dimanche 17 juin 2012

L'odeur de l'huile de ricin

Dans les années cinquante, vivre au Mans ou dans les environs,  quand on avait dans les quatorze ans, cela faisait de vous presque inévitablement un fan de la course automobile. Mon premier contact avec la célèbre épreuve date de mes neuf ans. C'était la première édition, après l'interruption des années de guerre et d'immédiate après-guerre. Mes parents avaient concocté un itinéraire compliqué pour parvenir aux abords du circuit sans avoir à payer . Nous nous retrouvâmes donc en famille, avec divers oncles, tantes, cousins et cousines, dans une vaste et lumineuse pinède, au bord de la célèbre ligne droite des Hunaudières. Ce n'était sans doute pas l'endroit le plus spectaculaire, car nous nous trouvions en contrebas de la route et puis, comme d'habitude, la plupart des concurrents avaient abandonné pendant la nuit. On entendait quand même -- rarement -- un rugissement de moteur. Heureusement, une Ferrari eut la bonne idée de tomber en panne devant nous et nous pûmes assister aux efforts d'un mécanicien -- ou du copilote (à l'époque, le règlement le permettait) pour la remettre en route. Le spectacle sportif se limita donc à peu de choses mais il y eut le pique-nique dans la pinède qui, à elle seule, valait le détour, avec ses grands arbres, son tapis d 'aiguilles et son odeur de résine chauffée par le soleil de juin. Je suppose que cette pinède a depuis longtemps disparu, bouffée par les lotissements et les zones commerciales, alors qu'il s'agissait d'un somptueux monument naturel que seul, peut-être, mon souvenir d'enfance maintient encore à l'existence. J'ai plus d'un souvenir d'enfance lié à ces vastes pinèdes  car les  sables blancs des landes sarthoises sont propices à leur végétation somptueuse, aérée, parfumée,  où le vent dans les cimes fait chanter le silence.

Avec mes copains, entre douze et quinze ans, je fus donc un assidu fidèle des Vingt-quatre heures, à l'époque où Jaguar et Ferrari se disputaient la victoire. Le spectacle commençait avec le pesage, que les organisateurs avaient eu la bonne idée d'installer sur l'esplanade des Jacobins, juste en dessous du lycée Montesquieu. Sitôt les cours finis, nous déboulions en hâte,  à temps pour assister à l'arrivée in extremis de Jean Behra au volant de sa Gordini, dont j'ai encore dans l'oreille le léger cliquetis de moteur (mécanique Simca). Toujours coincé par des soucis d'argent, le sorcier ne parvenait à mettre au point ses voitures qu'au dernier moment, et la question de savoir si ses pilotes amèneraient ses voitures de Paris dans les temps prescrits fournissait chaque année le suspense et alimentait les pages que Le Maine libre, la gazette locale, consacrait à l'événement. J'y découpais les photos en noir et blanc des bolides et les collais sur des cahiers. Les belles Gordini bleues assuraient le spectacle durant les premières heures, puis elles disparaissaient : l'artisanat, même génial, avait de moins en moins sa place dans ce rassemblement de gros budgets.

Aux Vingt-quatre heures, le spectacle ne durait vraiment (et encore, à condition d'être bien placé) que dans les premières heures de la course, avant la tombée de la nuit. Après, on n'avait plus guère droit qu'aux bruits de moteurs, aux pétarades d'échappements, et à l'éblouissement des phares. Souvent, nous rentrions pour dîner, et revenions vers minuit. L'odeur de l'huile de ricin flottait sur les vastes parkings, on se sentait de nouveau pris par l'ambiance, heureusement parce qu'on ne voyait à peu près rien, à part quelques arrêts aux stands pour faire de l'essence ou changer de pilote, et qu'on en était réduit à suivre l'essentiel sur les hauts-parleurs ; mais on n'avait pas encore la télévision, et puis on avait le contentement d'y être, dans la fraîcheur de la nuit de juin, et l'illusion de participer, ce qui fait qu'on n'osait pas trop s'avouer sa déception. Le lendemain matin, on y voyait plus clair à tous égards : de temps en temps, au bout de la ligne droite,  paraissait un véhicule esseulé dont on sentait bien que le conducteur ménageait sa monture dans l'espoir de faire partie des quinze ou vingt qui tiendraient jusqu'à seize heures. C'était d'un ennui mortel. A l'époque, je n'avais encore lu ni Stendhal ni Camus, ni dragué la moindre petite amie, j'étais en retard sur tous les plans, j'aurais pu mieux utiliser mon temps qu'à faire le badaud des sports mécaniques.

