vendredi 15 juin 2012

Esse est percipi, ou la royauté de la fiction

" déjà les Grecs savaient que nous sommes les ombres d'un rêve "
                                                                                             ( Jorge-Luis Borges)


" Le monde est ma représentation" -- c'est une vérité qui vaut pour tout être vivant et connaissant, encore que seul l'homme puisse la porter à la conscience réfléchie et abstraite ; et quand il le fait effectivement, il accède à la réflexion philosophique. Alors il se rend à la certitude et l'évidence, que ce qui est connu par lui n'est ni le soleil ni la terre mais que ce n'est jamais qu'un oeil voyant un soleil, une main touchant une terre, que le monde environnant n'existe qu'à titre de représentation, c'est-à-dire seulement en rapport avec quelque chose d'autre : avec ce qui se représente, à savoir l'homme lui-même. -- S'il est une vérité qui peut être énoncée a priori, c'est bien celle-là, car elle est l'expression de la forme de toute expérience possible et concevable, cette forme qui est plus générale que toutes les autres, plus générale que le temps, l'espace et la causalité, car ces dernières la présupposent toutes."

Ces lignes ouvrent Le Monde comme volonté et représentation, d'Arthur Schopenhauer.

Dans ces premières pages, Schopenhauer postule la relation entre le monde et "quelque chose d'autre", à savoir "l'homme lui-même", la relation entre l'objet représenté et le sujet.

Que le sujet pensant, sujet de la représentation du monde et de lui-même en tant qu'objet, existe, on l'accordera à Descartes et à Schopenhauer. Mais qu'est-ce qui m'assure que quoi que ce soit du monde existe comme objet en dehors de la représentation que j'en ai, que mon corps existe en dehors de la représentation que j'en ai,  que Je existe autrement qu'en tant que puissance pensante, représentante, rêvante ? que quelque chose existe qui ne soit pas ce Je, qui soit extérieur à ce Je ? Il me semble que Schopenhauer ne lève pas cette incertitude. Rien n'assure que la faculté représentante n'invente pas son objet.

Tout m'assure en revanche que ce Je est la seule réalité à laquelle je puisse accéder. Je accède à je, et à rien d'autre.

Ainsi, je suis pris, de la naissance à la mort, dans la nasse des représentations, sans aucun moyen d'en sortir. Le réel extérieur à ma pensée m'est absolument inaccessible et ne peut être envisagé que comme hypothèse invérifiable. De la naissance à la mort, je développe le rêve de ma vie sans jamais pouvoir m'assurer que je ne rêve pas. Bien au contraire, tout me suggère que je rêve. Tout me dit en tout cas que rien n'existe hors de mes représentations, Schopenhauer et toute son oeuvre compris. Ma conscience a inventé Schopenhauer, elle a inventé son livre, cet objet fait d'une substance qu'elle a décidé d'appeler "papier". Elle a inventé le langage, inventé le monde et tout ce qu'elle sait de lui. Elle a inventé les êtres fictifs auxquels il m'a plu de lier mon sort, parents, épouse, enfants,  amis, amantes,  elle a inventé toutes les images,  inventé l'écriture. Elle a tout rêvé, elle a tout inventé. Elle a inventé Platon, Napoléon, Einstein, les chiens, les chats et les fourmis. Elle a inventé la physique quantique même si elle a délégué à d'autres créatures, dont mon imagination esquisse à peine les contours, le soin de la formuler en équations, de la comprendre et d'en développer des applications. Elle a inventé Dieu : enfin, cette fantaisie que des créatures nées de sa fantaisie ( et qu'elle a décidé de nommer "chrétiens", "juifs" ou "musulmans") appellent ainsi. Mais en réalité Dieu, c'est ma conscience, puisque elle a tout inventé au gré de sa fantaisie, la Nature aussi bien que l'Histoire universelle. N'accède à l'existence que ce dont j'ai conscience. L'univers entier, tous les êtres vivants, tous les êtres imaginaires, Dieu aussi bien que Popeye, tout cela n'existe qu'autant que j'en ai conscience, qu'autant que ma conscience daigne s'en souvenir, qu'autant qu'elle le veut bien. Quand la fantaisie lui prendra d'écrire le mot "fin", et que, cessant d'inventer ma vie, elle décidera d'inventer ma  mort et la sienne, tout s'arrêtera, les personnages et les décors du rêve se dissiperont, impalpable fumée, et tout s'en retournera au néant.

