vendredi 4 mai 2012

Vive la burqa

Nos présidentiables sont donc d'accord au moins sur un point : l'interdiction de la burqa.

J'ai déjà eu l'occasion de m'exprimer sur cette question : faire l'impasse sur sa dimension érotique, c'est se condamner à n'y rien comprendre.

Or voici que je reçois le soutien -- tardif certes, mais il n'est jamais trop tard pour les bonnes causes --  d' une femme, et quelle femme ! Une Anglaise, de la meilleure société.

Le genre épistolaire n'est pas la spécialité exclusive des femmes, il s'en faut. Mais beaucoup d'entre elles y ont excellé, pour des raisons aisées à discerner, et lui ont fourni quelques unes de ses plus belles illustrations.

C'est le cas de Lady Mary W. Montagu (1689-1762), l'amie d'Alexander Pope et de William Congreve. Voltaire plaçait ses lettres au-dessus de celles de Madame de Sévigné.

En 1716, Edward W. Montagu, son époux, fut nommé ambassadeur à Constantinople. Le couple rejoignit la capitale  de l'empire ottoman, en passant par Vienne, Belgrade, Sofia et Andrinople. A cette époque, ces trois dernières villes faisaient partie de l'empire ottoman (Andrinople, aujourd'hui Edim, est toujours une ville turque). Dans une de ses lettres, Lady Mary décrit les campagnes ravagées par les guerres quasi incessantes, les reliques affreuses de champs de bataille tout récents que les voyageurs doivent traverser.

Les lettres de Turquie de Lady W. Montagu sont un chef-d'oeuvre d'intelligence, d'humour, d'observation précise et fine. Parvenue dans l'empire où régnait le sultan Ahmet III, passionné de tulipes, elle nous livre des descriptions enchanteresses des milieux de la Cour, à Andrinople et à Constantinople. Attentive aux détails de l'architecture, des parures, des bijoux, éblouie par la beauté des femmes, le raffinement de la culture, elle n'a certes pas beaucoup connu l'envers du décor; pourtant, lorsqu'elle s'aventure hors des milieux de la Cour, ses descriptions montrent un peuple sans doute plus heureux que plus d'un peuple de l'Occident chrétien. La sympathie de Voltaire pour l'Orient musulman doit sans doute beaucoup à la lecture des lettres de Lady Mary.

La grande dame venue d'Angleterre se persuade que la condition des femmes, tout au moins dans les milieux aristocratiques, est plus enviable que celle des Londoniennes de la meilleure société, notamment sur le plan de la liberté personnelle. Et c'est ainsi qu'elle en vient à faire l'éloge du voile intégral, équivalent de la burqa :

"  Pour ce qui est de la moralité et de la bonne  conduite, je puis dire, citant Arlequin : "Il en va pour elles comme pour nous ", et les dames turques ne commettent ni plus ni moins de péchés que les chrétiennes. Maintenant que je suis un peu familiarisée avec leurs particularismes, je ne puis m'empêcher d'admirer soit la discrétion exemplaire soit la bêtise extrême de tous les auteurs qui les ont décrites. Il est très facile de voir qu'elles ont plus de liberté que nous, aucune femme de quelque rang qu'elle soit n'étant autorisée à sortir dans les rues sans deux voiles, l'un qui lui cache tout le visage sauf les yeux, et l'autre toute la tête et pend dans le dos jusqu'à la taille. Quant à leurs formes, elles sont entièrement dissimulées sous ce qu'on nomme un ferigee dont nulle ne saurait se dispenser au-dehors. Cet habit, dont les longues manches recouvrent jusqu'à leurs ongles, les enveloppe entièrement  et rappelle un peu nos capes d'amazone. En hiver il est en drap, en été en fine étoffe ou en soie. Vous concevez qu'ainsi déguisées il est impossible de distinguer la grande dame de son esclave, que le plus jaloux des maris ne reconnaît pas son épouse s'il la croise et qu'aucun homme ne se risque à toucher ou à suivre une femme dans la rue.
   Ce camouflage perpétuel leur offre une liberté totale pour contenter leurs envies sans danger d'être démasquées. La méthode la plus courante de mener une liaison est de donner rendez-vous à l'amant dans une boutique juive. Ces magasins sont notoirement aussi pratiques que nos maisons indiennes, même pour ceux qui n'en font pas cet usage, car ils proposent un ample choix de colifichets auxquels se mêlent de riches marchandises. Les grandes dames laissent rarement leurs amants découvrir qui elles sont et il est fréquent qu'après une liaison de six mois ceux-ci ignorent toujours leur nom. Vous comprendrez sans peine que le nombre des épouses fidèles est très réduit dans un pays où elles n'ont rien à redouter de la vantardise de leurs amants, puisque tant de dames s'y exposent malgré la peur d'un châtiment dans l'autre monde, punition dont on ne menace d'ailleurs pas les dames turques. Elles n'ont pas davantage à craindre la rancoeur de leurs maris, car celles qui sont riches conservent tout leur argent et l'emporteront avec elles après un divorce, augmenté de ce qu'ils seront obligés de leur verser. En résumé, je considère les femmes turques comme les seuls êtres libres de cet empire; Même le Divan leur montre du respect, et le Grand Seigneur, quand un pacha est exécuté, ne s'autorise jamais à violer les privilèges du harem (ou appartement des femmes) qui revient à la veuve sans être fouillé. Elles ont tout pouvoir sur leurs propres esclaves et leur mari aucun, si ce n'est sur une ou deux vieilles femmes choisies par la dame. [...] "

