vendredi 8 juin 2012

Linge sale en famille


Je n'ai que vingt-trois ans mais je fais plus vieux que mon âge : on a beau pointer les méfaits de la consommation régulière d'alcool, on ne peut pas lui retirer cet avantage qu'en dix ans elle vous burine les traits d 'un homme plus qu'un demi-siècle de vie au grand air. Sans compter la canne anglaise dont je me sers pour rattraper les fantaisies de ma patte folle. Josiane trouve que ça me donne un genre gentleman farmer, ancien officier de l'armée des Indes comme qui dirait.

La patte folle, c'est suite à mon accident du travail, le seul et unique travail, premier et dernier que j'aie jamais exercé d'ailleurs : trois mois comme arpète d 'un couvreur ; je lui montais des tuiles par l'échelle, un lendemain de week-end de la pentecôte ; la veille avec les copains, on avait un peu abusé du ricard pur en petits godets, je n'avais pas tout-à-fait retrouvé mon équilibre. Une chance, dans un sens : j'y ai gagné une petite pension d'invalidité, pas grand'chose, faut pas attendre beaucoup de ceux qui nous gouvernent, eux les travaux pénibles ils ont jamais connu, tandis que moi je peux en parler en connaissance de cause, j'ai donné. L'injustice sociale, je connais, on peut me croire. C'est ça qui rend amer, surtout.

L'école et moi, on a été vite en délicatesse. Personne n'a jamais su reconnaître mes dons. Les instis et les profs ont vite fait de vous reléguer dans l'anonymat du fond de la classe. Vous abonner au troupeau des insuffisants, ça les fait jouir, tous ces impuissants, c'est leur revanche sur la vie, ils se vengent de leur médiocrité sur la jeunesse. Mais moi, je suis foncièrement un rebelle : j'ai eu bientôt pris un abonnement pour sécher les cours, en même temps qu'un autre pour redoubler, on n'a rien sans rien. Seulement la perversité du système elle est là : on a beau être nul (enfin, qu'ils disent), on est obligé d'y croupir jusqu'à l'âge légal. Ils s'en foutent tous qu'on encombre les bancs de l'école, la loi c'est la loi. C'est vraiment l'imagination au pouvoir.

Ma mère et mon beau-père, eux, mes résultats scolaires et mon avenir il faut dire qu' ils s'en foutaient tout autant. Si j'avais fugué six mois, je me demande s'ils s'en seraient aperçus. J'étais devenu pour eux la bouche inutile,le poids mort , le boulet, dont ils rêvaient de se débarrasser à la première occasion. A la fin de ma troisième, tout le monde, à commencer par moi, était d'accord pour faire une croix sur mes études. J'ai commencé un apprentissage (maçonnerie).

C'est au C.F.A. que j'ai rencontré Sophie. Fadasse endive et basse du cul mais je l'avais entre les dents. Je l'ai sautée sans préservatif, résultat elle était en cloque à seize ans et gourde comme elle était, quand elle s'en est aperçue, il était trop tard. Le mariage s'imposait, du moins mon futur beau-père, un grand sécard de petit viticulteur, pas commode, me l'a fait comprendre, et ça ne souffrait pas de réplique. Dans la maison familiale, un deux pièces-cuisine qu'on louait d'habitude l'été aux touristes a abrité notre bonheur.

Bonheur mon cul. Sophie était plus conne et plus endive encore que je ne l'aurais cru possible. Les relations avec les beaux-parents étaient plutôt tendues, surtout qu'on vivait, en somme à leurs crochets. Les choses se sont vraiment gâtées à l'arrivée du gniard, un chétif qu'elle m'a fait pour ainsi dire dans le dos et qu'on a baptisé Kevin. Je l'ai eu tout de suite dans le nez.

