vendredi 18 mai 2012

" Un secret", de Claude Miller / "Le Ruban blanc" , de Michael Haneke : les ravages du non-dit

Judicieuse soirée cinéma sur Fr 3 ce jeudi. Frédéric Taddei présentait Un Secret, de Claude Miller et Le Ruban blanc, de Michael Haneke. Un point commun , parmi d 'autres, entre ces deux films : le rôle et l'importance du non-dit, qu'il soit délibéré ou inconscient.

Le film de Claude Miller, fort bien interprété, un peu long parfois, joue sur de multiples non-dits : celui, global, de  la communauté juive décrite, qui, à l'heure des persécutions, n'explicite pas clairement les réponses à donner à quelques questions pourtant cruciales pour elle :  qu'est-ce qu'obéir à la loi (fût-elle française) ? Que signifie concrètement le port de l'étoile jaune? Même Maxime (le père de François, le narrateur), le seul qui se refuse absolument à la porter, n'explicite pas clairement le sens de ce refus. Cette incapacité à apporter une réponse claire à ces questions simples fait évidemment le jeu de l'oppresseur. Le cas d'Hannah, l'épouse de Maxime, est particulièrement ambigu. Au moment de passer la ligne de démarcation, munie de faux papiers, elle se laisse arrêter, elle et son fils Simon, en exhibant sa carte d'identité portant le tampon Juive, carte qu'elle a "oublié" de détruire. Son choix peut s'interpréter de plusieurs façons. Hier soir, Ludivine Sagnier, l'interprète du rôle, proposait deux explications d'ailleurs contradictoires : ou bien Hannah aurait voulu laisser à son mari la possibilité de vivre sa passion pour Tania, qui a déjà rejoint Maxime en zone sud ; ou bien, au contraire, en sacrifiant son propre fils, elle aurait succombé au "complexe de Médée" en se vengeant du père sur le fils. Soit. On peut faire dire à l'inconscient beaucoup de choses. Mais une autre interprétation n'est  pas moins plausible : en fait, la difficulté pour Hannah est de parvenir à renier son identité juive, ne serait-ce que pour sauver sa vie et celle de son enfant, en abandonnant derrière elle ses parents déjà déportés.

Un autre non-dit, dont les conséquences seront lourdes pour le narrateur François, devenu adolescent, c'est celui qui règne dans la communauté juive d'après-guerre sur le sort des victimes de la Shoah. Ainsi François, jusqu'à ses quinze ans,  ignore-t-il qu'il est le demi-frère de Simon, le fils d'Hannah, assassiné avec sa mère dans les camps. Cette ignorance lui interdit de comprendre le comportement de son père à son égard.

Le film rend justement hommage à l'homme qui mit fin, dans la communauté juive, à l'ère du non-dit : Serge Klarsfeld, dont les recherches ont permis à de très nombreux Juifs de commencer vraiment leur deuil de leurs parents assassinés.

Claude Miller utilise pour ce film une alternance de séquences noir-et-blanc et de séquences couleur, en inversant leur affectation habituelle dans les films fondés sur un va-et-vient entre présent et passé : ici, c'est la couleur qui est réservée aux séquences du passé. Cela se justifie en partie par le fait que François, privé d'informations sur le passé de ses parents, leur invente une biographie imaginaire et flatteuse, mais ce parti-pris n'est que partiellement tenu.


Plus rigoureux et plus fort m'a paru le choix du noir-et-blanc par Michael Haneke  pour Le Ruban blanc. Le noir-et-blanc exprime superbement le climat de manichéisme dans lequel baigne la communauté villageoise qu'il décrit, manichéisme dont le personnage du pasteur est le principal représentant, pour ne pas dire le principal propagandiste et agent. Le film émerge des ténèbres, pendant le générique de début, pour replonger dans les mêmes ténèbres, à la fin. Ténèbres de ces maisons aux murs épais, refermées sur leurs secrets, ténèbres de ces multiples secrets dont aucun, à la fin n'est élucidé, ténèbres de ces non-dits individuels et sociaux, plus sociaux qu'individuels en vérité, aux redoutables conséquences.

Le film baigne dans un climat de violence permanente : violence des rapports sociaux incarnée par le conflit latent entre les paysans et le baron, rancoeur refoulée d'un côté, mépris dissimulé sous un voile de paternalisme de l'autre ; violence des rapports entre les sexes ( une scène entre le médecin et sa maîtresse est particulièrement explicite à cet égard !) ; violences entre les parents et les enfants ; violence des enfants entre eux. Seuls l'épouse du baron et l'instituteur /  narrateur rompent avec cette violence qui s'exerce sur les plus faibles, les femmes, les enfants ,  les "anormaux", les gens au comportement "douteux", comme le médecin, "coupable" d'entretenir une liaison avec la sage-femme du village.

Les agressions et les crimes qui se succèdent (, tentative de meurtre du médecin, saccage du champ de choux, agressions contre le fils du baron, puis contre le fils handicapé de la sage-femme, incendie d'une grange) peuvent en définitive être imputés à divers acteurs et à diverses motivations : vengeances paysannes, stigmatisation de comportements jugés "déviants" de la norme, simple malignité (au sens fort)...

