lundi 28 mai 2012

" La Nonne militaire d'Espagne " , de Thomas de Quincey : le pacte de lecture

Mon copain Serge, le bouquiniste, me compte parmi ses fidèles clientes. Je trouve souvent chez lui des exemplaires d'ouvrages publiés dans les années 50/ 60 par les éditions/clubs : Club Français du Livre, Club du Meilleur Livre, Club des Libraires de France..., tous disparus aujourd'hui. Dans leurs collections figurent des titres parfois rares, dans des réalisations soignées : reliure solide et attrayante, typographie de qualité, illustrations. Cela me rappelle le temps de mon adolescence, où ma maman m'offrait de temps en temps un de ces livres, pour mon plus grand plaisir.

C'est ainsi que je suis tombée l'autre jour sur un récit de Thomas de Quincey, la Nonne militaire d'Espagne ( Club du meilleur livre, 1954). Ce n'est pas l'ouvrage le plus connu de de Quincey. C'est un des derniers textes publiés de son vivant (1847). Sauf erreur de ma part, il n'a pas été repris dans le volume de la Pléiade consacré à de Quincey.

La notion de pacte de lecture a été mise à la mode par Philippe Lejeune dans ses travaux sur l'autobiographie. En fait, c'est Thomas de Quincey qui pourrait bien en avoir eu l'idée le premier, comme en atteste le début du dernier chapitre de la Nonne militaire d'Espagne :

" Le temps est venu, maintenant, où il me faut en conclure ; mais j'autorise le lecteur à m'adresser une question avant que je ne pose ma plume. Allons, lecteur, dépêche-toi, concentre tes esprits et demande-moi ce que tu veux absolument me demander, car dans une minute et demie je vais écrire en lettres majuscules le mot FIN  -- après quoi, tu le sais, je n'aurai plus le droit d'ajouter la moindre syllabe. Il serait honteux de le faire, puisque ce mot FIN marque l'entrée en vigueur d'un pacte secret avec le lecteur, stipulant qu'il ne sera plus molesté par les mots, quelle que soit leur importance. Je prévois vingt contre un que je prévois la question que tu vas me poser. "

Je ne pense pas qu'il soit inutile voir dans cette idée de pacte secret avec le lecteur autre chose qu'un trait amusant. Le pacte existe bien, en ce sens que l'auteur d'un récit ne dispose que d'une quantité de mots donnée pour apporter des réponses aux questions que son lecteur est en droit de se poser. Mais une fois le mot FIN écrit, il est trop tard, l'auteur n'a pas le droit au repentir. Il n'est pas autorisé, en principe, à ajouter de post-scriptum explicatif.

Ce pacte tacite est important pour plusieurs raisons. D'abord, c'est l'auteur qui décide de la quantité et de la qualité des mots dont il disposera. Cette quantité ne dépend qu'apparemment de sa libre fantaisie. Il lui faut trouver la quantité exacte qui conviendra pour satisfaire les attentes du lecteur (bien entendu, cela n'implique pas que toutes les attentes de celui-ci soient satisfaites). Un peu trop de mots ou pas assez, des mots de qualité médiocre, et le livre ne comble ni les ambitions de son auteur ni les attentes du lecteur. Le choix des dimensions du récit est donc un élément essentiel de sa réussite. Les enjeux narratifs de la Fille du capitaine  ne sont pas ceux de Guerre et Paix. Ainsi un pacte tacite est-il passé entre l'auteur et son lecteur hypothétique, tel que le premier se le représente (par exemple les happy few de Stendhal) et,  puisque c'est toujours pour un public, quel qu'il soit, qu'on écrit, ce lecteur hypothétique, imaginé, rêvé, influe toujours sur la réalisation de l'oeuvre, comme l'a montré Umberto Eco dans Lector in fabula. Avoir conscience, pour un auteur, de l'existence de ce pacte, c'est en somme prendre pleinement son public au sérieux.

Je ne connais pas beaucoup l'oeuvre de Thomas de Quincey narrateur, mais si j'avais à le situer par rapport aux romanciers et nouvellistes français de son temps, je le placerais quelque part entre Stendhal et Mérimée. Cependant il n'a ni la réserve aristocratique du premier ni la sécheresse lucide du second. Il est plutôt le digne héritier du Sterne de Tristram Shandy  et du Diderot de Jacques le Fataliste, ainsi que du roman picaresque. Ce qu'on appelle les intrusions d'auteur sont fréquentes dans la Nonne militaire d'Espagne. Elles permettent à de Quincey d'établir avec son lecteur une relation amicale mais rarement complice a priori, sur le ton de la conversation, au fil de notations d'un humour savoureux ( Stendhal se les autorise aussi, mais plus rarement) qui lui fournissent autant d'occasions pour battre en brèche les idées reçues sur tous les sujets et inciter le lecteur à la réflexion.

