samedi 16 juin 2012

Enfants martyrs

Depuis qu'en principe les châtiments corporels ne font plus partie de l'arsenal des mesures de coercition et d'intimidation dont les parents pouvaient légitimement et efficacement user pour venir à bout des résistances non moins légitimes de leurs enfants, ceux-ci jouissent d'une tranquillité et d'une impunité que nous autres, nés avant mai 68, n'avons pas eu la chance de connaître. Moi, par exemple, j'ai été plus d'une fois brutalisé par mes parents dont l'inconscience et l'indignité ne furent malheureusement pas sanctionnés comme ils l'auraient certainement été quelques années plus tard. Circonstance aggravante, ils n'avaient pas pris la peine de lire Françoise Dolto.

Il faut dire qu'elle n'avait encore rien publié. N'empêche. Ses idées étaient dans l'air. Ils auraient pu anticiper. Mais le manque d'imagination, l'étouffant traintrain provincial et, il faut bien l'avouer, une certaine médiocrité, assez typique de cette espèce de petits boulots besogneux assez répandue dans la France des années cinquante, les empêchèrent de traiter leur fils unique (1) avec le tact, le respect, la déférence qu'appelait ma nature exceptionnellement délicate et mes dons très au-dessus de la moyenne.

Plus d'une fois je fus donc frappé par eux. Au moins deux fois, pour tout dire.

La première fois, j'avais treize ans. Treize ans : l'âge où les mauvais traitements laissent une trace indélébile, avec leur cortège de révoltes, de fugues, de dérives délinquantes et de prises de substances nocives.

Treize ans. Ma soeur cadette en avait douze et, en frère aîné conscient de ses responsabilités, je la faisais profiter  de ma légère avance dans le domaine  des connaissances en tous genres que j'accumulais au collège,  avec un zèle aiguillonné par cette vive curiosité dont j'ai toujours fait preuve et qui rend mon commerce si attachant.

Ce jour-là, je venais d'apprendre en cour de récréation une histoire fort instructive que je n'avais pas, il est vrai, tout à fait comprise.

C'est l'histoire bien connue du type qui veut traverser le désert et qui fait l'emplette d'un chameau. Les voilà tous les deux en route, mais bientôt le chameau s'arrête et refuse de repartir. Réprimandes, injures coups, rien n'y fait. Le chameau reste aussi buté dans son refus qu'un âne du Poitou. Puis, tout d'un coup, le chameau parle :

-- Si tu veux que je continue, fais-moi un pompier.

Fureur et tempête, pollop. Le chameau se rit, et le chamelier finit par s'exécuter. Les voilà repartis, jusqu'au prochain arrêt :

-- Si tu veux que je continue, fais-moi un pompier, dit le chameau qui ricane entre ses dents jaunes.

Et ainsi de suite, une bonne dizaine de fois.

J' entrepris donc de raconter cette histoire hautement éducative à ma petite soeur dans sa chambre, quand ma mère entra à pas de loup, histoire de savoir ce que nous fabriquions, puisque, pour une fois, elle ne nous entendait pas nous battre.

Je ne la vis ni ne l'entendis. Je dis à ma petite soeur :

-- Elle est un peu répétitive, cette histoire. Peut-être que ça t'ennnuie... Tu veux que je continue ?

-- Oh voui !

-- Eh ben, fais-moi un pompier.

C'est alors que, telle la foudre, une paire de mornifles vint doucher mon enthousiasme pédagogique.
 
Je l'avoue : à treize ans je ne savais toujours pas ce que c'est qu'un pompier ; le terme technique de fellation m'était totalement inconnu. On peine aujourd'hui à croire possible une aussi profonde ignorance chez un pré-adolescent prépubère. Misère intellectuelle rimait avec misère sexuelle dans cette France profonde et provinciale d'avant mai 58.

Mon père fit preuve, lui aussi, d'une scandaleuse brutalité à mon égard. C'était un soir, à table, quelques semaines après l'incident que je viens de relater.  Il  venait de prononcer le bénédicité et nous commencions de laper notre soupe au potiron. Je dis à ma petite soeur :

J'ai appris une chanson, ce matin au collège. Tu veux que je te la chante ?