La tyrannie de la  "norme", ou plutôt à des "normes", se manifeste de diverses façons: ce sont les châtiments corporels (gifles, coups de verges...) infligés par les parents à des enfants apparemment soumis; ce sont les exigences du père d'Eva, la jeune fille aimée de l'instituteur, qui les accepte sans broncher. Obsédé de pureté, et par conséquent d'impureté, le pasteur tente d 'imposer la norme religieuse, à ses enfants pour commencer, qu'il bat vigoureusement et consciencieusement ou auxquels il lie les mains la nuit pour les guérir du péché masturbatoire, et auxquels il décerne un ruban blanc, symbole de leur victoire sur les puissances des ténèbres. Qui aime bien châtie bien...

C'est ainsi que ces enfants, apparemment si obéissants et soumis, en viennent à incarner le groupe dominant et significatif du film. Soupçonnés, sans véritable preuve, par l'instituteur, d'être les auteurs des délits et crimes qui ont émaillé l'existence du village au cours des mois qui précèdent le déclenchement de la Grande Guerre, ils ont en tout cas été dressés à subir, puis à exercer une violence qu'ils s'approprient en toute bonne conscience et dont ils apprennent à se servir.. La scène de l'école où, en l'absence momentanée de l'instituteur, les enfants se livrent à un charivari sauvage, auquel semble présider la fille aînée du pasteur, libère cette violence latente sous la glace des comportements conventionnels, produits d'un dressage assidu. La force du film de Haneke est toute entière dans   cette dénonciation d'une moralité de surface, grosse d'une amoralité profonde et destructrice, d'un manichéisme tout aussi destructeur à court et à long terme, couverture d'une hypocrisie généralisée, d'une culture de la violence transmise de génération en génération. Le Mal n'est pas une fatalité, il est une construction des hommes, il se transmet et s'enseigne : bon chien chasse de race.

Peut-être des communautés si fortement et si anciennement structurées pour produire le Mal sont-elles devenues incapables d'évoluer et de se réformer. J'emploie ce dernier verbe à dessein car la Réforme religieuse tient une place essentielle dans le village : le pasteur y dit la loi morale et l'on y joue, on y  chante la musique de Bach (c'est d'ailleurs du Bach que l'instituteur interprète pour Eva lorsqu'elle lui rend visite pour la première fois). Mais le message de liberté qui, à l'origine, était celui de la Réforme s'est sclérosé et s'est retourné en message de soumission.

Dans ces conditions, la seule issue possible est-elle sans doute la fuite : c'est le parti que prennent ou semblent prendre successivement la femme du baron, le médecin, la sage-femme, enfin l'instituteur lui-même, qui, mobilisé, ne reverra jamais le monde clos du village ni aucun de ses habitants.

Ces enfants, qui ont entre dix et quinze ans, pour la plupart à la veille de la déclaration de guerre, seront des trentenaires en 1933 : ce sont eux qui porteront Hitler au pouvoir . ce sont eux qui accepteront comme des évidences ses discours sur la pureté raciale. Et sans doute le nazisme a-t-il trouvé de fidèles soutiens dans les communautés villageoises conservatrices.

C'est pourquoi ces images de blancheur immaculée que le cinéaste a réservées pour la fin du film : campagne sous la neige et, surtout, mers mouvantes des blés mûrs engloutissant presque le village, sont-elle moins émouvantes qu'angoissantes. Le blanc, dans ce film, voile et signale à la fois l'impureté inavouée. Cette chevelure blonde / blanche des blés mûrs, c'est, pour moi, déjà celle des jeunes aryens blonds fanatisés par Hitler, regroupés et défilant dans d'immenses parades. Mais cette image, ambivalente et polysémique, comme toute image, ambiguë comme les images des rêves, n'est pas non plus si éloignée de la présentation de la Beauce à Notre-Dame-de-Chartres, sous la plume de Péguy...

Le cinéma de Haneke n'est pas un cinéma démonstratif, c'est encore moins un cinéma "à thèse". Les images et les scènes des films de Haneke vous hantent longtemps parce que leur signification n'est pas univoque, parce qu'elle est seulement suggérée ; et pourtant ces images sont rigoureusement liées, tissées entre elles. Cinéma du mystère des êtres, qui se refuse à juger, qui tente de percer les énigmes et les contradictions des individus, des sociétés, de l'Histoire, au service d'une interrogation morale de haute tenue.

( Rédigé par: SgrA°)

Ferme autrichienne  (photo : Ugo Jaeger)




1 commentaire:

JC (simple d'esprit) a dit…

Etant d'un naturel irréfléchi, j'ai plus d'estime pour les gens qui se démerdaient dans des présents difficiles, les années 30/45, que ceux qui y voient clair et analysent à merveille le pourquoi du comment, 70 ans plus tard. Même si le travail est intelligent.

Billet de souffrance : la cheville est là qui appuie sur le cérébral...

Courage, sergent !