samedi 19 mai 2012

Parcours initiatique

Au sommet d'un étagement de pelouses un peu mornes, l'école élève sa haute façade, dont l'ordonnance dépouillée décline l'idéal d'une esthétique architecturale napoléonienne à l'usage des bâtiments publics. Le soleil levant blanchit un peu l'appareil de ses pierres grises. Une aile en retour, plus banale, reste encore dans l'ombre froide. A l'angle des deux corps de bâtiment se profile vaguement, au-dessus des toits, la silhouette d'une tour.

A l'extrémité de l'aile droite, j'entre et je parcours une enfilade de couloirs déserts ; des portes sont ouvertes sur des chambres vides. Un ascenseur bondé nous emporte dans les étages. Dans un dortoir blanc rêvassent sous les hautes fenêtres quelques pensionnaires désoeuvrés.

De retour en bas, je convaincs deux camarades de pousser la lourde porte, obscure sous son plein cintre, qui sépare la partie civile de l'école de sa partie militaire. A la première, quasi-déserte (départs en vacances ?) s'oppose la seconde, où règne une ambiance d'activités frénétiques. Partout on s'entraîne. Un groupe de coureurs glisse à toute allure entre des piliers. Des nageurs en combinaison de plongée sautent dans une piscine. L'expression concentrée, joyeusement juvénile, un peu étonnée de l'un d'eux me frappe. Tous portent des tenues uniformément bleues.

Un peu plus loin, à-demi étendu sur le parapet du rempart, un solitaire contemple la vallée profonde et verdoyante qui le borde au Nord. Au-delà s'étend un pays inconnu de montagnes peu élevées.

Au bout du rempart qui court vers l'Ouest se dresse une construction médiévale partiellement ruinée. Sur son parvis, mes deux compagnons, peu rassurés, me laissent y pénétrer seul. J'y entrevois des souterrains, puis en ressors.

Au sud se dressent  trois hautes tours d 'une architecture extrême-orientale compliquée -- entassement d'étages et de balcons -- posées sur trois pitons d'une rhyolite rouge-brique : c'est la façade cachée de l'école, dont elles marquent le centre. La tour centrale domine les deux autres. Un élève militaire nous livre le secret du site : c'est une source qui jaillit du roc dans un bassin monumental, à l'angle où les deux parties de l'école se rejoignent.

La nuit est tombée. Redescendant au Sud-Ouest par des pentes gazonnées, nous approchons d'une prairie que jouxte un hameau. Dans la lumière rouge d'un grand feu de broussailles, un cercle d'hommes entoure un objet ou un être vivant. Ils semblent s'adonner à un jeu ou accomplir quelque rituel de passage. On nous explique qu'il s'agit d'une cérémonie dont le sens s'est perdu ; les célébrants sont d'ailleurs chaque fois un peu moins nombreux.

Je caresse le museau tendre d'un cheval que retient une jeune fille dont le beau regard noir se pose un instant sur moi.

Nous remontons vers l'Est et l'école, et je me dis que je ne percerai jamais le secret de cette étrange scène. Je comprends que la fonction de cette école était d'inculquer à ses pensionnaires l'habitude -- devenue pour certains un culte -- du sacrifice, par le moyen d'exercices répétés dans un cercle étroit de préoccupations, et donc du renoncement à d'autres voies d'exploration de la vie, dont la scène de la prairie indiquait peut-être l'existence.

Je vais quitter à jamais cette école où je n'ai plus besoin de rester puisqu'elle m'a suffisamment préparé à devenir ce que je suis. Ma vie est à partir d'elle, seconde mère, puisqu'aussi bien c'est à la volonté de la première que je dois d'y être entré.

( Rédigé par : Jambrun )



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