mardi 31 juillet 2012

De l'entropie considérée comme un des beaux arts


La photo ci-dessous, prise le 10 juillet 2012, représente un rectangle de bois verni, de dimensions approximatives 0,45 m x 0,65  m, partie gauche d 'une planche horizontale pompeusement nommée "bureau".

Sur cette planche, on distingue, en allant de la droite à la gauche et du bas vers le haut :

- l'extrémité d'un étui à lunettes, contenant une paire de lunettes de soleil Varilux, posé sur un courrier ouvert
- un coton-tige non utilisé
- un bloc-notes
- une boîte métallique de récupération rebaptisée "poubelle de table" et contenant :
          
          - environ trente grammes d'épluchures de crayons
          - quinze rognures d'ongles
          - cinq mouchoirs en papier utilisés, compressés

- un pare-soleil pour appareil photo numérique de marque Panasonic Lumix
- un mouchoir jetable non utilisé
- l'enceinte gauche d'un système audio couplé à un ordinateur (non visible)
- deux tasses ayant contenu du café expresso, non lavées, avec leurs cuillers
- une boîte de crayons de couleurs de marque Crayola contenant 51 crayons inégalement usés
- un spray aux huiles essentielles de marque Puressentiel  (vendu en pharmacie)
- un rouleau de scotch sur son dérouleur
- un pot à crayons ( pot à moutarde recyclé) contenant :
   
          - un crayon à billes noir de marque Pilot
          - un crayon HB
          - un feutre bleu
          - un feutre noir
          - un coupe-papier-marque-page en plastique vert
          - un couteau de poche

- une paire de ciseaux
- un porte-monnaie contenant :

          - un billet de cinq euros
          - une pièce de deux euros
          - deux pièces de un euro
          - trois pièces de dix centimes d'euro
          - quatre pièces de cinq centimes d'euro
          - quatre pièces de deux centimes d'euro
          - deux pièces de un centime d'euro

- un câble de liaison pour appareil photo numérique de marque Panasonic Lumix
- un paquet de mouchoirs non utilisés,  ouvert
- un numéro de la Lettre de la Pléiade (n° 48, mai 2012)
- un tube d'arnica CH9, contenant approximativement vingt granules
- une trousse d'écolier de couleur verte portant l'inscription "Biathlon Colgate" ( reprise individuelle; date de la reprise : juin 1992) contenant :

          - un taille-crayons métallique
          - un tube de liquide nettoyant optique
          - un tube d'anti-cernes, de marque Gemey
          - un couteau Laguiole authentique acheté à Laguiole ( département de l'Aveyron)
          - un taille-ongles
          - un  briquet Bic (reprise individuelle,  lieu et date de reprise inconnus)
          - un couteau de poche
          - un tube de soins des lèvres de marque Mixa intensif
          - trois crayons à papier pour agenda (récupération)
          - un tube de soins des lèvres nourrissant de marque Petit Marseillais
          - une brosse de nettoyage pour diamant de platine TD
          - une gomme de marque Staedtler
          - un grelot pour chien de chasse en bronze
          - une mini-brosse double en plastique à usage indéterminé
          - un tube d' échantillon de parfum (marque effacée)
          - une gomme anonyme (sale)
          - deux boutons provenant de deux chemises non identifiées
          - deux jetons pour caddie de supermarché
          - un mini-sifflet métallique (très rigolo)
          - deux pièces de deux centimes d'euro
          - deux pièces de un centime d'euro
          - une mini pince à  documents montée sur ressort
          - un élastique
          - un trombone

- une boîte de mouchoirs de marque U
- un pot à crayons en céramique, contenant :

          - un marqueur feutre noir gros modèle de marque Bic/Velleda
          - un feutre noir pour CD
          - un crayon spécial "sudoku", privé de sa gomme
          - un crayon HB
          - une pince à linge

- un tube d'arnica CH 5 contenant approximativement dix granules
- un fourre-tout métal noir et osier, destiné primitivement à être suspendu,  contenant :

          - un catalogue 2011 de la Pléiade
          - un agenda Quo vadis
          - une carted 'invitation à "Design parade 7" à la villa Noailles, valable du 29 juin au 1er juillet 2012
          - un CD Esa / Soho / Exploring the Sun
          - un CD de photos de Noël 2003
          - un calepin bleu de marque Super-conquérant
          - un calepin orné de la reproduction de l'affiche du film Autant en emporte le vent, avec Clark Gable, Vivien Leigh, Leslie Howard, Olivia de Havilland
          - un exemplaire (brochage artisanal au scotch) de la Saucisse magique, tetxe de Sandra Lanilis, illustrations de Juliette
          - huit marque-page
          - un mode d'emploi pour thermomètre de marque Braun "Thermoscan"
          - un catalogue L'Imaginaire / Gallimard
          - un catalogue Quarto / Gallimard
          - une page spéciale Immobilier de Var-Matin (19 juillet 2011)
          - une recette de confitures de figues , publiée dans Var Matin (date inconnue)
          - une liasse de notes prises sur bloc-notes à l'hôpital d'Hyères concernant l'usage  de la pompe à insuline
          - une carte postale de Rocamadour
          - une carte d'un ex-ami
          - un bout de lettre déchirée portant l'adresse de l'ex-ami en question
          - une carte d 'un  cabinet infirmier
          - le numéro de téléphone de l'exquise Gisela (infirmière)
          - quatre facturettes de carte bleue datées de février 2012

- un gratte-dos / chausse-pied universel
- une boîte de pansements Hansaplast
- une boîte de pansements Mercurochrome
- un mouchoir orphelin, non utilisé
- plusieurs pansements Tricosteril
- un empilement de papiers divers composés de :

          - un exemplaire de l'Aleph, de Jorge-Luis Borges (collection l'Imaginaire, Gallimard)
          - une lettre de grand format non ouverte (contenu inconnu)
          - une lettre non ouverte (contenu inconnu)
          - un supplément Eco-entreprise du Monde (10/07/2012)
          - un numéro de Télérama (n° 32361)
          - Le Monde du 8-9/07/20012
          - Le Monde du 10/07/2012
          - un supplément Géopolitique du Monde (08/09/2012)
          - un avant-programme saison 12/13 de Théâtres en Dracénie
          - le numéro 3259 de Télérama
          - un Atlas Routier IGN France 2003
          - un supplément Géopolitique du Monde (01/02/2012)
          - un supplément Eco-entreprise du Monde (03/07/2012)
          - un supplément du Monde "Spécial Algérie"
          - un supplément "Géo-politique" du Monde (10/06/2011)
          - Le Monde du 09/07/2012
          - Le Monde du 29/06/2012
          - un courrier non ouvert de l'association Greenpeace (26/06/2012)
          - un courrier Club Fnac, posté le 14/06/2012, adressé à un ancien occupant de la chambre d'à côté,              non ouvert 
          - un cahier d'écolier petit format
          - un numéro du Magazine littéraire (juin 2012)
          - un lot de photocopies de la Saucisse magique
          - un cahier d'écolier grand format portant sur la couverture l'intitulé "Mes pensées" (état neuf)

- une pince à linge


Les amateurs de statistiques ne manqueront pas de noter la présence de l'inévitable carte postale de Rocamadour.


On ne s'improvise pas artiste en entropie. Il y faut des dispositions quasiment naturelles, certes, mais aussi un long entraînement. Comme tous les grands artistes, l'artiste en entropie se perfectionne avec le temps. Parmi les facteurs favorisant l'accès à un haut degré de technicité dans ce domaine si particulier des arts d'agrément, on distinguera :

- un goût inné, probablement atavique, pour le foutoir organisé.

- une approche résolument individualiste des problèmes de la vie en général et de l'organisation en particulier. 

- un naturel nonchalant, paresseux, proche de celui de l'odalisque et de l'homosexuel passif.

- un sens esthétique particulier, apparenté au goût surréaliste pour les appariements d'objets hétéroclites.