Ainsi, presque chaque jour depuis bientôt deux ans, j'aurai utilisé l'objet fictif appelé " internet" (objet dont je suis l'inventeur, puisque si je n'en avais pas conçu l'idée, si je ne me représentais pas l'objet, il n'existerait pas, comme tout le reste), pour "mettre en ligne" des textes (" mettre en ligne", c'est une expression que j'ai inventée, comme tous les mots dont je me sers, puisque je me suis "instruit" en me servant de créatures fictives -- mes "parents", mes "instituteurs", mes "professeurs" etc.).  Des "textes" qui tous, sans exception, sont des fictions, même s'il m'arrive de ne pas les désigner comme telles. A moins qu'ils ne soient tous l'expression de la réalité dans laquelle je me meus, sans jamais pouvoir me prouver que cette réalité peut être contredite par d'autres. Réalité et fiction s'équivalent, envers et endroit de la même médaille. Solipsisme ? Sans doute. Folie ? la folie ne serait-elle pas une fiction/réalité qui se serait figée une fois pour toutes ?

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" Je" ? Mais qui est ce "je" qui se disperse et se dissout dans une série de créatures fictives aux noms de fantaisie ? L'existence  de ce "je" est elle-même problématique et ne paraît à peu près assurée que dans le "présent", un présent qui n'est qu'un incessant passage entre ce qui n'existe plus et ce qui n'existe pas.

Extraordinaire et dérisoire puissance que celle de la représentation, autrement dit de la fiction, ou de la seule réalité à laquelle nous puissions avoir accès : la nôtre. Ma divine conscience a tout inventé ; à chaque instant de ma vie, elle construit et développe son rêve, mais elle n'a droit qu'à un rêve, fût-il le plus discontinu, le plus protéiforme des rêves, et elle sait que ce rêve prendra fin avec elle.

"Ma divine conscience a tout inventé"... Et si elle-même n'était qu'un songe, et si elle-même était inventée ? Ce serait la seconde étape pour s'aventurer dans l'abyme borgésien. Mais il est bien plus difficile  de se représenter cela. Peut-être quelques lignes de Proust, au début de A la Recherche du temps perdu, peuvent-elles y aider. Décrivant les pensées du rêve dans le premier sommeil, il écrit :

" [...] je n'avais pas cessé en dormant de faire des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un tour un peu particulier ; il me semblait que j'étais moi-même ce dont parlait l'ouvrage  : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les empêchait de se rendre compte que le bougeoir n'était plus allumé. "

Qu'est-ce alors qu'une conscience qui est comme bue par ses objets, qui n'en est plus distincte ? Existe-t-elle encore en tant que "conscience-de" ?  l'Univers se mire et se rêve dans l'infime parcelle d'une conscience éphémère, changeant sans cesse de miroirs et de rêves.

Un peu plus loin dans cet admirable prologue de La Recherche, le narrateur se demande :


" Peut-être l'immobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre certitude que ce sont elles et non pas d'autres, par l'immobilité de notre pensée en face d'elles."

Fragile illusion d'immobilité au sein de l'universelle mobilité, de l'universelle fluidité, de l'universelle évanescence.

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Mais allons,  cette conscience, qu'est-ce autre chose qu'une fonction du corps vivant, produit d'un organe, le cerveau, comme l'insuline est le produit du pancréas, comme le sang est le produit de la moelle osseuse ? fonction adaptative du corps vivant, chargée de réguler les rapports qu'il entretient avec le monde et avec lui-même,  au bout de la chaîne des organes spécialisés dans le traitement de l'information, terminal de l'ordinateur... Conscience d'un homme, conscience d'un chat, conscience d'une sauterelle, conscience d'un arbre, la différence est-elle si grande, la valeur est-elle plus grande ?  Corps mort : conscience évaporée, avec tout ce qu'elle maintenait tant bien que mal dans l'existence : individualité, connaissances, désirs, émotions, sentiments, tout cela dissipé dans l'instant comme fumée légère dans le vent.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits éphémères, poreux et vaporeux.


( Rédigé par : Gehrardt von Krollok )

1 commentaire:

JC a dit…

Evidemment ce sont des questions que l'on peut se poser. Elles ont l'avantage de nous distraire des questions importantes.