dimanche 10 juin 2012

"Penser à droite", d'Emmanuel Terray : la querelle des universaux



On le sait, la pire erreur, à la guerre, c'est de sous-estimer l'adversaire. L' engagement d'Emmanuel Terray dans les combats de l'extrême-gauche à partir de mai 68 est connu. Le livre de lui qui vient de paraître aux éditions Galilée, Penser à droite, n'est nullement un livre polémique. Une citation de Spinoza, placée en exergue, en annonce le ton :

«  J'ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. « 

Il s'agit pour Emmanuel Terray de mettre en lumière les tendances majeures et permanentes de la pensée de droite ( choix du réalisme contre l' « utopie », goût de l'ordre, de l'autorité...). Il s'appuie pour cela sur l'examen des textes des plus prestigieux représentants de la pensée de droite en France depuis la Révolution ( puisqu'aussi bien c'est à partir de la Révolution qu'est devenue vraiment visible cette fracture à laquelle nous sommes aujourd'hui habitués, entre une pensée de droite et une pensée de gauche ) : ainsi, Rivarol, Joseph de Maistre, Bonald, Tocqueville, Auguste Comte, Maurice Barrès, Charles Maurras sont tour à tour convoqués par lui pour illustrer son propos. Le choix et la qualité des nombreuses citations de son essai font découvrir le talent et la rigueur de la pensée de théoriciens qu'à part Tocqueville sans doute, et Comte peut-être, on ne lit plus guère. Bien à tort car c'est en effet dans les textes de ces pères fondateurs que se laissent le mieux discerner les lignes directrices toujours bien vivantes de la pensée de droite.

«  La » pensée de droite ? A condition qu'il n'y ait qu'une pensée de droite . Emmanuel Terray consacre en fait une grande partie de son essai à mettre en lumière l'antagonisme de deux grandes tendances de la pensée de droite. La conclusion de son livre propose d'ailleurs un tableau récapitulatif des aspects de cet antagonisme. A une droite acquise au libéralisme économique et à la société de consommation, prônant la mobilité, le changement, l'innovation, valorisant le risque et la compétition des individus, celle qui a le vent en poupe aujourd'hui ( mais pour combien de temps encore ), s'oppose une droite attachée au conservatisme social et aux valeurs de stabilité, de continuité, de sécurité, au patriotisme et à l'unité consensuelle. Faut-il privilégier l' individu ou la collectivité, la liberté ou la contrainte, les droits ou les devoirs, ces questions sont au coeur de cet antagonisme. Emmanuel Terray montre aussi qu'au gré des circonstances, la pensée de droite peut glisser d'une position à la position antagoniste, quand elle y a intérêt. Tout le quinquennat de Nicolas Sarkozy a d'ailleurs – me semble-t-il -- abondamment illustré cette versatilité manoeuvrière, passablement cynique et résolument pragmatique. C'est ce pragmatisme que la pensée de droite n'a de cesse d'opposer à la gauche, toujours suspecte à ses yeux de sacrifier les réalités sur l'autel des grands principes abstraits, vides selon elle de tout contenu concret, et constamment démentis par le réel.

Lisant Emmanuel Terray, on ne peut s'empêcher de se demander ce que devrait être, face à cette pensée de droite, une authentique pensée de gauche. C'est peut-être la question qu'il souhaite en effet que nous nous posions, bien qu'il ne la pose jamais lui-même dans son livre.

Ce serait une erreur, à mon avis, de croire que la pensée « de gauche «  soit à l'abri de cette dialectique du libéralisme et du conservatisme qui travaille la pensée de droite, même si le contenu des deux notions peut et doit être envisagé différemment dans chacun des deux camps. Pour une pensée de gauche, la notion de liberté, la notion d'ordre, la notion d'autorité, n'ont manifestement pas le même contenu, la même portée, n'ouvrent pas les mêmes perspectives pratiques, que pour une pensée de droite. Il n'empêche que, dans l'histoire du marxisme-léninisme par exemple, le concept d'ordre a joué un rôle essentiel, avec les résultats qu'on sait. La tâche de Marx, après la fin de la très ancienne société d'ordres (noblesse/clergé/ tiers-état -- , recouvrant une distinction plus ancienne encore, celle des bellatores /oratores /laboratores), fut de cerner l'ordre nouveau qui avait pris la place de l'ordre ancien : les protagonistes, enchaînés par un lien dialectique, sont désormais la bourgeoisie et le prolétariat. La pensée de droite n'a cessé de dénoncer cette description, au nom de la diversité du réel. Terray écrit à ce sujet :

«  Dans notre rencontre avec le réel, dans l'expérience, nous ne rencontrons que des individus ou des singularités : telle personne, tel objet présent ici et maintenant. Sitôt que nous entreprenons de classer ces individus ou ces singularités selon leurs ressemblances, les résultats auxquels nous parvenons – les concepts sous lesquels nous les réunissons, la série ordonnée des espèces, des genres et des catégories – sont notre oeuvre, et ils appartiennent au registre de la pensée ; en les produisant, nous nous écartons donc de la réalité. « 

Pour un penseur de droite, Marx succombe donc au péché mignon de la pensée de gauche : oublier le réel au profit de catégories abstraites, au contenu vide. Ce que le penseur de droite oublie cependant, c'est que la démarche intellectuelle de Marx est conforme à la pensée scientifique qui, pour avoir une meilleure prise sur le réel, ne cesse de le prendre dans la nasse de classifications abstraites. Le marxisme, on le sait, se veut un matérialisme...scientifique.