- une fascination d'essence proprement métaphysique pour les objets inanimés qui, ayant certainement une âme, remplacent avantageusement les animaux de compagnie. L'objet, surtout s'il est grouillant, exerce un effet psychique bienfaisant, analogue à celui d 'une portée de chatons pour les uns, d'une colonie de cafards pour les autres.

Le vieillissement améliore le rendement de l'artiste en entropie. La vieillesse est son âge d 'or. Le vieillard voit en effet ses forces décliner ; il ne mobilise plus son énergie que parcimonieusement. Il a d'ailleurs de plus en plus tendance à se foutre de tout et l'inaction lui apparaît comme la forme supérieure de la sagesse. Mais d'un autre côté, retrouvant une âme d'enfant, il se berce de l'illusion -- fallacieuse mais si douce -- qu'il aura encore l'occasion de se servir de tous ces objets, de lire et de relire ces empilements d'articles et de bouquins. De plus, le vieillard déteste qu'on dérange son cadre de vie. Il se plaît dans son merdier.Il y a ses repères. Il s'y oriente avec un instinct infaillible (enfin, presque). Et il possède un sûr moyen de désamorcer les objections de son entourage, de sa femme en particulier, puisque c'est certain, promis juré, croix de bois croix de fer :  DEMAIN,  il va se mettre à ranger, à classer, à trier, peut-être même à jeter. En réalité il attend sournoisement la mort pour que ce soient ses héritiers qui s'en chargent. Les prétextes les plus farfelus lui sont bons pour remettre à plus tard le moment de s'y mettre, afin de s'abandonner avec ivresse à sa passion perverse : grignoter peu à peu son espace vital, faire passer l'entropie d'une étagère à l'autre, d'un placard à l'autre, d'une pièce à l'autre et de la cour au jardin, pour parvenir enfin au triomphe de l'accumulation irrationnelle et du désordre cynique. Alors, comme disait Thierry Rolland, alors, mais alors seulement, on peut mourir.


Note : En bas, à gauche de la photo, sous le placard KZ, on aperçoit une bande blanche ( plâtre) prévue pour y installer une plinthe de bois. Date initialement prévue pour la pose de ladite plinthe : juillet 1982. En instance.


Posté par : Onésiphore de Prébois




( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

lundi 30 juillet 2012

La Shoah considérée comme course de côte

Parfois, je me demande s'il ne me manque pas une case. Je me souviens que, jeune marié, j'entrepris de lire à mon beau-père, chrétien fervent (de confession orthodoxe), la Passion considérée comme course de côte, d'Alfred Jarry, qui m'avait plongé dans un ravissement jubilatoire et dont je ne doutais pas que mon auditeur allait faire ses délices.

Il était si furieux qu'il interrompit ma lecture pour me dire le peu de bien qu'il pensait d'un texte qu'il considérait comme une provocation blasphématoire. J'eus le sentiment qu'il n'était pas loin de se demander à quel détestable mauvais plaisant il avait accordé la main de sa fille.

J'ai gardé cette candeur naïve  du ravi de la crèche qui trouve normal de rire à peu près de tout, et surtout de ce que d 'autres considèrent comme sacré. Je ne doute pas qu'ils apprécieront mon humour douteux.

Il m'arrive, plus souvent qu'à mon tour, de fréquenter le blog de Pierre Assouline, la République des livres. Parmi les intervenautes (comme dit l'hôte des lieux, usant d'un néologisme heureux) on compte bon nombre de Juifs. Je serais le dernier à m'en plaindre. J'ai cru remarquer une certaine récurrence ( soigneusement ménagée ?) de billets consacrés aux camps de concentration, à la Shoah, et à la littérature concentrationnaire. C'est en tout cas l'occasion pour le clan de celles et ceux que j'appelle "les Pleureuses" pour renouer le fil de la litanie, momentanément interrompue, des Souvenirs Sacrés, remuer les Sacrées Cendres, chanter la gloire du peuple Juif et, éventuellement, défendre les droits du peuple Elu sur la Palestine. Assouline se défend de consacrer à ces événements de l'Histoire de l'Europe plus de billets qu'à d'autres sujets, et invoque l'effet Godwin, que je ne connaissais pas, et qui peut se formuler de la façon suivante :

" Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s'approche de 1 ". ( voir l'article très bien fait de Wikipedia sur cet effet Godwin )

Effet Godwin ou pas, c'est tout-à-fait leur droit, à ces braves gens, de ramener chaque fois qu'ils le peuvent ce sujet sur le tapis.. D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls. Ce ne sont en France, depuis des décennies, que commémorations, exercices de contrition, discours édifiants à l'intention des enfants des écoles, que leurs enseignants ne manquent pas d'accompagner en pélé à Auschwitz, de loin le plus visité des camps de concentration.

Moi aussi j'ai fait le pélé d'Auschwitz. Inoubliable, bien sûr. J'ai vu le peu qui reste du ghetto de Varsovie.  J'ai lu Antelme, Raul Hilberg et d'autres, j'ai vu Nuit et brouillard, le Chagrin et la pitié, la liste de Schindler, la Rafle, et tant de documents.

Ma génération a vécu dans cette ambiance-là. Par moments j'aurais souhaité vivre à une autre époque, ou dans un pays très lointain, qui aurait échappé presque complètement au ressassement de ces horreurs. Mais on ne choisit pas son temps ni son lieu, pas vrai. Pourtant la plupart de mes contemporains et moi n'avons pas mérité qu'on nous remette le nez à intervalles réguliers le nez dans cette merde qui n'est pas la nôtre. J'avais quatre ans l'année de la libération d'Auschwitz. Pour les enfants de ma génération, le culte des martyrs des camps aura souvent servi de sacré de substitution.

Il est vrai que l'antisémitisme n'est pas mort, que le sang des enfants de Toulouse est encore tout frais. De tels rappels ne sont pas inutiles.

Mais à trop les multiplier, on risque l'effet opposé à celui qu'on escomptait : la lassitude et, finalement, l'indifférence. Il y aura bientôt soixante-dix ans que les Soviétiques sont arrivés à Auschwitz. Tout ça, c'est presque de l'histoire ancienne.

On me dit qu'en Italie et même en France, beaucoup de jeunes lisent Si c'est un homme, de Primo Levi. Fort bien. Dans les années soixante, on lisait peu ces témoignages parus juste après la fin de la guerre, l'Espèce humaine, de Robert Antelme, ou l'Univers concentrationnaire, de David Rousset.. Au début des années soixante-dix, j'avais à peine entendu parler de Charlotte Delbo, dont le récit de son expérience de déportée venait de paraître. Je n'y prêtai pas autrement attention. J'aurais dû pourtant m'intéresser à elle, militante communiste, engagée dans la lutte pour la paix en Algérie, membre du réseau Jeanson. J'avais sans doute la tête à d'autres choses. J'ai lu Antelme, Primo Levi, Raul Hilberg, beaucoup plus tard, dans les années quatre-vingt. Ce décalage n'est sans doute pas si singulier car il fut, je crois, celui de beaucoup de gens de ma génération. Le centre Simon-Wiesenthal est fondé en 1977 seulement; les travaux de Serge Klarsfeld datent de la même  époque.

Il est encore très difficile d'adopter, face à ces événements, une attitude autre que dévotement recueillie, celle à peu près (en plus affecté)  qui prévaut chaque 11 novembre devant le monument aux morts de 14/18. Sauf que cela se produit beaucoup plus souvent. Cette attitude est la pire qui soit car elle sert trop souvent de masque hypocrite à l'indifférence.

Des oeuvres qui ont tenté de prendre des distances vis-à-vis de la vulgate bienséante ont été le plus souvent mal accueillies : Portier de nuit, de Liliana Cavani,  la Vie est belle, de Roberto Benigni, firent scandale, de même que le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes . " Le film de Benigni , écrit un lecteur Juif du blog d'Assouline, est une horreur indigne qui n’aurait jamais été permis par les Juifs. Certains s’en sont indignés à juste titre. Il est allé demander un blanc seing à des résistants qui n’étaient pas juifs. Monstrueux. "

Comme quoi cette histoire-là, qui continue d'avoir tant de mal à passer, ne saurait, pour certains, être abordée que dans une seule version : recueillie.