Faut dire que j'ai jamais blairé les chiards : ça braille la nuit, ça braille le jour, ça chie et ça pisse, ça régurgite, ça vous bouffe la vie. J'ai laissé la corvée à la Sophie, après tout elles sont programmées pour ça, et j'ai commencé à passer le plus clair de mon temps ailleurs; j'ai retrouvé les copains du CFA ; je m'arrangeais pour piquer à mon viticulteur de beau-père quelques bouteilles, du rouge, du blanc et du rosé : sa cave, c'est bien la seule chose qui aurait pu me le rendre sympathique.

Je rentrais forcément un peu joyeux, mais je n'avais pas plutôt passé la porte du « domicile conjugal » que mon humeur rigolarde virait à l'aigre. De plus en plus basse du cul, la Sophie avait considérablement engraissé. Ses qualités de cuisinière l'auraient fait refuser dans les plus pourries gargotes, elle nous touillait des brouets imbouffables entre deux changements de couches. Je ne suis pas sûr qu'il lui arrivait de se laver les mains.

J'ai eu vite fait de lui mettre des tannées, en m'arrangeant pour que ça se fasse en l'absence des beaux-parents. Un jour, forcément, elle s'est retrouvée avec un cocard, elle a eu beau raconter qu'elle s'était payé une porte, son sécard de père a commencé à se douter, il m'avait à l'oeil, mine de rien.

Un soir je rentre du café de la Mairie, je croyais le sournois parti à une réunion de la coopérative, j'en profite pour me passer les nerfs sur la Sophie qu'avait encore raté son rata. Une rouste que je te dis pas : et rran dans la tronche, et rran dans le bide, et tu le sens bien ce coup de tatane. Connasse ! Sur ce le Kévin qui se met à hurler dans son berceau. Il va pas me faire chier lui aussi cet empaffé, plus con que sa mère, attends un peu ! Je te le sors je te le baffe ouin ouin, tu vas-t-y la fermer tête de noeud oui, attends je te vais te le secouer le prunier, moi et vas-y nénesse et une torgnole de plus, cadeau de la maison.

Sur ce la porte s'ouvre et le beau-père s'encadre. Y dit rien, y regarde, y ressort.

Y revient, il a un flingue qui lui sert pour le sanglier. « Sors d'ici, fils de pute, qu'il me dit, et ne t'approche plus jamais ni d'elle ni de lui, ou je te crève. «  J'ai préféré  pas faire d'esclandre, j'ai ma dignité.

Six mois plus tard, le divorce était prononcé à mes torts. On m'a fait comprendre que je m'en tirais à bon compte. Justice vendue.

C'est là qu'il m'a fallu trouver un taf, D'où l'arpète, d'où l'accident, double fracture tibia péroné. J'étais mal.

Heureusement j'ai rencontré Josiane. Elle faisait les ménages à l'hosto. A ma sortie j'ai emménagé dans son trois pièces au 13e étage cité des Lapins. J'ai pris mes repères dans sa chambre, l'autre étant occupée par ses trois mômes : Nolan, Samantha et Kevin (1). L'exotisme des prénoms, ça console les pauvres de pas partir en vacances.

Les pères étaient aux abonnés absents. Josiane est une fan de l'amour libre, elle a eu Nolan d'un Noir, Samantha d'un Bistre et Kevin d'un Gris : c'est la diversité bien connue de nos banlieues. Question tendresse, c'est pas une difficile, la Josiane, l'essentiel c'est qu'elle prenne son pied bi-quotidien. Pas une beauté sans doute avec sa couperose, son quart de chignon façon balai de chiotte au sommet du crâne, ses gros bras émergeant de son tee-shirt gris-souris, son gros cul moulant son éternel collant, ses varices et sa clope, elle me rappelle ma mère, c'est pour ça qu'elle m'excite.