Le problème, cependant, est de savoir si ces catégories marxistes de bourgeoisie et de prolétariat ont une réelle rigueur scientifique, même pour l' Europe occidentale de la première révolution industrielle. Quoi qu'il en soit de ce problème, Marx lègue aux révolutionnaires du XXe siècle un simpliste mais d'autant plus redoutable instrument de classification et de remise en ... ordre, après le bref désordre de la révolution, instrument dont le stalinisme, le maoïsme de la révolution culturelle et le Kampuchea...démocratique actualiseront les potentialités terroristes. C'est le résultat mortifère de ce qu'Emmanuel Terray appelle « la réification des abstractions ».

Il existe donc bien aussi deux tendances antagonistes de la pensée de gauche, l'une priviégiant les valeurs d'ordre (ordre nouveau instauré et maintenu par le parti commmuniste, « fer de lance » du prolétariat, et dont la Corée du Nord donne aujourd'hui encore une illustration caricaturale), l'autre privilégiant les valeurs de liberté individuelle poussée à l'extrême, et dont l'anarchisme serait le plus pur représentant.

Sur certains points, pensée de gauche et pensée de droite pourraient d'ailleurs se rejoindre, si la mauvaise foi de la seconde ne lui permettait d'éviter d'être prise au piège de ses contradictions. Emmanuel Terray note que la pensée de droite tend à préférer à la notion d'égalité celle d'équité. C'est ainsi que naguère, dans son rapport pour l'an 2000, Alain Minc insista sur la nécessité de préférer la seconde à la première. On ne le voit pas aujourd'hui enfourcher ce cheval de bataille, alors que la Gauche au pouvoir se prépare à mettre en oeuvre une réforme fiscale fondée sur le principe simple (et d'ailleurs, peu ou prou, depuis longtemps mis en oeuvre) qui consiste à imposer davantage les riches, proportionnellement à leurs revenus, et moins les pauvres : ces dispositions sont conformes à l'équité , l'égalité ne pouvant qu'y gagner. Au vrai, l'équité n'est ni de gauche ni de droite...

Pour se définir, la pensée de gauche ne saurait se contenter, au gré des circonstances et des opportunités, de s'opposer à la droite conservatrice, au risque de s'aligner sur les positions de la droite libérale, ni à la droite libérale, au risque de rejoindre les positions de la droite conservatrice. Il lui faut donc trouver un point de vue extérieur à ces débats internes à la droite, évitant ainsi de succomber au charme des sirènes de l'individualisme comme de celles de l'ordre collectif.

S'interrogeant sur le rôle des concepts de nation et de patrie dans la pensée de droite, Emmanuel Terray cite ce texte célèbre de Montesquieu :

«  Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je la rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie, et qui fût préjudiciable à l'Europe, ou bien qui fût utile à l'Europe et préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »

Emmanuel Terray commente :

«  Ce texte, où Montesquieu donne systématiquement la préférence à l'autre sur le même et au lointain sur le prochain est pour la pensée de droite une allégation, non seulement insensée, mais proprement contre nature .«

Pourtant, dira-t-on, ce texte où Montesquieu donne la préférence au collectif sur l'individu, puis sur un collectif plus vaste englobant un collectif moins vaste, et ainsi de suite, devrait plaire au moins à une pensée de droite attachée aux valeurs collectives plus qu'à l'individu. Mais non. C'est que, quelques décennies avant la Déclaration des Droits de l'Homme, Montesquieu ne privilégie ni l'individu ni une collectivité particulière comme la nation ni une instance métaphysique transcendante (Dieu), mais place au sommet de l'échelle des valeurs le « genre humain », autrement dit ce que les révolutionnaires français appelleront « l'Homme », c'est-à-dire une entité universelle, effectivement abstraite, mais qui se retrouve pourtant très concrètement dans chaque individu et néanmoins les transcende tous, et transcende aussi toutes les collectivités particulières ; entité abstraite / concrète à laquelle la Déclaration de 1789 conférera des droits, dont chaque individu est porteur. Une telle conception est d 'ailleurs implicitement portée par le texte de Montesquieu. Ainsi, se battre pour les droits de l'homme, c'est se battre pour chaque individu concret sans pour autant succomber à  la célébration de l'individualisme effréné dont le capitalisme fait l'usage mortifère qu'on sait.