Malheureusement pour ces gens-là, le recueillement obligatoire ne fait pas bon ménage avec l'Histoire. Ni avec la vie.

Peut-être que les Européens, et notamment les Français, auront enfin pris la nécessaire distance avec ces histoires déjà bien anciennes le jour où personne ne trouvera choquant que la Shoah puisse être retenue comme argument du dernier opéra rock à la mode.

A la mode des camps, bien entendu.

Additum  -  Les nazis n'ont pas emprisonné que des Juifs dans les camps et des Européens de toutes nationalités, à commencer par des Allemands, y ont péri. C'est une affaire entendue, mais les communautés juives d'Europe ont proportionnellement, et de très loin, payé le prix le plus lourd ( 3 millions en Pologne, 1 million en U.R.S.S., notamment). Le travail de deuil, pour beaucoup de Juifs, et d'abord pour ceux qui ont des parents parmi les victimes, reste très difficile à faire, peut-être impossible, même soixante-dix ans après. L'impasse conflictuelle dans laquelle, depuis sa création, Israël est enfermé, n'arrange pas les choses. A cela s'ajoute la mauvaise conscience dans des pays comme la France (voir les propos de François Hollande  sur  la rafle du Vel d'Hiv). Cela contribue, à mon sens, à expliquer pourquoi tout ce qui touche à ce drame continue d'éveiller des réactions passionnelles, alors que presque tous les acteurs ont disparu.






( Rédigé par : John Brown )

dimanche 29 juillet 2012

Charles-Valentin Alkan : une musique enthousiasmante !

Magnifique programme que celui de ce disque consacré par le pianiste Marc-André Hamelin à des oeuvres de Charles-Valentin  Alkan  ( 1813/1888 ) . Ce compositeur, trop peu connu du grand public, a laissé une oeuvre considérable pour le piano, peu jouée et peu enregistrée (il est vrai qu'elle exige de l'interprète un haut niveau technique). Il a su bâtir une oeuvre très personnelle à partir de la leçon parfaitement assimilée des grands Allemands, Beethoven,dont on retrouve chez lui le goût de l'austère rigueur, Schumann et Brahms. La Grande sonate, "les quatre âges" (Op. 33), de construction très beethovénienne, très virtuose dans son premier mouvement, est par contre très schumanienne dans la tonalité de son lyrisme. La sonatine (op. 61) a, en revanche, des accents d'une tendresse et d'une mélancolie qui évoquent Brahms. Le disque s'achève par "le Festin d'Esope" (Op 39), joyeux et dynamique contrepoint qui, lui, annoncerait plutôt Ravel. Un compositeur vraiment enthousiasmant.


Charles-Valentin Alkan , Grande sonate "les quatre âges" (op 33) / Sonatine (op 61) / Barcarolle (op 65 n° 6) /  "Le Festin d'Esope" (op 39 n° 12),   Marc-André Hamelin, piano  ( 1 CD Hyperion )

The Alkan society  : www.alkansociety.org

( Rédigé par : Jeanne la Pâle nue dans ses châles )

Charles-Valentin Alkan

samedi 28 juillet 2012

Panem et circenses

L'usine Bolt rouvre ses portes

Elle est bien la seule

Sous le Channel  des trains entiers de bourricots chargés
foncent à Waterloo
Courir à Londres et  mourir
Les sanglots longs
Des violons
De l'overdose

Dopage à la page
Amphètes à la fête
Retraites à l'abbaye
de l'EPO
popo pots
Belges

On est tout propres
Promesse de Gascoyne
Serment Olympe et se pique
Et repique
J'y repique
et colle et grammes


Chimiothérapie de groupe quadriennale
Très bonne pour le moral


Galopades
Crétins ébaubis
Eh vas y Bobby
T'es l'pluss vite

Gonflés les mecs !

Ethique sportive en toc

Hypocrisie  Niaiserie Mamelles du sport
Faut bien s'distraire
Faut bien rêver
Mais faut pas rêver
Record a un coût
un coût de bambou

Tu feras honneur au drapeau
Bougre de bourrique
Pense à la médaille
Pense à nos enfants

A vos ordres mon adjuvant !

Guéguerre en collants
Tu trembles, carcasse, mais si tu savais ce que je vais t'injecter, tu tremblerais bien davantage

Toutes et tous à creuser au fin fond de leurs trous de daupes
Même pas aveugles

Marion Jeannie
Marie-J-O,
C'est la meilleure
quoique la pire

Et si pour une fois on jouait francs jeux
Société du spectacle on en est tous
les regardés et les regardants
Pas regardants

Tous shootés
aux ballons
ballons de foot
ballons de rosé
Pot belge et cannabis
EPO
Corticos toxicos
Anxiolytiques
Antistress
Antidépresseurs
Antibite molle
Anti tout


Donc

Légalisons

Tout


Tous à Bercy
en TGV
En TVA

La daupe est notre animal de compagnie
La meilleure amie de l'homme
Un vrai don de Dieu
Elle n'existerait pas qu'il faudrait l'inventer
Heureusement qu'elle est là

L'épicier vend du remontant
du gros qui tache
du qui fait des trous
Des sucres pas lents
Or en barres
chocolatées
Le buraliste distribue
les cibiches
et les tickets
Super gros lot
ça biche
Le pharmacien n'est pas en reste
On se requinque
sur ordonnance
Le doc l'a dit :
C'est parfois dur
Mais c'est comme ça qu'on dure
Dur désir de durer dure drogue
Dans les palmarès
Sur la liste des vivants

Arrêtons de nous voiler la fesse

Le doc l'a dit
Patron l'a dit
Sponsor l'a dit
et même mon adjuvant
Piquez-vous, mon ami, c'est pour votre bien
A la bonne nôtre



Une des (nombreuses) victimes de la calomnie
Additum 1  - Je ne saurais trop conseiller la lecture du point de vue de Pierre Guerlain, dans Le Monde.


Additum 2 ( 5 août 2012 )  - Depuis dix jours, une bonne partie de la planète vit sous anesthésiant olympique. Ce ne sont que commentaires dithyrambiques, repassés en boucle jusqu'à l'écoeurement. La crétinisation collective par l'usage du "on" magique (" On est en finale" , " On a gagné ", "On est les meilleurs") connaît une progression exponentielle. Les conversations deviennent clownesques, passant invariablement de la dernière médaille raflée de haute lutte au temps qu'il fait : ah quel temps de chien ! ah quelle chaleur ! Quelques faits-divers sanglants et voilà terminé le tour des actualités du monde à la télévision.

( Rédigé par : SgrA° )

vendredi 27 juillet 2012

Numérisation et éloignement du monde

La rédaction du billet précédent, croisée avec la lecture d'Hannah Arendt, m'amène à des réflexions (j'avais d'abord écrit réflections ) sans doute naïves sur les techniques de la photographie.

Le discours aujourd'hui courant sur la photographie numérique est de dire que, à la condition qu'un nombre suffisant de pixels soit atteint, cette technique nous assure d'une fidélité et d'une finesse dans le rendu du réel beaucoup plus grandes que  celles que permettait d'obtenir la technique traditionnelle ("argentique"). Est-ce à dire pour autant que cette technique nouvelle nous rapproche du réel plus que l'ancienne ?

Dans la technique traditionnelle, les photons réémis par le sujet photographié viennent frapper et impressionner une surface sensible. Puis cette surface sensible, plongée dans un bain chimique, révèle l'envers positif de l'image négative. Les photons interviennent  aussi  à ce stade. Enfin une technique d'agrandissement (ayant forcément pour résultat une certaine perte de définition) permet d'obtenir la photographie observable dont la surface, à son tour, réémet des photons vers l'oeil de l'observateur.

Je me suis bercé longtemps de l'illusion quelque peu sentimentale qu'une certaine continuité reliait, dans la technique argentique, le photon de départ au photon d'arrivée, comme si la chaîne des photons n'était pas totalement rompue, malgré le traitement chimique intermédiaire. Ainsi la technique traditionnelle, me disais-je, permettrait-elle peut-être, dans le cliché final, de conserver un peu de la réalité des êtres chers ou des paysages aimés à un moment de leur existence...