Elle me regarda, mi-figue mi-raisin, je me demande encore pourquoi.

J'entonnai donc ladite chanson que, pour mon malheur, je n'avais pas tout-à-fait comprise, et qui disait :

Depuis que ma femme est morte
Je ne baise plus
Je décharge dans ma culotte
ça m'colle au cul. !

Une étourdissante paire de va-te-laver me chauffa instantanément les joues et je fus prié de rejoindre illico ma chambrette, où je me retournai dans mon lit jusqu'au matin, sans parvenir à trouver la raison de cette cuisante semonce paternelle.

Il faut croire que j'ai un bon fond car, en dépit de l'injuste violence dont firent preuve à mon égard mes parents en ces deux occasions, je ne sombrai ni dans la délinquance ni dans la consommation de substances psychotropes.

Ma femme, qui a le même âge que ma petite soeur (l'âge qu'a ma petite soeur aujourd'hui, s'entend), fut, elle aussi, odieusement brutalisée par son père. C'est sans doute ce passé d'enfants martyrs qui nous a rapprochés. Nous venions de nous fiancer, au cours d'une brève permission à Grasse, chez ses parents, et, en lieu et place de bague de fiançailles sans doute, je m'empressai de lui raconter l'histoire du pompier. Elle daigna en rire, sans m'avouer qu'elle ne l'avait pas tout-à-fait comprise. Il faut dire que c'était une jeune fille de bonne famille et que ça se passait bien avant mai 68. Le soir, après les avoir embrassés tous comme du bon pain (elle surtout), j'embarquai à la gare de Cannes dans l'express de nuit pour Paris.

Au dîner, le soir même, dans son innocence pas tout-à-fait virginale mais presque, elle demanda à son père :

-- Papa ...

-- Ma chérie ?

-- Qu'est-ce que c'est, faire un pompier ?

Une gifle ! Ce père indigne lui balança une gifle. A sa fille de vingt-trois ans ! surtout le soir même du jour où je venais de la lui demander en mariage ! Je rappelle que ça se passait  avant mai 68.

Il faut dire que le père n'en était pas à sa première brutalité. Dix ans avant, il avait déjà morniflé la malheureuse enfant, âgée de treize ans (décidément, c'est l'âge tragique !), qui, tout juste rentrée à la fin de l'été d'un séjour chez les guidouilles, venait de lui casser un oeuf dur sur la tête, comme on le faisait tout naturellement entre copines, avant de l'éplucher,  avec la bénédiction du curé qui faisait semblant de les encadrer et auprès de qui  cet escadron de gamines prêtes à tous les forfaits avait vraisemblablement appris cette originale manière de table. Outre cet exercice, leur principale occupation consistait à zyeuter sous la soutane du bon prêtre (car il portait soutane, c'était bien avant mai 68)  quand il se posait dans l'herbe, pour voir s'il portait un slip  (2). Cela se passait sur les pelouses qui entourent Notre-Dame-de-la Salette, où ce petit phalanstère était censé être en pélé.

 Mon père, pardonnez-leur car elles ne savent ni ce qu'elles disent ni ce qu'elles font !


Note 1  . -- "leur fils unique" : je veux dire que j'étais leur seul enfant de sexe mâle. J'avais bien une soeur, mais  une fille, ça ne compte pas.

Note 2 . -- Renseignement pris auprès de l'intéressée, il s'agissait bel et bien d'apercevoir les burettes du desservant.


La paix soit avec nous. Et avec nos esperitz animaux.


( Rédigé par : J.-C. Azerty)

Il a pas l'air franc du collier

1 commentaire:

JC a dit…

Je n'ai jamais été battu !
Mon art de la délation, un usage immodéré du mensonge, une fourberie sans pareille, faisaient que mon frère (qui n'avait pas les moyens de se payer un avocat bien mûr ) prenait la correction que j'avais méritée...
Bien entendu nous sommes définitivement fâchés.
L'ancien sale gosse n'a pas supporté qu'on me considère comme un ange raisonnable et sans vice...