En écrivant ces lignes, Montesquieu, qu'Emmanuel Terray qualifie de « conservateur éclairé », pose les fondements d'une authentique pensée de gauche et d'une authentique politique de gauche. Se battre pour les droits les plus élémentaires des femmes, partout dans le monde -- droit à l'éducation, droit à disposer librement de leur corps et de leur vie, égalité devant la loi -- se battre pour le droit des immigrés à ne pas se voir blackboulés, eux et leur famille, de-ci de-là au gré des changements de politique, c'est avoir une action de gauche au nom d'une pensée de gauche. De même, la préoccupation écologique, pour peu qu'elle dépasse le stade des angoisses du bobo avant tout préoccupé de savoir comment il pourra obtenir de déplacer les éoliennes qui lui gâcheraient la vue, procède d'une pensée de gauche et conduit à des actions de gauche. Il suffit pour s'en convaincre de constater avec quel acharnement, aux USA, les lobbies industriels et les politiciens conservateurs combattent toutes les tentatives de prise en compte des impératifs écologiques par les collectivités. Et ainsi de suite. La liste des cas où le principe apparemment abstrait de Montesquieu peut servir à affronter et à changer des réalités très concrètes et très individuelles est bien plus longue que celle des conquêtes de Don Juan.

On a le droit, certes, de renverser l'ordre de la proposition de Montesquieu et de se préférer soi-même à ses proches, ses proches à la patrie, sa patrie à l'Europe et l'Europe au genre humain, mais c'est en oubliant ou en feignant d'oublier que sur cette terre tout se tient. Deux guerres mondiales et une mondialisation économique nous en ont administré les preuves.


Si la querelle des universaux durait encore (mais elle dure encore), les penseurs de droite, remarque Emmanuel Terray, seraient tous des tenants du nominalisme. En revanche, une pensée de gauche se reconnaît au fait qu'elle choisit toujours l'universel.


La pensée de gauche sera un idéalisme universaliste et réaliste ou ne sera pas. (1)


Additum :...Ouais ouais ouais.... Ouais... Mmouais...

Il est certainement beaucoup plus facile de penser à gauche que d'agir à gauche. Agir, c'est tout de même toujours beaucoup plus compliqué que de penser, pour peu du moins qu'on se soucie d'accorder ce qu'on fait avec ce qu'on pense. C'est sur cette difficulté qu'ont buté, depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, nos intellectuels de gauche un peu radicaux, tels qu' Emmanuel Terray dans son jeune temps. Sans doute est-il plus prudent, quand on ambitionne de penser à gauche avec rigueur, de laisser à d'autres le soin d'agir à gauche... au mieux des circonstances ; ce qui n'implique pas pour autant que ces autres, toujours plus ou moins cantonnés dans la tâche ingrate d'expéditeurs des affaires courantes, jettent le bébé de l' Idéal avec l'eau du bain de la contraignante réalité.


Note 1 . - un idéalisme réaliste ... euh... osons dépasser les contradictions.


Emmanuel Terray Penser à droite  ( Galilée )

MontesquieuSpicilège, édité par Rolando Minuti,  Oeuvres complètes tome XIII , Oxford, Voltaire Foundation

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits universaux.


( Rédigé par : SgrA° )

D'un ordre l'autre






2 commentaires:

JC (scientifique obtu à regard aigu) a dit…

Le marxisme, on le sait, se veut un matérialisme...scientifique.


Tu parles, Charles ! C'est comme parler de "Sciences" humaines... faut vraiment être félé du ciboulot pour y croire.

Anonyme a dit…

Merci pour se compte-rendu de lecture et ces analyses.

sans être foncièrement en phase avec toutes ses analyses, je crois que J-C Michéa a le mérite ne pas tomber dans le travers de la réification des catégories de "droite" et de "gauche", et que ces catégories apparaissent chez lui comme le produit d'un mouvement dialectique dans l'Histoire. Avec l'idée par exemple que ce qui était de gauche hier est aujourd'hui de droite, exemple, le libéralisme. Selon cette vision, il serait évidemment impossible de trouver des "invariants" de la droite autre que le "conservatisme"vs"progressisme", selon son appartenance le penseur de droite se creuse les méninges pour justifier ou bien l'ordre établi ou bien l'ordre antérieur. La partie droite du cerveau déploie son énergie à maintenir la cohérence du monde à partir des catégories pré-existantes.

F. Lordon démarque la droite de la gauche par la capacité ou du moins la velleité du penseur de gauche à réfléchir au-delà ou en dehors du "cadre", il en conclut donc que le PS est à droite.

mais alors tout ceci nous dis pas ce qu'est aujourd'hui la gauche...

par contre on perçoit les tensions qui la travaille....penser un autre monde ou conserver les acquis des luttes passées, universalisme uniformisateur ou respect universel des particularismes, la Nature ou l'Homme, etc., etc., autant de contradictions à dépasser pour des renouveaux doctrinaux