mercredi 6 juin 2012

Ce matin-là

Ce matin-là, de bonne heure, mon père était descendu du village sur la colline, dans la vallée de l'Huisne, où il avait loué un potager; les légumes qu'il y cultivait pour notre consommation familiale étaient précieux pour améliorer l'ordinaire; je revois les nouilles plates que ma mère fabriquait et faisait sécher sur des fils à linge... 

Il devait être un peu moins de 7 heures du matin. La campagne était encore lovée dans son silence nocturne. Mon père crut percevoir un bruit inhabituel. Chose plus inhabituelle encore, ce bruit paraissait venir de la terre. Mon père s'agenouilla et colla l'oreille au sol, entre ses plants de salades et ses rames de haricots.

Le bruit venait effectivement de la terre. C'était un roulement profond, continu ; le sol vibrait légèrement.

Le village où nous vivions alors est situé, à vol d'oiseau, à environ 200 km d' une plage normande qui ne portait pas encore le nom d'Omaha Beach. Le bruit qu'entendit mon père ce matin-là était celui de la bataille qui venait de commencer.

Ce bruit que je n'ai pas entendu et que mon père m'a raconté, je l'entends comme si c'était hier.

Bien plus tard, je me suis rendu à Omaha Beach. C'était un beau mois de juin. La plage était presque déserte.  Ma nièce, qui nous accompagnait, courait, heureuse, sur le sable, dans la beauté de ses dix-huit ans. Le matin, nous avions visité la cathédrale de Bayeux et j'y avais pris des photos ; c'était encore l'époque de l'argentique. J'ai photographié ma nièce dansant sur le sable, et par suite d'une fausse manoeuvre, j'ai surimpressionné une photo précédente. Ainsi, en une troublante coïncidence, on voit ma nièce danser sur la plage d 'Omaha Beach parmi des cierges allumés dans des chapelles funéraires.

Nous sommes montés ensuite au grand cimetière qui domine la plage. C'est un lieu très beau et très paisible. Entre les grands pins, la mer palpitait, étincelante sérénité.

J'ai lu sur les croix blanches les noms de ces jeunes gens dont un grand nombre avaient tout juste dix-huit ans. Si j'ai eu le privilège de mener une existence digne d'un être humain, c'est à eux  -- et à beaucoup d'autres, bien sûr -- que je le dois.

Dans les années qui suivirent la Libération, la route nationale 23 qui relie Le Mans à Paris fut jalonnée de bornes kilométriques d'une forme particulière, destinées à rappeler aux usagers que c'était ce chemin qu'avaient emprunté les troupes en route pour libérer la France. C'était comme si chacune d'elles fixait sur la pellicule de l'imaginaire l'instantané d' un passage qui avait changé notre destin à tous.



Additum 1 - Il existe dans la région de Saint-Lô, à la Cambe un grand cimetière, analogue à celui de Colleville, où ont été enterrés les morts allemands de la bataille de Normandie : presque tous avaient dix-huit ans. Pendant les derniers mois de la guerre, le pouvoir nazi épuisait ses dernières réserves humaines. Pour contenir l'assaut des troupes soviétiques sur Berlin, ce sont des adolescents qu'on  recruta.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux d'antan.

( Rédigé par : J.-C. Azerty )


2 commentaires:

JC a dit…

Merci pour eux.
Sincèrement.

JC a dit…

Jambrun,
vous qui fûtes toucheur et qui êtes retoucheur.... vous pourriez quelque chose pour retoucher la photo lamentable de notre Président intérimaire ?
Elle est vraiment ratée, ....à moins que...