Question spectacle sportif, les Vingt-quatre heures du Mans m'ont toujours paru faire dans le cistercien plutôt que dans le baroque, malgré le battage, les attractions, l'huile de ricin et la poudre aux yeux. On ne peut guère citer que le Tour de France pour offrir un spectacle plus pauvre et plus assommant..

Pourtant,  l'édition de 1955 fut un peu plus pimentée que de coutume. C'était l'année du retour de Mercedes, après sa première victoire de 1952 (celle de la 300 SL d'Ascenseur pour l'échafaud ). Les monoplaces de la firme faisaient la pluie et le beau temps dans les grands prix. Ses ingénieurs avaient préparé pour l'occasion des bêtes de course d'une élégance rare. Avec deux ou trois copains, nous rejoignîmes le circuit dès onze heures du matin, cinq heures  avant le départ, pour être sûrs de trouver de bonnes places au ras des fascines qui nous séparaient des bolides, juste devant les stands. Ceux qui arrivaient plus tard devaient se munir d'escabeaux ou de périscopes pour voir quelque chose car le sol, entre la route et les tribunes (trop chères pour nous et depuis longtemps réservées), était plat.

Ce fut en effet un sacré spectacle. Mike Hawthorn, sur Jaguar, n'avait pas l'intention de laisser filer les Mercedes de Fangio et de Levegh. Quelle bagarre des bolides les plus rapides tentant de se frayer un chemin au milieu des concurrents plus lents ! Nous en vîmes de toutes les couleurs, dans cette belle soirée de juin poudrée de soleil, et qui me rappelait, je ne sais pourquoi, d'autres soirs où les bombardiers alliés venaient rôder en escadres au-dessus de notre village.

Jusqu'à ce moment où, dans la ligne droite des tribunes, à deux cents mètres de nous, la Mercedes de Levegh, gênée au dernier moment par une manoeuvre maladroite d 'un autre concurrent, s'envola au-dessus des fascines, et explosa dans la foule compacte. Je revois la boule de feu, on entend une explosion sourde,  des mécaniciens s'élancent depuis les stands pour traverser la route,  la foule reflue, autour d'une aire soudainement creusée,  jonchée de morts, de blessés, d'innombrables débris.

Nous remontâmes vers les portes de l'enceinte. Au loin , dans le soleil tombant, une autre voiture brûlait. Des gens revenaient des abords du carnage. Je revois ce monsieur, en costume, la chemise blanche ouverte, hagard, avec, sur ses vêtements, de large dégoulinures d'une matière grisâtre : des bouts gluants de la cervelle de ses voisins.

Nous rentrâmes tard le soir sur nos vélos. Le portable n'existait pas. Dans la rue, nos parents, qui nous croyaient morts, pleuraient.

J'ai lu depuis le roman de Laurent MauvignierDans la Foule, inspiré du drame du Heysel. J'y ai retrouvé un peu de cette ambiance de fête tournée en tragédie où nous avons baigné ce jour-là. Mais ce fut beaucoup plus tard. A l'époque, cela ne m'a pas fait passer le goût des grands rassemblements populaires, sportifs ou pas. Il faut vieillir pour arriver à comprendre et à se détacher de ces foutaises.

Il fallut beaucoup d'argent pour améliorer la sécurité du circuit en fonction des vitesses toujours plus grandes. A la fin de l'épreuve, une distraction des Manceaux était d'aller faire en voiture le tour de la piste désertée par les bolides, quand les routes qu'elle empruntait avaient été rouvertes à la circulation ; diverses épaves tombées en panne ou accidentées jalonnaient le parcours ; cela n'allait pas toujours sans risques : certains virages avaient été relevés comme ceux d'un vélodrome ; si on les abordait trop lentement, on risquait de voir sa voiture basculer et bouler dans le fossé, ce qui arriva au père d'un copain, qui y laissa sa 203 Peugeot, sans dommage pour les passagers, grâce à une carrosserie qui était plus proche de  celle d'un tank que de celle d'une voiture moderne : c'était la belle époque de nos aciéries !

Natif de La Suze-sur-Sarthe (beau plan d'eau), j'ai toujours été un fan de l'automoto japonaise; en témoigne l'histoire suivante, qui montre aussi que j'ai conservé quelque intérêt juvénile pour les sports mécaniques :

Uki et Yota se retrouvent au troquet de leur ami Saki :

Yota  -- Tu veux une Suze, Uki ?

Uki   -- Tu ne crois pas qu'il est un peu tôt, Yota ?

Uki   --  Alors un kawa, Saki.

Celle-là, j'ai dû déjà la sortir, mais un tel joyau de la pensée, on ne s'en lasse pas.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits automotonautiques.


( Posté par : Jambrun )

La Suze-sur-Sarthe


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