La technique numérique rompt radicalement cette chaîne. En effet, le capteur de l'appareil numérique ne  conserve pas l'image physique (faite d'une combinaison de photons) reçue ; il la convertit en symboles mathématiques abstraits, selon des relations arbitrairement fixées par le logiciel intégré à l'appareil (on voit  très bien, me semble-t-il, le caractère arbitraire de ces relations dans les images en fausses couleurs de phénomènes de l'Univers lointain photographiés par les astrophysiciens). Ensuite, quand je charge mes photos sur mon ordinateur, un autre logiciel reconvertit cet ensemble de relations abstraites en une image physiquement consommable (mais qui n'accède à ce statut qu'une fois que j'ai cliqué sur le fichier correspondant). On ne peut plus parler de "chaîne" des photons.

Ainsi, à cause de ce passage par l'abstraction mathématique, la photographie numérique loin de nous rapprocher du réel, nous en éloigne au contraire, et nous en libère davantage aussi, permettant sans doute des manipulations de l'image bien plus sophistiquées que par le passé. La nouvelle technique autorise en effet une sélection arbitraire des ondes électromagnétiques numériquement codées, à la réception comme à la ré-émission.Ce n'est là qu'un cas particulier, selon Hannah Arendt (si j'ai bien compris son raisonnement) d'un éloignement généralisé du monde réel produit par son traitement par des outils mathématiques toujours plus puissants. Cet éloignement du monde concret a pour effet positif notre capacité à agir sur lui, voire à introduire sur la Terre des réalités qui n'y avaient jamais existé auparavant (comme les réactions thermonucléaires).

Il est donc faux, en tout cas, de dire que l'outil mathématique nous rapproche du réel. C'est qu'il en est, par essence, coupé, n'ayant d'autre réalité que mentale et humaine. Contrairement à ce qu'affirme la formule optimiste de Spinoza, et à ce que croient encore, semble-t-il, certains mathématiciens, la nature n'est pas écrite en langage mathématique. L'Univers ne nous tient aucun discours mathématique. C'est nous qui introduisons l'outil mathématique dans la nature dans l'espoir de mieux la comprendre et de mieux la maîtriser. La complexité toujours plus grande des mathématiques modernes relève du défi que nous lance sans cesse le réel de comprendre ses complexités toujours plus déroutantes. C'est notre moderne levier d'Archimède pour tenter de soulever le monde. Outil pour tous usages, ne serait-ce que pour jouer. On peut même, à la différence de la célèbre baïonnette, s'asseoir dessus.

Pour illustrer cette dimension fondamentalement arbitraire de l'usage des mathématiques, Hannah Arendt rappelle la remarque de Leibniz : on peut toujours trouver une courbe mathématiques qui relie des points jetés au hasard sur une feuille de papier. Cela ressemble beaucoup à la relation qui unit un ensemble de pixels arbitrairement choisis pour tenter de rendre compte de l'inaccessible réel.

Additum 1 - Pour répondre aux objections de JC, je dirai (au risque de me répéter) que les mathématiques sont le filet toujours plus sophistiqué que les hommes jettent sur le réel pour tenter de l'y prendre et de le comprendre. Mais si les atomes sont dans la nature, les mathématiques, elles, n'y sont pas. Ensemble de relations logiques, elles ne se trouvent que dans le cerveau humain. Elles se développent d'une façon tout-à-fait indépendante des sciences expérimentales. Elles sont un outil efficace mais abstrait. Et l'on peut, me semble-t-il, soutenir que, comme toute abstraction, elles nous éloignent du réel concret.

Hannah Arendt  , Condition de l'homme moderne    ( Gallimard / Quarto )

( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

Image composite, codée en fausses couleurs, d'une région de la constellation de l'Aigle

jeudi 26 juillet 2012

Lascaux dans ses (premières ?) couleurs

La photo qui suit fait partie d'une série prise en 1947 à Lascaux par Ralph Morse pour le magazine Life. C'est sans doute un des tout premiers clichés couleur pris dans la grotte. Je trouve à ces photos un grain et une délicatesse incomparables, surtout si je les compare à d'autres clichés pris plus tard (par exemple ceux qui illustrent le livre d'André Leroi-GourhanPréhistoire de l'art occidental).

Les archives du magazine Life sont riches de photos couleur d'une qualité exceptionnelle, prises entre le début des années trente et la fin des années cinquante, et qui méritent certainement d'être considérées comme des jalons importants de l'histoire de l'art de la photo couleur. Il y a les photos prises en Allemagne et dans l'Europe occupée par Ugo Jaeger, photographe officiel de Hitler, et qui, si l'on met de côté leur fonction de propagande, sont souvent d'une grande qualité et d'un grand intérêt historique. Telle autre série de photos, prises dans le sud de la France dans les années cinquante par Walter Sanders  est également remarquable. La photo qu'il a prise à Martigues en 1956 me fascine, non pas tant à cause des reflets dans l'eau que par l'extraordinaire dégaine des bicoques du second plan : toute une pouillerie méditerranéenne s'y expose avec une impudeur canaille, non dépourvue de charme, qui confine à  une certaine innocence. Quel fabuleux décor de théâtre !

.La refonte du site, après une période d'accès libre, semble avoir rendu à nouveau inaccessibles une bonne partie de ces photos. Quoique...

Additum 1 . -  L'affichage de la première photo semble poser des problèmes quand on passe par Chrome (c'est du moins ce que je constate sur mon ordi). Si c'est le cas, passer par Firefox.


Lascaux en 1947 (photo : Ralph Morse)

Canal du Midi 1956 (photo :  Walter Sanders)
Martigues 1956  (photo : Walter Sanders)

André Leroi-GourhanPréhistoire de l'homme occidental  ( Mazenod )

Life. com

Life photo archive hosted by Google

( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

mercredi 25 juillet 2012

" La Mouette" , d' Anton Tchékhov : calamiteux Nauzyciel


Vu « la Mouette », d’Anton Tchékhov, dans la mise en scène d’Arthur Nauzyciel, retransmission en léger différé de la Cour d’honneur. L’intérêt d’un spectacle comme celui-là, c’est qu’on découvre très vite l’avantage de le voir à la télé plutôt que sur place. On n’est pas obligé, comme le spectateur d’Avignon, de rester vissé sur son fauteuil à avaler sa potion jusqu’à la nauzyciel, on peut aller pisser, boire un coup, mettre la poubelle. On revient, on s’aperçoit qu’on n’a pas raté grand chose, vu que Nauzyciel, quand il a une idée de mise en scène, il en a pas trente six, il la coince solide dès le départ et on vit avec jusqu’à la fin du spectacle. Donc c’est aéré, y a une ambiance musicale, enfin ambiance c’est un mot un peu fort, disons qu’il y a un fond musical, on comprend bien le texte qui est déclamé avec toute la lenteur souhaitable, ça respire (j’ai même cru entendre des ronflements dans les gradins). A un moment, un acteur dit : « Un ange est passé ». Il en est même passé deux pour le prix d’un. Personne ne rit dans la salle à ce trait de comique involontaire. C'est l'inconvénient des grandes messes théâtrales, le public est aussi coincé que la mise en scène. Cette forte réplique m’a paru la clé du spectacle. J’ai encore tenu un bon quart d’heure, puis, comme je pensais avoir bien compris le parti pris de mise en scène (y a qu’un parti-pris dans la tête à Arthur), j’ai pris le parti d’aller me coucher. 

Je m'aperçois que je suis un peu injuste car il y a un moment que j'ai beaucoup aimé, où l'on voit une actrice   plastiquement superbe venir déclamer une tirade très écolo sur la fin du monde; on s'aperçoit que Tchékhov était un auteur déjà très moderne. Elle est en petite culotte noire, en soutien-gorge noir, qu'on voit très bien sous son petit voile noir, surtout grâce au gros plan qui est un des avantages de la retransmission télé. On voit même son ventre bouger quand elle respire, c'est poignant. Pas un gramme de graisse, j'en bave. Je voudrais être elle. C'est l"effet d'identification bien connu. Surtout qu'elle ne doit pas avoir plus de vingt-cinq ans. Elle évolue dans une chorégraphie qui m'a rappelé celle que j'avais vue au Crazy Horse il y a quelques années. C'est un moment très chouette.