L'année d'après, la fratrie s'est augmentée d'une unité, un lardon grisâtre baptisé Junior, qui était peut-être de moi. Le Junior, je l'ai eu tout de suite dans le nez. Tu penses si j'ai vu le coup venir : braillements, chiasse, pisse et couches : le toutim. Pas question d'y repiquer. Avec Josiane, qui commençait aussi à en avoir sa claque de l'élevage périodique, on a décidé de le cadrer, le Junior. Tu brailles : en quarantaine dans le placard aux balais. Tu chies pas aux heures ouvrables : en pénitence pendant deux heures la culotte sur la tête. Tu pisses au lit : la rouste à la ceinture. Je me suis souvenu d'un truc que ma mère utilisait pour me mater quand j'avais deux ans : elle me suspendait par les pieds au-dessus de la baignoire pleine et me descendait lentement jusqu'au ras de la flotte; je hurlais de peur : si ça me suffisait pas, va barboter une minute sous l'eau. Pourtant l'époque de la rue Lauriston, ma mère elle a pas connu. Elle avait pas lu non plus Françoise Dolto, du reste. C'était une forte femme, c'est tout, une qui se serait pas laissée emmerder par un moutard, fût-il le sien.

Tu penses s'il y a eu droit, le Junior, au supplice de la baignoire, et plus souvent qu'à son tour. Je m'en suis d'abord chargé, puis j'ai passé la main à Josiane, à qui ça n'a pas déplu. Elle a agrémenté les séances de trucs de son invention du genre : allez, tiens, je te remonte, oh et puis non encore un petit plongeon. « Depuis qu'il boit davantage, il mange moins, a-t-elle remarqué, c'est toujours ça d'économisé en petits pots.

A force de boire et de pas manger, le Junior, à un an, il était pas gras et encore plus gris qu'à la naissance. Il chiait moins mais il pissait beaucoup et il pleurait encore beaucoup trop. Un matin, ses draps n'avaient pas été changés depuis deux mois, ça commençait à fouetter dans l'appart, il a fallu quand même les mettre au lave-linge. J'amène le Junior cul nul pour la séance de ceinture. Le hublot du lave-linge était ouvert. « Et si on l'y mettait, que je dis à Josiane, quinze jours qu'il a pas pris son bain «  -- «  L'eau, qu'elle me dit , froide ou chaude, il aime ça. «  Elle te l'empoigne et l'assied dans le tambour sur ses draps cracra. Et elle referme le hublot.

Le Junior nous regardait derrière la vitre les yeux salis par les larmes ; du coup y mouftait plus. J'ai programmé un lavage à 60 degrés et un essorage à 1200 tours, et j'ai mis la machine en marche. On a éteint la lumière dans le cagibi et on a refermé la porte.

" Qui a dit, que j'ai demandé à Josiane en nous affalant sur le canapé devant la télé : " Faire des enfants, rien de mieux ; en  avoir, quelle iniquité !"

 -- Tu l'as dit bouffi, qu'elle m'a répondu en zappant sur TF1.
 
Le temps de regarder Koh-Lanta, on est allé retirer le Junior. J'ai dû fouiller avec ma canne anglaise, il était emmêlé dans les draps. Il avait rétréci au lavage, le Kevin le Junior, il n'était plus gris, tout rouge qu'il était, pourtant les draps étaient jaunes, qu'est-ce qui avait pu déteindre ?

On l'a suspendu par les pieds au fil à linge sur le balcon entre la parabole et la litière des chats, pour le faire sécher. Des gens l'ont vu d'en bas, les flics sont venus avec des jumelles, c'est pas les crédits qui leur manquent pour emmerder le pauvre monde.

Devant la juge d 'instruction, l'avocat commis d'office a voulu relativiser : «  si on ne peut plus laver son linge sale en famille... » qu'il a risqué, un brin rigolard, histoire de détendre l'ambiance. J'ai l'impression qu'il l'a plutôt plombée. Tout le monde n'a pas d'humour, surtout les juges d'instruction, surtout les femmes.



Note 1. - 2 . Kevin. Kevin 2 .


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits animaux.

(Rédigé par : La grande Colette sur son pliant )



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