en plus a le culot de s'appeler Aimé, comme si ça ne suffisait pas de souffrir déjà comme un vieux chien), lequel aimé est probablement le coquin qu'elle s'en va retrouver à la cafeteria pour lui-zy rouler des palots monstrueux.

7 - O toi qui le Chavez : Alors là, pour une piste, c'est une piste ! On notera, à la fin du vers,  l'astuce des trois points de suspension, ouvrant sur d'insondables perspectives : c'est autrement plus sioux qu'un point d'exclamation attendu et banal.


Si cette petite démonstration n'a pas convaincu les enseignants de lettres des possibilités encore insoupçonnées de se renouveler en évitant que leurs élèves ne passent l'heure de cours en jouant au morpion sur leurs Ipad, eh bien qu'ils continuent donc de ne pas travailler davantage pour gagner moins !

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

( Rédigé par : Jambrun )

A la sortie du lycée Amiral de Grasse



1 commentaire:

JC (odieux) a dit…

Comment ne pas préférer la Belle Carla élyséenne, à la Truie* Rose lilloise ?
Il faudrait être fou !

* je sais ... c'est pas sympa. Mais cela ne se veut pas injurieux...juste fermier !