Condoléances aux acteurs, qui font très bien ce qu'on leur demande de faire. Heureusement qu'ils sont là.

Additum 1 . -  Ce spectacle me paraît typique d'une réalisation calamiteuse où la responsabilité des acteurs n'est en rien engagée. Tous sont excellents. Encore une fois, en professionnels aguerris, ils font --très bien -- ce que leur metteur en scène leur demande de faire. Ils appliquent les consignes de diction, de tempo, de rythme,  de déplacements qu'il  leur a fixées. Ils défendent un spectacle auquel ils croient ( il ne manquerait plus qu'ils n'y croient pas ). Les choix du metteur en scène et leurs effets pervers sont seuls en cause.

Après la surprise du jeu au masque du début (fausse surprise qui donne l'impression que les intentions de l'auteur sont surjouées ), un ennui pesant s'installe. Il est dû principalement au choix d'un tempo démesurément étiré, qui détermine aussi bien la profération du texte que les déplacements, à la distribution statique des acteurs dans l'espace. Le texte de Tchékhov résiste mal à ce traitement : ce n'est pas qu'il soit mal dit ou qu'on ne l'entende pas, mais tout son charme, toute sa magie se sont évaporés. La moindre réplique prend un tour lourdement didactique. Il ne semble pas que la traduction d'André Marcowicz et Françoise Morvan y soit pour quelque chose. Les intervention des deux musiciens, belles en elles-mêmes, n'apportent absolument rien à l'intérêt du spectacle.

On se demande ce qui justifie ces choix. On finit par se dire que, pour Nauzyciel, l'important était de relever le défi de monter la Mouette dans l'espace surdimensionné de la Cour d'honneur. A priori, c'est le genre de théâtre qui s'y prête le moins : Brecht ou Mouawad, à la bonne heure, mais Tchékhov ? Donc, occupons l'espace ! posons un acteur ici, un autre là, prescrivons des déplacements à grandes enjambées, etc. Pour la voix, équipons discrètement les acteurs d'un micro (visible sur les gros plans télé).

Pari stupide, pari perdu. Tchékhov regimbe à ce genre de traitement. Peut-être que la bonne idée, au lieu d'essayer d'occuper tant bien que mal cet espace démesuré, aurait été de jouer la pièce dans un mouchoir de poche : défense aux acteurs en jeu de sortir d'un cercle de cinq mètres de diamètre; peut-être que cette option n'a jamais encore été essayée sur cet immense plateau. Il me semble bien que Nauzyciel a été piégé par la nature de l'espace scénique auquel il avait affaire. Il ne l'a pas dominé, il a été dominé par lui. L'art de la mise en scène s'apparente à celui de la tauromachie. A Avignon,  le taureau s'appelle l'espace.

Au théâtre en tout cas,  Peter Brook l'a rappelé une fois pour toutes : le diable, c'est l'ennui.

( Rédigé par : John Brown )


lundi 23 juillet 2012

Un liquidateur du gaullisme : François Hollande

Aux insurgés syriens


 Lors des cérémonies commémoratives de la rafle du Vel d'Hiv, François Hollande a déclaré qu'elle fut un crime "commis en France par la France ".

Affirmer cela suppose qu'on liquide les valeurs du gaullisme en ce qu'elles eurent de meilleur. Des valeurs dans lesquelles il n'est pas besoin d'être gaulliste pour se reconnaître. Et celui qui l'affirme méconnaît gravement, à mon avis, l'essence du politique, en ce qu'il a de plus haut.

Que ce crime ait été commis en France, tout le monde le sait. Mais qu'il ait été commis par la France, halte là !

Ce n'est pas en effet "la France" qui commit ce crime, mais les dirigeants et les exécutants d'un Etat inféodé à la puissance occupante et qui prétendait représenter la France. D'un Etat-croupion soumis à l'occupant nazi au point de calquer ses "lois" scélérates sur les siennes.

A l'époque, le général de Gaulle ne cessait de répéter depuis Londres que ces gens-là ne représentaient pas la France, qu'ils n'étaient pas la France. Et il avait raison.


De Gaulle est l'inventeur de l'expression " la France libre ". Ce faisant, il a formulé un pléonasme :  la France est libre, autrement elle n’est pas la France. Dans son essence (dans son Idée platonicienne, si on veut),  il y a la liberté. De même, un Français est un citoyen libre, ayant voix au chapitre sur les décisions politiques, c’est-à-dire les décisions de la cité, autrement il n’est pas un Français. De même, un citoyen participe librement aux décisions de la cité, autrement ce n’est pas un citoyen mais un esclave. Pour les Athéniens du temps de Périclès, c'était une évidence, que nous avons tendance à oublier.

Le régime de Vichy ne pouvait, de toute façon, ni incarner la France ni la représenter, puisque, depuis la fin de l'année 1940, la France, en tant qu'entité politique distincte et indépendante digne de ce nom, n'existait plus. Le territoire dépecé qui, autrefois, s'était appelé France, ne méritait plus, lui non plus, ce beau nom. Quant à la population qui vivait sur ce territoire, elle ne méritait plus, elle non plus, pour l'essentiel, le nom de peuple, et encore moins le nom de peuple français, étant, dans son immense majorité, réduite, comme le dit Chateaubriand des Athéniens de son temps, à l'état de populace esclave. Tels étaient les effets terribles de la défaite de 1940. Elle avait ôté d'un coup à des millions de gens le titre et la dignité de citoyens libres d'une nation libre. Les hommes ont des droits tant qu'ils savent les défendre...

 En France, on n'a pas pris la pleine mesure, encore aujourd'hui, du cataclysme que fut cette défaite et de la gravité de ses suites : dès les pleins pouvoirs à Pétain votés, la République est morte, la démocratie est morte. La continuité établie par ce vote entre la IIIe République et le régime de Vichy est purement formelle. Elle est vide de sens. Pétain, représentant légal de la France, est dans le rôle d 'un exécuteur testamentaire bien décidé à trahir les dernières volontés du défunt, en l'occurrence un pays lui-même défunt puisque découpé en deux zones, dont l'une est entièrement soumise au bon vouloir de l'occupant, tandis que l'Alsace et une partie de la Lorraine sont annexées, que les côtes sont interdites d'accès. Dès l'entrevue de Montoire (24 octobre 1940), la France cesse de fait d'exister en tant que nation indépendante. Les droits de ceux qui avaient été les citoyens libres d'un pays libre sont bafoués, anéantis. Il n'est pas questions de débattre, sous aucune forme, des décisions prises par le pouvoir. Nous avons eu la chance inouïe que ça n'ait duré que quatre ans. Imaginons dix, vingt, trente ans d'occupation, que serait-il resté de ce pays qu'on avait appelé autrefois la France et qui, entre 1940 et 1944, n'était pas plus la France que la Grèce du temps de Chateaubriand, soumise aux Turcs, n'était la Grèce, mais seulement une obscure province de l'empire ottoman.

Les dates des lois antisémites de Vichy sont un bon indicateur de la progression de l'asservissement de la France : dès juillet 1940, les lois de dénaturalisation privent un grand nombre de Juifs français de leur nationalité, dont tous les Juifs d'Algérie. Un premier statut des Juifs est promulgué au début du mois d'octobre 1940. Que ces lois soient aussi le produit de l'antisémitisme bien présent et virulent d'une partie de la société française, cela ne fait pas de doute. Mais il ne fait pas de doute non plus qu'elles s'inscrivent dans un processus d'alignement de la législation française sur la législation nazie. Le personnel  "politique" de Vichy n'est formé qu'en apparence de "citoyens" "français" gouvernant et administrant une nation indépendante ; il s'agit en réalité de larbins aux ordres chargés, qu'ils en aient conscience ou non, d'exécuter la politique des nazis. Ironie de la situation : ceux qui privent alors les Juifs de leur nationalité ne se rendent pas compte qu'en agissant ainsi, ils s'en dépouillent eux-mêmes, ainsi que leurs compatriotes. D'où l'hystérie de leurs gesticulations patriotiques, destinées à occulter la vérité de leur situation. Même aujourd'hui, admettre la radicalité de cet asservissement en fait reculer plus d'un. Que le vainqueur de Verdun  se soit mué en serf objectif de Hitler et en exécutant zélé de sa politique, cela reste difficile à avaler.