 Le début du récit nous initie d'emblée à l'art narratif ironique et savant de de Quincey :

" Une nuit de l'an 1592 (quant à savoir laquelle, c'est là une énigme susceptible de 365 réponses), un Espagnol "fils de quelqu'un" (c'est-à-dire hidalgo), en la ville forte de Saint-Sébastien, reçut d'une infirmière l'annonce désagréable que sa femme venait de donner le jour à une fille. Il n'eût guère été possible à la pauvre écervelée de lui donner chose qui entrât moins dans ses vues. Il avait déjà trois filles, ce qui se trouvait dépasser, d'après ses propres calculs, de 2 + 1 le quota raisonnable de progéniture femelle. On eût pu s'accommoder à la rigueur d'un fils supplémentaire, mais les filles supplémentaires étaient alors le fléau même de l'Espagne. Il fit donc ce que tout gentilhomme espagnol fier et paresseux cherche à faire en pareil cas. Et certes je n'ai pas besoin d'ouvrir ici une parenthèse pour apprendre au vil lecteur anglais, qui se targue de son acharnement au travail, que le point d'honneur du gentilhomme espagnol reposait précisément sur ces deux qualités, la fierté et la paresse : car s'il n'était fier ou s'il avait quelque chose à faire, quel destin autre que la ruine attendrait la vieille noblesse espagnole ? [...] "

Un pacte secret avec le lecteur, stipulant qu' il  " ne sera plus molesté pas les mots " : n'est-ce pas affirmer que le rôle de l'écrivain de Quincey n'est pas de donner à son lecteur le plaisir de le conforter dans ses certitudes, mais au contraire de le molester en les ébranlant, en dérangeant son confort intellectuel ?

Le personnage central de la Nonne militaire d'Espagne a réellement existé. Elle s'appelait Catalina de Erauso et vécut dans la première moitié du XVIIe siècle. Elle rédigea son autobiographie, que de Quincey n'a connue que par le démarquage qu'en fit un  chroniqueur de la Revue des deux mondes et don il s'inspire très librement. L'article de Wikipedia évoque un personnage très masculinisé (comme en témoigne aussi le seul portrait qu'on ait conservé d'elle). Duelliste redoutable, elle expédia un nombre considérable d'adversaires, dont son propre frère !

De Quincey restitue à Catalina une féminité dont le personnage réel semble avoir été considérablement dépourvu et lui donne affectueusement dans le roman un prénom d'héroïne romantique : Kate. Ce qui est peut-être aussi  une manière de nous suggérer que l'écrivain a prêté beaucoup de lui-même à son personnage, en tout cas qu'il se sent proche d'elle comme d'une soeur.

Roman picaresque alertement mené, et qui tient d'un bout à l'autre son lecteur en haleine, réflexion sur l'ambiguïté sexuelle et sur la destinée, la Nonne militaire d'Espagne ne cesse d'affirmer les prérogatives de la littérature sur le réel, à commencer par les droits de l'imagination. Les droits imprescriptibles de la parenthèse interprétative et explicative aussi. Ainsi de Quincey propose-t-il d'interpréter la situation dramatique de Kate perdue parmi les hauts sommets des Andes à la lumière du Dit du Vieux Marin, de Coleridge, poème dont il nous expose ensuite les trois lectures différentes possibles. La fin du roman est aussi l'occasion de développer des considérations qui ne manquent pas de sel sur l'influence du Vicaire de Wakefield, d'Olivier Goldsmith, sur l'âme des jeunes filles tout juste pubères. Façon de jouer bien avant l'heure sur ce qu'on baptisera plus tard du terme pédantesque d'intertextualité...


Thomas de Quincey , La Nonne militaire d'Espagne, traduit de l'anglais par Pierre Schneider ; préfaces et commentaires de Maurice Saillet (Club du Meilleur Livre)

Umberto EcoLector in fabula


 La paix soit avec nous. Et avec nos esprits anglomanes.


( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Diego Velasquez, la Reddition de Breda (détail)


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