vendredi 11 mai 2012

Peter Handke ou les premières fois

Pour la première fois ta bouche
Pour la première fois ta voix
D'une aile à la cime des bois
L'arbre frémit jusqu'à la souche
C'est toujours la première fois
Quand ta robe en passant me touche

Ces vers émouvants sont dans Le Roman inachevé. Aragon y célèbre la pérennité de son amour pour Elsa. Au long du temps, l'émotion reste intacte, elle renaît sans cesse, la même, inaltérée. Cette première fois n'en est donc pas une. Elle est la répétition de la véritable première fois, elle en est la commémoration.

Il faut toujours se méfier avec Aragon : il est l'homme des masques et des personnages (personae). Il n'est pas sûr qu'il soit ici parfaitement sincère. Ce poème a quelque chose du compliment qu'on adresse  à la personne aimée. Il  gomme la diversité du temps écoulé. On dirait qu'Aragon a oublié ce qu'il écrivait dans Les Yeux d'Elsa : " Il n'y a pas d'amour heureux ".

L'homme qui écrit ce poème va avoir soixante ans.


                                                                           *


wirklich zum ersten  Mal
sehe ich heute
in der Strasse in der ich wohne
vor dem HOTEL ROYAL
auf dem Gehsteig
einen grossen Fussabstreifer liegen
und sah vor einigen Tagen
zum ersten Mal
das Innere einer Rolltreppe
und sah
zum ersten Mal
einen gerade geangelten Fisch
in der Faust
eines Königs
und sah
zum ersten Mal
ZUM ERSTEN MAL
den Kaffee
aus der Tasse
jäh ûberschwappen
auf das weisse Tischtuch
in TRANSEUROPAEXPRESS

vraiment pour la première fois
je vois aujourd'hui
dans la rue où j'habite
devant le ROYAL HOTEL
un grand paillasson
et je vis il y a quelques jours
pour la première fois
les entrailles d'un escalier roulant
et je vis
pour la première fois
 un poisson qu'on venait de pêcher
dans le poing
d'un roi
et je vis
pour la première fois
POUR LA PREMIERE FOIS
le café
déborder
de la tasse
sur la nappe blanche
dans le TRANSEUROP-EXPRESS;


Ces vers sont à la fin du poème Les Nouvelles expériences, de Peter Handke  (1967) . L'homme qui écrit ce poème a vingt-cinq ans. Les premières fois qu'il énumère et décrit dans ce poème sont vraiment des premières fois. Tandis qu' Aragon commémore un amour qui a donné un sens à sa vie par la répétition quotidienne des mêmes émotions, Handke, lui, est tourné, au jour le jour, à la minute la minute, à la seconde la seconde, vers des émotions, des sensations, des impressions et des pensées toujours neuves et inattendues. "Il n'y a pas de solution pour toute la vie, déclare-t-il en 1975. Mais il y a des solutions pour une journée."

Aragon est le poète des fidélités (à Elsa, au Parti). Handke est le poète des infidélités. Infidélités nécessaires, sinon la vie s'éteint dans la routine sans joies.

Sur cette conviction Handke fonde sa vie et son oeuvre. Il est un écrivain du présent, tourné vers le présent jaillissant. Ses livres -- et surtout ses récits, Essai sur le juke-box, la Leçon de la Sainte-Victoire, Histoire d'enfant, Mon année dans la baie de personne -- visent à fixer dans une écriture elle-même forcément neuve, souvent déroutante parce qu'elle s'attache à ce qu'a de déroutant l'instant qui vient de naître, l'émouvante et toujours neuve beauté du présent. Les plus beaux passages de ses récits sont ceux où il cherche à capter l'harmonie de l'enchaînement des instants. Il y a quelque chose de mystique dans cette quête d'un sens mystérieux du monde et de notre présence au monde, qui rappelle l'expérience proustienne des clochers de Martinville, dans Du Côté de chez Swann :