C'est cela, la réalité des années 1940/1944, aujourd'hui encore largement occultée en France. On sait très bien pourquoi il en est ainsi : la période fut un tel festival de valses-hésitations et de palinodies, on retrouva si souvent aux commandes les mêmes avant et après (voir le parcours politique de Mitterrand, les affaires Papon et Bousquet),  qu'il fallut bien, après la Libération, raccommoder les meubles en déclarant venu le moment de la "réconciliation" des Français et en admettant que, n'est-ce pas, les choses n'étaient pas si simples, qu'il y avait des patriotes dans les deux camps, que la nature humaine, n'est-ce pas, etc. C'est ce discours lénifiant et mensonger qui a conduit à cet autre mensonge qui prétend que la France est partie prenante dans les crimes de Vichy. En proclamant officiellement que "la France" a commis le crime de la rafle du Vel d'Hiv, François Hollande ne met pas fin à ce mensonge, il le perpétue au contraire. L'hommage, dans la foulée, aux Français qui ont continué la lutte contre les nazis illustre les contorsions  logiques auxquelles le conduit cette attitude, et qui se résument à l'art bien connu qui consiste à mélanger les torchons avec les serviettes.


Que reste-t-il en effet de  la France, dans ces années sombres ? Où est-elle ? Elle est à Londres et partout dans le monde et sur le territoire de l'ancienne France, dans les maquis, dans les réseaux de résistance, partout où des femmes et des hommes qui, eux, méritaient pleinement le nom de Français et de citoyens français, continuaient la lutte contre l'occupant nazi, en distribuant des tracts, en organisant des attentats, en cachant des Juifs. Nulle part ailleurs.

La vérité est donc que le crime de la rafle du Vel d'Hiv ne put  être commis par la France ni par le peuple français, qui n'existaient plus, mais par une minorité d'imposteurs, d'escrocs politiques, prétendant agir au nom de la France et représenter le peuple français.

On dira que, dans le coeur de ces millions de femmes et d'hommes réduits à la servitude, vivait l'amour de la patrie et la haine de l'occupant. Mais que valent un amour et une haine qui restent scellés dans le silence du coeur et qui ne s'expriment pas par des actes? Peut-on dire seulement qu'ils existent ? Au vrai, c'est comme s'ils n'existaient pas.Qui ne dit mot consent. Qui ne lève pas le petit doigt pour empêcher le crime s'en fait le complice. Si l'esclavage auquel on prétend te soumettre te révolte, ose la révolte.

Ainsi la France n’a pas commis le crime de la rafle du Vel d’Hiv. Puisque ce n’était pas la France. Puisque la France était ailleurs.

Qui a dit : "Rome n'est plus dans Rome , elle est toute où je suis  " ?


Additum 1  : L'existence d'un espace politique  ( au sens que les anciens Grecs donnaient au mot politique ) est subordonnée à la liberté des citoyens qui le peuplent, et qui détiennent seuls le privilège de délibérer des affaires de la cité. Autrement, soit le mot de politique n'a aucun sens, soit il est gravement détourné de son usage légitime, comme nous le constatons dans le monde contemporain. Un espace tyrannique n'est pas un espace politique, autrement dit un espace authentiquement public (l'espace où délibèrent les citoyens), mais un espace privatisé par l'usage de la force. Le régime encore au pouvoir en Syrie déploie des efforts désespérés pour sauver cette privatisation de l'espace public à laquelle s'emploie tout régime tyrannique et pour empêcher la restauration -- ou l'instauration -- d'un authentique espace public (ou politique, les deux mots étant synonymes -- on rappellera que politique vient de polis, mot qui désigne la cité en tant que collectivité des citoyens, tandis que public vient de populus, mot qui désigne le peuple, ensemble des citoyens ).

Additum 2  :  Heureusement, l’esclavage n’est pas une essence, c’est un état qui, comme tout état, peut être transitoire. Qui a perdu sa liberté politique, même momentanément, est ravalé au rang d’esclave. Qu’on soit un protégé, un privilégié du nouveau régime ou non, ne protège pas de ce sort. Pétain, ses ministres et ses hauts fonctionnaires, n'étaient pas moins esclaves que les autres. Dans la Rome antique, certains esclaves jouissaient de commodités de toutes sortes que plus d’un homme libre pouvait leur envier. En perdant leurs droits de citoyens, de 1940 à 1944, les Français accédèrent à l’enviable statut d’esclaves. Je dis « enviable » parce qu’à certains égards ce statut est confortable : il rejoint, au fond, le statut de mineur en tutelle. Le maître pense à la place de l'esclave, il délibère à sa place, il décide à sa place, comme il le fait de l'enfant mineur, le maintenant dans l'ignorance de ce qu'il décide et fait. L'esclave, comme l'enfant, n'a qu'à se laisser guider, les yeux fermés. C'est ainsi que le statut d'esclaves auquel étaient tombés les Français entraînait, par exemple, qu’ils pouvaient aisément se foutre de ce qui arrivait aux Juifs ; on leur faisait comprendre qu'ils n’avaient pas à s’en préoccuper, qu'ils  ne le devaient pas, que les autorités s’en occupaient pour eux, tout en les maintenant soigneusement, par surcroît de précautions, dans l'ignorance de la réalité, ou leur en présentant une image soigneusement édulcorée..

Qui a dit que le sort d’un citoyen libre était plus enviable que celui de l’esclave ? Ce dernier n’a pas à assumer chaque matin ses responsabilités de citoyen libre. Et puis un régime autoritaire est souvent bien plus efficace, pour le meilleur comme pour le pire, qu’un régime démocratique. Les citoyens et leurs représentants y sont soumis à toutes sortes de pression qui visent à restreindre leur liberté de décider et d'agir dans l'intérêt commun. L' affaire du vote des pleins pouvoirs à Pétain en 1940 montre d'ailleurs quelle tentation de se défausser de leurs inconfortables responsabilités peut s'emparer des citoyens dans une situation critique  : ces députés,  affolés, tout à leur hâte de brader la République, de la solder à l’homme providentiel…, quelle misère.  De Gaulle avait un mot pour ça : la chienlit. C’est de cette faiblesse inhérente à la démocratie que mourut jadis la démocratie athénienne. Montesquieu l’explique très bien dans  l’Esprit des lois . A contrario, l'exemple d'un Démosthène luttant jusqu'au bout pour sauver la liberté du citoyen reste et restera toujours d'une totale actualité.

Sur cette problématique de la liberté, un film, hier soir, sur Arte, disait beaucoup, sur le mode de la comédie :  The Graduate . Ménandre peut parfois donner un coup de main à Aristophane.

Additum 3 . -  L’un des aspects majeurs du système d’asservissement mis en place en Europe par les nazis, c’est la destruction systématique de l’espace politique des peuples soumis. La version hard du système, c’est la Pologne soumise à un gauleiter. La version soft, c’est Vichy. Mais c’est fondamentalement la même chose. Nous n’avons pas la « chance » d’avoir eu Vichy, et Vichy n’est pas une invention désespérée du génie français pour sauver ce qui pouvait l’être. C’est l’Allemagne nazie qui a daigné nous imposer Vichy, selon les modalités que les circonstances lui paraissaient nécessiter, comme le prouve l’occupation de la zone « libre » en 1942.