Est-il possible de démontrer avec plus d'esprit que le libertinage est inséparable de la liberté individuelle et sa meilleure pierre de touche ? Curieusement, la description des moeurs des dames turques par Lady Mary évoque tout-à-fait la Venise de la même époque, telle qu'elle nous apparaît dans les peintures de Pietro Longhi , et dans les Mémoires de Casanova.

Ce texte de Lady Mary W. Montagu nous montre aussi que ce n'est pas nécessairement la nature du régime politique qui est le pire ennemi de la liberté individuelle et de son aimable ami, le libertinage, c'est la pauvreté associée à l'ignorance et soumise à la dictature des intégrismes de toute espèce.

Imaginons un instant le paradis que serait notre pays si, au lieu de ces imbéciles campagnes contre la prostitution et le cannabis, on autorisait l'ouverture d'équivalents de ces maisons indiennes dont parle Lady Mary : elles serviraient de lieux de rendez-vous pour des couples éphémères; on y louerait des chambres délicatement meublées; on y proposerait tous les accessoires et adjuvants souhaitables. Surtout,  les clients des deux sexes s'y rendraient revêtus de ces tenues impénétrables aux regards que décrit Lady Mary. Il me semble me rappeler que Kubrick a décrit un peu cela dans Eyes wide shut, mais il s'agissait d'une société secrète. Tandis que, ce qu'il faudrait ce serait la possibilité pour les dames et les messieurs de trouver leur plaisir à n'importe quelle heure du jour et de la nuit, en faisant leurs courses, en allant voter. D'ailleurs, les imbéciles et ennuyeuses tenues qui sont aujourd'hui les nôtres seraient abandonnées au profit de chatoyants ensembles qu'on voit dans les rues des villes d'Afrique mais qui restent réservées aux femmes. Chacune et chacun vaquerait masqué à ses occupations ne laissant apparaître que la partie du corps qu' elle / il estimerait productif de laisser à nu : les yeux, un sein, un genou, les deux genoux, le sexe, l'auriculaire... On s'amuserait à déguiser sa voix, on s'inventerait des identités, des C. V. imaginaires ; on serait du sexe qu'on n'est pas ; on lancerait des modes... Tout cela existe, certes, mais à une échelle réduite, alors que c'est toute la société qui basculerait dans un carnaval permanent. Le voisin grincheux qu'on supporte depuis dix ans apparaîtrait tout d'un coup sous un jour attrayant qu'on n'aurait jamais soupçonné autrement... Des époux qui ne s'adressaient plus la parole depuis des lustres se retrouveraient incognito pour des étreintes passionnées.... Excusez-moi, cher Monsieur, mais il me semble, si je me souviens bien, que je vous ai déjà rencontré quelque part.... -- A moi aussi, chère Madame, il me semble, si je me souviens bien, que je vous ai déjà rencontrée quelque part... Mais le son de la voix vous trahit... Aussi, la plupart du temps, resterait-on silencieux... Quel repos... Mais on n'en penserait pas moins.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

Lady Mary Wortley MontaguLettres turques   ( Mercure de France)

Cioran,    Précis de  décomposition  ( Gallimard)


( rédigé par : Gérard )



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