" L'automne suivant, quand l'enfant fut capable de marcher, ils allèrent souvent, tous les deux, jusqu'à la périphérie de la ville. L'enfant se tenait assis dans le métro, immobile, ses yeux sombres se mettaient brièvement à cligner à l'entrée des stations. Par une chaude journée d'octobre l'adulte lit, étendu dans l' herbe d 'un maigre parc forestier ; au coin des yeux, l'enfant est une couleur proche : à un moment donné il sort de son champ de vision  et ne revient pas. Lorsqu'il lève les yeux, il le voit loin déjà parmi les arbres. Il court aussitôt après lui, ne l'appelle pas mais le suit à quelque distance. L'enfant va tout droit même quand il n'y a pas de chemin. Entre eux surgissent sans cesse des promeneurs avec des chiens. L'un d'eux, en courant, renverse même l'enfant. Il se relève aussitôt et sans un regard pour l'animal continue tout droit. Devant un ruisselet dont l'eau qui coule à peine est noire de feuilles poussées par le vent, deux pintades sont en train de s'accoupler : la partie mâle chancelle, vacille, tombe de côté, fléchit sur ses pattes, s'affaisse sur le sol. L'enfant n'arrête pas de marcher ; il ne va ni plus vite ni plus lentement, ne regarde pas une seule fois   derrière lui, ne tourne même pas la tête et ne semble pas non plus se fatiguer, comme si souvent au bout de quelques pas. Tous deux traversent, toujours à la même distance, une petite bande de prairie où l'on sent déjà le vent de la rivière proche. ( Beaucoup plus tard l'enfant raconta à l'adulte que "prairie" le faisait penser à "paradis".)  Ici, sous le feuillage, il y a beaucoup de bois mort : l'enfant trébuche de temps à autre mais il ne dévie pas de sa direction. Une foule de gens,dans le parc, paraissent pourtant prendre un tout autre chemin ; des tribunes d'un champ de courses proche proviennent les cris d'encouragement du dernier tournant. Il semble à l'adulte qu'ils sont devenus tous les deux des géants : têtes et épaules à hauteur de cime loin au-dessus du sol et invisibles à ceux qui viennent à leur rencontre : ils figurent ces êtres fabuleux que depuis toujours il a pensé être les puissances véritables derrière, au-dessus et entre toutes les réalités des sensations humaines. L'enfant s'arrête à la vue de la rivière et met, l'une sur l'autre, les mains dans son dos. Non loin du talus herbeux sont assis un autre adulte et un autre enfant, comme leurs remplaçants ou leurs doubles. Tous deux mangent une glace ; et l'eau de la rivière qui passe fait étinceler les boules de glace et les contours du cou. A moitié coulées dans le fleuve la rangée de cabines d'une baignade abandonnée. De l'autre côté de l'eau, vers l'ouest, la chaîne de collines au feuillage épais, balayée à mi-hauteur par le passage orange-blanc-violet des trains de banlieue. Le ciel au soleil couchant est argenté, des feuilles isolées, un rameau tout entier tourbillonnent, soulevés très haut dans le vide. Les buissons de la rive, en bas, s'agitent en une merveilleuse concordance avec la chevelure courte de l'enfant au premier plan. Le témoin oculaire implore pour que soit bénie cette image et il reste en même temps impassible. Il sait que chaque instant mystique recèle une loi générale dont il doit faire apparaître la forme qui lui est adéquate ; et il sait aussi que délimiter par la pensée la succession de formes d'un tel instant  est l'oeuvre humaine la plus difficile de toutes. -- Alors il appela l'enfant qui s'était retourné vers lui sans surprise comme vers son garde du corps attitré. "

"Chaque matin, écrit André Breton dans le Manifeste du surréalisme, des enfants partent sans inquiétude. Tout est près. Les pires conditions matérielles sont excellentes. Les bois sont blancs ou noirs. On ne dormira jamais."

Ce qui n'est qu'affirmé par Breton est, dans cette page magnifique, une des plus belles et des plus denses de l'oeuvre de Handke, concrètement présent. L'enfant va tout droit, comme appelé. L'enfant et sa confiance. L'enfant et sa première fois. Il est l'initiateur de l'adulte, qu'il conduit, vers cette harmonie singulière que savent capter aussi certains peintres, et dont c'est sa vocation à lui, l'écrivain, de tenter de percer la loi générale  : "Il sait que chaque instant mystique recèle une loi générale dont il doit faire apparaître la forme qui lui est adéquate ; et il sait aussi que délimiter par la pensée la succession de formes d'un tel instant  est l'oeuvre humaine la plus difficile de toutes. "

Tout proche de Handke apparaît le personnage de Histoire d 'enfant, hagard, douloureux et lumineux, contradictoire et pourtant sûr de lui. On n'a guère écrit de livre aussi beau et aussi profond sur la relation d'un adulte et d'un enfant, sur la paternité, sur ce qu'est, dans le concret, élever un enfant, ou plutôt l'accompagner vers sa future vie d'adulte. Garde du corps veillant sur la liberté de l'enfant qu'il protège, lui laissant vivre sa liberté, tous deux en route vers un paradis sans cesse renouvelé.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.


Peter Handke   -  Histoire d'enfant  ( Gallimard)

Peter Handke     - Le non-sens et le bonheur   ( Christian Bourgois)

( Rédigé par : Gérard )

Additum  :  Merci à Escalator de m'avoir signalé un oubli dans la traduction.

Camille Pissarro,  paysage basculé ou le choc du peintre






3 commentaires:

escalator a dit…

un petit oubli: et j'ai vu pour la première fois il y a qq jours l'intérieur (les entrailles ?) d'un escalier roulant

Les Jambruns a dit…

@ escalator

Merci. C'est corrigé.

Marzouk Marwen a dit…

Le poème de la durée est un poème d’amour.
Il parle d’un amour au premier regard
suivi d’innombrables premiers regards.
"Et cet amour
n’a sa durée dans aucun acte,
bien plutôt dans l’avant et l’après
où par cet autre sens du temps que donne l’amour,
l’avant est l’après
et l’après l’avant.
Nous nous étions déjà unis,
avant de nous être unis
et continuâmes à nous unir,
après nous être unis
et ainsi nous sommes restés étendus des années durant
reins contre reins, souffle à souffle,
côte à côte, tes cheveux bruns prirent la couleur rouge
et devinrent blonds.
Les cicatrices se multiplièrent
et devinrent introuvables.
Ta voix
devint ferme, murmura, trembla,
se mit à chantonner,
fut le seul bruit dans la nuit vaste comme le monde,
se tut, à mon côté.
Tes cheveux lisses crêpèrent,
tes yeux clairs s’obscurcirent,
tes grandes dents devinrent petites,
la peau tendue de tes lèvres
se couvrit de la douceur d’un fin réseau,
et sur ton menton toujours lisse
je sentis une fossette qui n’y avait jamais été
et nos corps, au lieu de faire mal à l’autre,
se fondirent en jouant en un seul,
pendant qu’au mur de la chambre,
dans la lumière des phares de la route,
bougeaient les ombres des buissons des jardins d’Europe,
les ombres des arbres d’Amérique,
les ombres des oiseaux nocturnes de partout.

Pourtant la durée,
elle, n’est pas liée à l’amour des sexes."


ça aussi c'est Handke.