Le danger de toutes les tentatives pour trouver des excuses à Vichy, c’est de perpétuer l’idée fausse selon laquelle il peut être utile, humain, voire généreux, d’entretenir une illusion de liberté, quand la liberté a disparu, et celle de croire que l’esclave pourra récupérer sa liberté en servant fidèlement son maître. Et quoi de  plus merveilleusement pratique et efficace, pour un maître, qu'un esclave qui n'a pas conscience de l'être ?


Hannah Arendt,   Condition de l'homme moderne    (Gallimard / Quarto )

Montesquieu ,   L'Esprit des lois  (GF)

Chateaubriand,    Itinéraire de Paris à Jérusalem  ( Gallimard / Pléiade )

Corneille,            Sertorius      ( Gallimard / Pléiade )

La Rafle,  film de Josée Dayan


( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )


samedi 21 juillet 2012

"la Sonate à Kreutzer" de Tolstoï ou le noeud de vipères conjugal

La Sonate à Kreutzer.   Léon Tolstoï.  1888. Pas un roman, plutôt une longue nouvelle. Signe particulier : après sa publication, l'auteur a ajouté une postface, qui lui a été inspirée par les lettres de ses premiers lecteurs. Il en profite pour exposer ses idées sur le mariage, la sexualité, les rapports entre les hommes et les femmes.

Un classique, donc. Pierre Assouline, critique littéraire bien connu, l'a relu récemment. A été très déçu. S'en explique dans un bref billet récent (07/07/2012) mis en ligne sur son blog,  la République des livres. Il résume brièvement le livre et écrit notamment :

 "[...] on nous fait comprendre en route qu’il s’agit de sexe, ou plutôt du dégoût des femmes pour l’acte, avant de nous faire admettre enfin qu’il s’agit de jalousie." 

Il ajoute un peu plus loin :

"Soudain, la forme paraît vite épuisée, le propos à côté de la plaque et le tout terriblement daté, primaire, limité, qu’il s’agisse du mariage tenu pour de « la prostitution légalisée » ou de la nécessité pour l’homme soumis à Dieu de s’abstenir de procréer."

Bon. Voilà expédié le cas de la Sonate à Kreutzer. Livre très surfait. Démodé. Expédier en quelques formules définitives un livre qu'il n'aime pas, Assouline sait faire. C'est facile. S'agissant d'un texte considéré comme un classique, notre critique joue à peu de frais les hardis non-conformistes. On attendrait qu'il étaie sa position d'une argumentation un peu  sérieuse, elle ne vient pas. Il espère peut-être que ses lecteurs la lui souffleront, mais ce n'est pas vraiment le genre de la maison ; il est rare qu'on y relève les insuffisances de l'oracle des lieux. "Passou", comme on l'appelle là-bas, est un ami qu'on ne voudrait surtout pas froisser, même quand il bâcle son travail, ce qui est le cas cette fois, selon moi. Mais, après tout, "Passou" a bien le droit d'aimer ou de ne pas aimer. Moi aussi. Je me contente de faire observer qu'un examen critique devrait être un examen attentif et précis, fondé sur une lecture attentive.

"Soudain, la forme paraît vite épuisée " : je passerai rapidement sur la contradiction qui oppose ce "soudain" à ce "vite", car si c'est vite, même très vite, ce ne peut être soudain. La forme de cette nouvelle de Tolstoï n'est pas plus "épuisée" que celle de n'importe quelle nouvelle de Maupassant à peu près contemporaine, pour ne citer que Maupassant. Assouline semble faire bon marché, en particulier, de la rigueur tragique du récit de Tolstoï.

Justement, cinq ans après Une Vie, de Maupassant, Tolstoï propose à son tour une peinture sans concessions de la vie conjugale. Tout ceci est daté, certes, mais ni plus ni moins que la peinture du mariage par Balzac dans Le Père Goriot, par  exemple. Il est certain que, depuis la fin du XIXe siècle, en Europe occidentale et en Russie tout au moins, les conditions du mariage, de l'union conjugale, et notamment de la vie sexuelle des couples, les droits et les libertés de la femme, tout cela a beaucoup évolué. Il n'en reste pas moins que, dans cette nouvelle, Tolstoï dit ou suggère beaucoup de choses qui restent vraies, et d'une vérité troublante, gênante. Ce qu'il montre était encore bien plus troublant en gênant en 1888 car, de même que Maupassant, il abordait avec hardiesse un sujet encore largement tabou.

" [...] qu'il s'agisse du mariage tenu pour de "la prostitution légalisée" ou de la nécessité pour l'homme soumis à Dieu de s'abstenir de procréer", écrit Pierre Assouline. Apparemment, il s'agit de la position de Tolstoï. Je dis "apparemment", parce qu'Assouline ne semble pas faire la différence entre la nouvelle et la postface, dont il ne dit mot, et dans laquelle l'auteur prend la parole. Le récit du principal narrateur (il y en a deux) commence aussi par des considérations générales sur la vie sexuelle des jeunes gens de la bonne société et sur le mariage, mais dans ce billet torché en quelques lignes, Assouline ne prend pas le temps de faire ces distinctions, utiles pour savoir qui dit et pense quoi. Admettons qu'il s'agisse de la position de Tolstoï : encore conviendrait-il ne pas la déformer ; ainsi, plutôt que de parler de "nécessité", conviendrait-il, à mon avis, d'écrire que pour Tolstoï, invoquant sa lecture personnelle des Evangiles,  il est préférable pour l'homme de ne pas procréer.

Je regrette qu'Assouline confonde rapidement (en éludant, à la vérité, le problème) la position de l'auteur sur ces questions avec celles de son personnage, second narrateur dont l'histoire est enchâssée dans le récit d'un premier narrateur qui recueille ses confidences au cours d 'un voyage en train. C'est dommage aussi que notre critique  fasse complètement l'impasse sur le cadre et les circonstances de cette confession, car cet aspect ne manque pas d'intérêt lui non plus.. Mais probablement que pour lui, hein, bof, tout ça est terriblement daté, alors éludons. Eludons, éludons, : c'est comme ça qu'on écrit de la critique vide et non advenue.

Cela n'empêche pas " Passou " de décrire le narrateur en ces termes :

" Un malade nous parle. Une sorte de fou qui n’est pas sans rappeler le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski."

Tiens, tiens. Voilà un rapprochement intéressant et qui, en tout cas,  devrait nous interdire de faire de Pozdnychev,  le narrateur, un simple porte-parole de Tolstoï. Nous voilà dans un cas de figure narrative qui, pour classique qu'elle soit, introduit déjà une complexité dont il faudrait tenir compte.

Mais, va-t-on me dire, si vous trouvez, vous que la Sonate à Kreutzer vaut la peine d'être lue et relue, dites-nous donc un peu pourquoi. Qu'est-ce qui en fait, selon vous, l'intérêt et -- éventuellement -- l'actualité ?

Je dis "éventuellement" car on supporte mal aujourd'hui qu'une oeuvre du passé ne soit pas, d'une façon ou d'une autre, actuelle. On voit très bien ça au théâtre et à l'opéra où les metteurs en scène s'échinent à faire apparaître l'actualité de Molière ou de Mozart. avec plus ou moins de bonheur. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; ce sera, en ce qui me concerne, pour une autre fois

Edgar Poe a écrit Une descente dans le Maelström. Tolstoï, lui, a raconté une descente aux enfers de la vie conjugale : c'est la Sonate à Kreutzer.

Les étapes de cette descente s'inscrivent entre une escroquerie légale (le mariage) et un assassinat légal (le meurtre de l'épouse). Dans les deux cas, la victime c'est la femme.

