samedi 30 juin 2012

": Arden de Faversham " : littérature et fait-divers


Cette affaire Le Couviour dont les gazettes ont récemment suivi le procès, quelle histoire répugnante, mais quel passionnant fait-divers. Ces deux clans qui se battent pour la possession de l'héritage, ces haines, et au bout un assassinat, voilà une trame digne d'un roman de Balzac. Du reste on sait que  romanciers et dramaturges n'ont cessé de faire leur miel de ce genre d'histoires : Une ténébreuse affaire, Le Rouge et le noir, Madame Bovary, et tant d'autres grands textes littéraires, ont pour point de départ un fait-divers.


Quel est le premier à avoir eu l'idée de développer une oeuvre romanesque ou dramatique à partir des données d'un fait-divers ? C'est probablement un dramaturge anglais de l'époque élisabéthaine, mais son nom reste inconnu. On a souvent pensé à Shakespeare, mais d'autres ont été envisagés -- Thomas Kyd, Christopher Marlowe.


Arden de Faversham a sans doute été joué pour la première fois un peu avant 1592, date de la première édition conservée. La pièce est inspirée d'un fait-divers : Arden de Faversham, un petit noble, homme d'affaires avisé, s'était encore enrichi par l'achat de biens monastiques. Il fut assassiné chez lui, en 1551, par sa femme, l'amant de celle-ci, et deux hommes de main enrôlés pour la circonstance. Les criminels furent rapidement confondus, avouèrent et furent exécutés, brûlés vifs ou pendus.


Ce drame domestique fit grand bruit et l'on s'en souvenait encore quarante ans après.


Arden de Faversham est sans doute le premier drame (le titre de la première édition désigne la pièce comme une tragédie )  à mettre en scène des gens ordinaires, petits nobles, gens du peuple ou malandrins, et non plus des grands de ce monde ou des personnages mythologiques, et, de plus des personnages ayant réellement existé quelques années seulement avant la rédaction du texte. Ce ne sont pas seulement des gens de son temps que le dramaturge met en scène, c'est aussi la société de son temps qu'il décrit. Depuis les Perses, d'Eschyle, Arden de Faversham est sans doute la première tragédie s'inspirant d'événements contemporains.


La peinture de ces personnages est nuancée. Arden de Faversham, le personnage principal, voue à sa femme un amour sincère, cause de sa faiblesse et de son aveuglement à son égard. Mais c'est aussi un homme âpre au gain , dur en affaires, et qui se soucie fort peu du sort des anciens fermiers des terres de l'abbaye rachetée par lui, et que son acquisition a privés de leurs ressources. Il n'a que du mépris pour l'amant de sa femme, un artisan, homme de peu. Alice, sa femme, et Mosby, l'amant de celle-ci, sont la proie d'une passion mutuelle qui les porte à écarter tous les obstacles pour vivre librement leur amour en profitant de la fortune du mari. Bien que violents et cyniques, ils ont des moments d'hésitation et de doute et ne sont pas inaccessibles aux remords. Seuls les deux hommes de main, Black Will et Shakebag (dont les noms contiennent peut-être une allusion satirique au nom de Shakespeare) sont des personnages parfaitement sinistres et comiques à la fois (plusieurs de leurs tentatives échouent lamentablement).


Mais la cause la plus profonde du drame, sur laquelle insiste le dramaturge, n'est pas la cupidité, la folie ou l'aveuglement des personnages. Cette cause profonde leur échappe et les dépasse. C'est la décision prise par Henry VIII en 1538 de vendre les biens des ordres monastiques dissous. C'est ainsi que les terres et une partie des bâtiments de l'abbaye bénédictine de Faversham deviennent la propriété d'Arden.


Cette décision royale eut de grandes conséquences. Elle engendra en tout cas des convoitises et des rancoeurs dont le drame de 1551 est le produit direct. Dans la pièce, le personnage de Greene est un fermier privé de sa terre qui poursuit Arden de sa haine. Il sera pendu pour complicité. Ainsi les passions des personnages apparaissent-elles partiellement comme le produit des mutations sociologiques de l'époque et des tensions entre groupes sociaux. De ces groupes sociaux, les principaux personnages sont clairement représentatifs. Arden incarne une petite noblesse âpre au gain, toujours prête à claironner ses titres, Greene est le représentant des fermiers privés de ressources, Mosby, c'est le self-made-man, l'artisan qui supporte mal l'arrogance des hobereaux tels qu'Arden. Plus tard, dans Eugénie Grandet, Balzac étudiera les effets sociaux de la vente des biens de la noblesse et du clergé : le père Grandet a construit sa fortune à partir d'une situation analogue à celle qui permet à Arden de s'enrichir davantage.


Arden de Faversham est peut-être aussi la première pièce policière : à l'approche du dénouement, les enquêteurs déchiffrent les traces laissées par les criminels pour les identifier.


A la fin de la pièce, le dramaturge s'abstient de tout jugement moral. Un  personnage, Franklin, l'ami d'Arden, précise sobrement le destin des protagonistes, avant de conclure ainsi :


" Pardonnez, messieurs, cette austère tragédie
Où l'on n'a pas glissé de pointe raffinée 
Qui la rende agréable à l'oreille ou à l'oeil ;
La vérité nue a bien assez d'attrait
Pour ne point demander d'artificieux effets. "


Depuis l'époque romantique, on a pris l'habitude, en France, d'appeler drames les pièces de Shakespeare, de Marlowe et de leurs contemporains, et de réserver le mot tragédie aux pièces de Racine de Corneille, de Voltaire et aux tragédies antiques. En réalité, dans la mesure où les pièces des dramaturges élisabéthains obéissent à une causalité tragique, ce sont bien d'authentiques tragédies.


Arden de Faversham, pièce d'une remarquable modernité, est régulièrement reprise en Grande Bretagne, mais beaucoup plus rarement en France. Il semble que la dernière mise en scène notable soit celle de Guy Retoré (1964). A vérifier...


Anonyme ,  Arden de Faversham  ( traduit,présenté et  annoté par Anny Crunelle-Vanrigh  in Théâtre élisabéthain, tome 1 , Bibliothèque de la Pléiade / Gallimard )

Un enregistrement de la pièce,dans une mise en scène de Marcel Bluwal, semble disponible sur le site de l'INA.fr


( Rédigé par :  Angélique Chanu )

Arden de Faversham, Pierre Mondy, Nicole Courcel, mise en scène de Marcel Bluwal




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