vendredi 29 juin 2012

La fin du latin



Cinq ans déjà. Cinq ans qu’il avait accompagné jusqu’à sa dernière demeure sa chère Marie-Jeanne. Cinq ans qu’il ne débouchait plus rituellement pour eux deux le carafon de whisky (Talisker) avant d’entamer la conversation du soir, en latin. Moment qui faisait naître dans leurs vieux coeurs à l’unisson une émotion sacrée ! Car ils en étaient les derniers locuteurs européens ! Oui de l’auguste langue, — de l’idiome d’Auguste — ils étaient, sur le vieux  – ô combien vieux -- continent, les ultimes jaspinateurs.

Non seulement les ultimes locuteurs, mais, hélas! les ultimes lecteurs, et les ultimes scripteurs. Quand ils ne se parlaient pas latin, ils se disaient leur vieil amour intact dans d'émouvants billets qu'ils se glissaient sous la porte (car ils faisaient chambre à part). Cela donnait, par exemple :

«  Carissime, noli oblivisci cras emere quattuor courgettas ad superettam « 

ou bien :

«  Vetus salopa, quid dicas de aliquo cunnilinguo post prandium ? « 

Marie-Jeanne avait été la spécialiste incontestée du pseudo-Properce, dont sa traduction avait fait sensation, peu avant l’invasion de la Pologne, dans le cercle (restreint) des connaisseurs du pseudo-Properce. Une des grandes tristesses d’une vie entièrement consacrée au pseudo-Properce avait été le refus des éditions « Les Belles Lettres », après l’incendie mémorable de leur entrepôt, -- catastrophe que d'aucuns n'hésitèrent pas à comparer à l'incendie de la bibliothèque d'Alexandrie -- de rééditer le pseudo-Properce dans sa traduction, au motif qu’aucun amateur du pseudo-Properce n’en avait acheté un exemplaire depuis 1941. Vu l'exquise sensibilité de Marie-Jeanne, cette ingratitude crasse ne fut pas pour peu dans le déclin de sa santé et dans la hâtaison de sa mort.

Lui-même avait commis, dans leurs années heureuses, un ouvrage salué en son temps par l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres,  Les petits pots de Mediolanum , ouvrage consacré à la description d'une céramique ornée d’une représentation du  » Combat d’Hector et ‘Hélène », partiellement décrite dans un fragment de quatre vers du pseudo-Virgile (Vaticanus 20012/B). Pour cet ouvrage, il avait reçu en 1972 le prix du Livre le plus Chiant de l'Année, des mains de Pascal Quignard, qui en fut le premier lauréat.


Bien avant leur prise de retraite, plus aucun étudiant ne fréquentait leurs cours et ils en étaient réduits, pour éviter d'être placardisés ou – pire – d'être reconvertis dans des tâches indignes ( Marie-Jeanne en technicienne de surface, il n'osait pas l'imaginer), de bidouiller des listes de présence fantômes et d'organiser des examens fictifs. Lui-même s'astreignait à rédiger des thèses de doctorat qu'il faisait soutenir par des SDF recrutés aux portes de la fac, sans grand risque d'être confondu, puisque, tous leurs collègues étant morts, démissionnaires ou partis à la retraite, Marie-Jeanne et lui restaient seuls habilités à juger des qualités de l'impétrant.

Mais maintenant, Marie-Jeanne disparue, il sentait  que la fin approchait. Il avait bien essayé de se consoler en entreprenant la traduction latine d'un recueil de vieilles chansons d'amour mélancoliques du domaine français, dont la première disait (dans sa traduction) :


"  Posquam mortua est uxor mea
    Non jam futuo
    Semen meum in culottinis meis ejaculor
    Id ad culum meum haeret    "


Métriquement parlant, ce n'était peut-être pas aussi accompli que du Tibulle, mais la sincérité y était.


Mais ce travail lui-même, il ne tarda pas à le laisser en plan. Il est vrai qu’on venait de lui diagnostiquer un Alzimémère irréversible qui, après lui avoir bouffé successivement ses souvenirs d’enfance et de jeunesse, sa période érotique (1937/1938) avec Marie-Jeanne et même leur voyage de 1942 à Vichy où ils avaient eu l’honneur d’être reçus par le Maréchal, lui rognait à présent, non seulement le pseudo-Virgile, mais même la Première Catilinaire, de Cicéron, qu’il connaissait par coeur. A vrai dire il n’était plus guère capable que d’en réciter le fameux « Quousque tandem abutere, Catilina, patientia nostra ? » , mais alors, à satiété. Au point que son neurolo-gérontologue, qui ne lisait pas le latin, avait pourtant noté, à force de l’entendre, l’apostrophe célèbre, et prévenu la gouvernante : « Quand vous l’entendrez buter sur cette phrase, c’est que ce sera le commencement de la fin ».

Et effectivement, ça ne tarda pas à partir en quenouille. Le premier signe alarmant fut la transformation de « Catilina » en « Catalina », conspirateur d’avant J.-C. brutalement changé en hydravion de WW2, comme dans un vieux film des Marx Brothers.  » O Catalinetta bella tchi tchi ! », s’efforçait bien de lui faire chanter la gouvernante, mais il n’avait jamais été doué pour la musique.

Enfin ce fut la fin c’est pas trop tôt abrégeons.


Un soir qu’elle venait de l’installer sur sa chaise percée devant son potage aux supions (1), il entonna :  

» Quousque tandem a…a…a…

-- A vos souhaits, fit la gouvernante.

Mais « abutere » ne vint pas. Il était à bout. Il ne lui restait plus qu’à s’abîmer la face dans le potage, ce qu’il fit avec une certaine brusquerie, toute juvénile, ma foi.

Telle fut la vraie fin finale du latin en Occident.


Note 1 . - aux supions de collège, bien entendu.


 Pax sit nobiscum.Et cum animali spiritu nostro.

( Rédigé par :  John Brown )

Entre le buste du vieux Cicéron et le portrait de cette mulier superba, y avait pas photo


1 commentaire:

JC (admiratif) a dit…

Momus, une gouvernante aussi superbe... je deviendrais vite, perdant de ma superbe, ingouvernable ...