lundi 25 juin 2012

Mais où Henry James avait-il donc les yeux ?

Sur son promontoire, Poitiers n'a pas bouleversé d'enthousiasme Henry James :

" Poitiers occupe une large superficie, et c'est une ville aussi tortueuse et désordonnée que vous pouvez l'imaginer; mais ces agréments ne s'accompagnent d'aucun trait marquant ni d'aucune richesse architecturale particulière. Bien que les maisons pittoresques ne soient pas nombreuses, il y a cependant deux ou trois curieuses vieilles églises. Notre-Dame-la Grande, sur la place du marché, est un petit édifice roman du XIIe siècle, doté d'une intéressante et vénérable façade. "

Suit une intéressante description de Notre-Dame-la-Grande, du baptistère Saint-Jean et de Sainte-Radegonde. Intéressante mais succincte. Il est vrai qu'apparemment, Henry James manquait de temps pour entrer dans le détail, sur cette colline du vieux Poitiers, où, sur quelques hectares, s'offrent au visiteur quelques pièces majeures d'un musée d'architecture religieuse en plein air assez exceptionnel.

La cathédrale Saint-Pierre, en revanche, à mi-chemin de Notre-Dame-la-Grande et de Sainte-Radegonde, déçoit notre voyageur. Il note l' "extraordinaire largeur de sa façade qui "toutefois, ne réussit pas à donner une noblesse à l'édifice, qui ressemble de l'intérieur, comme le note Murray, à une grande salle publique."

" Grande salle publique" -- que l'expression soit de Murray ou de James -- n'est pas mal trouvé, et nous rappelle qu'une église, à l'origine, n'est pas autre chose en effet qu'une salle publique, dont la fonction est de rassembler les fidèles pour la célébration du culte. Le mot "église" ( "ecclèsia" ) désigne d'ailleurs aussi bien l'assemblée des croyants que le lieu où ils se rassemblent.

" Il n' y a ici, ajoute James, aucun beau vitrail ancien pour diffuser une obscurité bienveillante ".

Il aurait pourtant dû remarquer celui qui orne la fenêtre axiale du chevet et qu'il est difficile de ne pas voir, vu son emplacement, ses dimensions remarquables, le chatoiement de ses couleurs et sa puissance expressive qui en font un exceptionnel représentant de l'art du vitrail dans l'Europe du XIIe siècle. Je ne suis entré qu'une fois dans la  cathédrale Saint-Pierre et j'ai été, comme James, impressionné par le volume et la luminosité de l'espace dans l'édifice, mais l'effet de ce vitrail extraordinaire,  qui domine l'autel, est d'une incomparable puissance : il vous force littéralement à lever les yeux et à le contempler. Le fait que le chevet de la cathédrale soit plat (disposition assez rare) a permis à l'artiste de donner à sa composition des dimensions et une complexité inusitées, qui lui confèrent tout son pouvoir de fascination.

Le centre en est occupé par une crucifixion dont le pathos m'évoque celui des Christs en croix sur bois de l'aire catalane à la même époque. Au bas du vitrail, une scène non moins saisissante : la crucifixion de Saint-Pierre, la tête en bas : la composition met en miroir le martyre du maître et celui du disciple.

James se contente souvent de noter des observations et des  impressions sommaires ; s'il est sensible à la beauté des vitraux de la cathédrale du Mans, qui comptent eux aussi parmi les plus beaux vitraux romans conservés en Europe, il ne se soucie pas de préciser sa description. Sans doute n'en a-t-il pas la possibilité, vu la hauteur à laquelle ils se trouvent. Il est vrai aussi que depuis l'époque de son voyage, la connaissance de l'art religieux médiéval en France et en Europe a beaucoup progressé. Je ne sais pas trop quand certains traits spécifiques de l'art roman en Poitou ont été repérés, sinon explicités, mais j'imagine que, du temps de James, on n'en était pas encore à ces subtilités, même si  l'importance d' édifices situés à l'écart des centres urbains, l'église de Saint-Savin-sur-Gartempe (sauvée par Mérimée) ou celle d'Aulnay , était reconnue. Jules Quicherat, le père de l'archéologie médiévale en France, disparaît en 1882, l'année du voyage de James. Les travaux de Henri Focillon ou d'Emile Mâle  viendront bien après cette date.  Après la Seconde Guerre mondiale, les monographies érudites accompagnées de remarquables photographies, publiées aux éditions Zodiaque, font encore figure, dans le domaine de la vulgarisation des connaissances sur le Roman, sur tout le territoire français, de travail de pionnier.

cathédrale Saint-Pierre de Poitiers, vitrail du chevet




Henry JamesVoyage en France   ( Laffont)

Poitou roman , Yvonne Labande Maillefert  (éditions Zodiaque)

Saintonge romane, François Eygun  (éditions Zodiaque )

Haut-Poitou roman , Raymond Oursel  ( éditions Zodiaque )


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits vitreux.


(Rédigé par : Jambrun )

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