Le  mariage, escroquerie légale, prostitution légale : c'est bien ainsi que le voit Pozdnychev. Cette vision paraît simpliste à Pierre Assouline qui la trouve "primaire". Il suffit de se reporter aux pages de la nouvelle où le narrateur soutient ce point de vue pour se rendre compte que c'est surtout le jugement d'Assouline qui est primaire. Le narrateur nous montre que, dans ce milieu de bourgeoisie et d'aristocratie fortement occidentalisé qui est le sien, la grande affaire pour les parents, c'est de caser leurs filles, avec la collaboration active de celles-ci, qui savent d'instinct -- et parce qu'on les y encourage -- que pour décrocher le mari, il vaut mieux compter sur les avantages physiques (coiffure, nichons, cul et le reste) que sur les qualités intellectuelles et morales :

" Les femmes, surtout celles qui ont passé par l'école des hommes, savent fort bien que des conversations sur des sujets élevés ne sont que des conversations et que ce dont l'homme a besoin c'est le corps et tout ce qui peut le placer sous l'éclairage le plus flatteur [...] "

Les parents, eux, tout à leur hâte de dégoter un prétendant pour leur fille, n'y regardent pas de trop près :

" [ ...] quand un monsieur de cette sorte fait son apparition et danse en la tenant dans ses bras avec ma soeur et ma fille, nous jubilons s'il est riche et s'il a des relations. Pourvu qu'après Rigolboche, il juge ma fille digne de lui ! Même s'il y a des suites, une maladie... peu importe. Aujourd'hui, on est bien soigné."

Cette peinture, Assouline la juge terriblement datée. Elle ne l'est pas tant que ça . J'ai vécu dans un milieu de bonne bourgeoisie provinciale, dans une ville moyenne, où la grande affaire, pour les filles, encore dans les années trente, était bien de décrocher un mari, une fois leurs études secondaires terminées -- études qui ne débouchaient en général sur aucun emploi ; il urgeait donc de faire valoir d'autres qualités que des qualités professionnelles ou intellectuelles qui, d'ailleurs, n'ont à peu près aucune importance dans les relations entre les sexes. Pozdnychev y insiste avec une jubilation amère et féroce : le mariage et l'amour, c'est presque exclusivement une affaire de cul. C'était comme ça vers 1888, ça l'est toujours, Assouline ferait bien de se renseigner.  Pour cela, il suffit d 'ouvrir le journal et de parler avec les gens, avec les femmes surtout.

L'amour, ah ! l'haammmûr ! parlons-en. Ou plutôt laissons Pozdnychev en parler :

" Un soir, nous allâmes faire une promenade en barque : nous revenions à la maison au clair de lune, j'étais assis à côté d'elle et j'admirais ses boucles, ses formes harmonieuses moulées dans un jersey : soudain, je décidai que c'était elle. Il me sembla ce soir-là qu'elle comprenait tout, tout ce que je sentais, et que mes sentiments et mes pensées étaient des plus élevés. Au fond, il ne s'était rien passé, seulement son jersey lui seyait tout particulièrement, de même que ses boucles et, après une journée passée en sa compagnie, j'avais eu le désir d'un voisinage encore plus proche.
  Il est étrange que l'illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l'écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu'elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu'elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu'elle est miraculeusement intelligente et d'une grande moralité ".

Ainsi fonctionne le miroir aux alouettes qui veut que soit à la fois partout étalée et toujours masquée l'impérieuse puissance qui règle ce ballet de dupes : la sexualité en mal d' assouvissement.

D'où l'enfer qu'est, en règle générale, selon Pozdnychev,  une vie conjugale : l'oie blanche conduite au mâle en toute ignorance de cause découvre dans la souffrance et la révolte ce qu'il en est en réalité. Sur la question de la nuit de noces et des premiers rapports sexuels, Tolstoï est moins explicite que Maupassant dans Une Vie, mais le constat est très proche :

" Malgré tous mes efforts pour organiser ma lune de miel, je n'aboutis à rien. Toute cette époque fut abjecte, ignominieuse et ennuyeuse. Et, très vite, cela devint en plus affreusement pénible. Cela commença très tôt. Je crois que ce fut dès le troisième ou le quatrième jour. Trouvant ma femme chagrine, je lui demandai pourquoi et voulus l'embrasser, pensant que c'était là tout ce qu'elle  pouvait désirer ; or elle repoussa mon bras et fondit en larmes. Pourquoi ? Elle ne sut pas me le dire. Elle se sentait triste, mal à l'aise. Sans doute, ses nerfs fatigués lui avaient-ils laissé entrevoir la vérité sur l'infamie de nos rapports : mais elle ne sut pas l'exprimer. Comme je continuais à lui poser des questions, elle me dit que sa mère lui manquait. "

" L'infamie de nos rapports " : en quoi consiste-t-elle au juste ? Il faut le dire avec précision car c'est la clé, pour Tolstoï, de l'enfer qu'est la vie de couple, la clé pour comprendre la réalité des rapports entre hommes et femmes ;  réalité qui, en dépit de tous les "progrès" et de toutes les "avancées" dont on nous rebat les oreilles, n'a pas réellement changé. Cette clé, c'est la coexistence permanente, l'interférence, dans la vie, d'un appétit sexuel qui est le plus puissant des instincts, avec  des préoccupations et des aspirations qui n'ont absolument rien à voir avec lui. Cette coexistence, dans la vie d'un couple, est explosive et ruineuse, surtout parce que les contraintes et les stéréotypes de la vie sociale la rendent étouffante, source de malentendus incessants, intenable, invivable. Parce que le mariage et toutes formes de l'union des sexes (par exemple aujourd'hui le PACS) sont puissamment, sinon exclusivement, motivés en réalité par la nécessité pour l'espèce de se perpétuer, et par le besoin permanent  de baiser qui travaille les mâles,  toutes ces formes d'union ne peuvent que contrecarrer le désir d'épanouissement personnel de chacun des partenaires, qui découvre rapidement qu'il vit avec quelqu'un qu'il ne connaît pas,  qu'il n'a aucune envie réelle de connaître, mais qui, en revanche,  l'empêche au quotidien d'être soi.

Assouline fait dire à Tolstoï : " La femme, c’est la chair, donc le vice ; voilà le message." ; et lui reproche d'être " à côté de la plaque" . Mais c'est lui qui est à côté de la plaque. Le texte de Tolstoï n'est nullement un texte misogyne. Les deux adversaires sont renvoyés dos à dos. L'épouse du narrateur ne tarde pas à être dévorée, elle aussi, d'un appétit sexuel aussi fort que celui de son mari, mais pour elle, comme pour lui : "post coïtum, animal triste ".

Dire que pour Tostoï, la chair c'est le vice semble en effet justifié par le fait que le narrateur qualifie souvent de "débauche " ses aventures sexuelles avant le mariage. En vérité, la chair, pour son personnage, c'est d'abord le triomphe de la part animale de notre nature. Et de ce triomphe, ni lui ni sa femme ni l'auteur ne peuvent s'accommoder. Notons au passage que ce triomphe odieux de la chair ne passe pas seulement par le sexe ; il peut se manifester par la façon déplaisante qu'a l'autre de laper sa soupe aussi bien  que par sa navrante "conversation".  Il passe, au vrai, par toutes les formes de la présence physique de l'autre. Et comme l'autre n'est QUE présence physique...

Le triomphe de la chair, ce n'est donc pas exactement le triomphe du "vice". Tolstoï n'est pas Tartuffe. Ce n'est pas Tolstoï qui est "primaire", c'est Assouline qui déforme sa pensée en plaquant sur son texte des poncifs stéréotypés.

En tout cas, l'union des deux misérables protagonistes de cette histoire est vouée au malheur, parce que la possibilité d'une vie conjugale heureuse est hypothéquée d'emblée par l'hypocrisie, les mensonges et les non-dits. D'où une haine de l'autre et de soi qui s 'installe dès les premiers jours et fait de leur vie quotidienne un affrontement permanent :

" La quatrième année, nous décidâmes, de part et d'autres, de nous-mêmes en quelque sorte, que nous ne pouvions ni nous comprendre ni nous entendre. Nous cessâmes même de nous expliquer à fond. Dans les situations les plus simples, surtout lorsque les enfants étaient en jeu, nous demeurions chacun inébranlablement sur nos positions. [....] En tête à tête, nous étions presque voués au silence ou à des conversations que, j'en suis convaincu, des animaux peuvent avoir entre eux : " Quelle heure est-il ? Il est temps d'aller se coucher. Qu'avons-nous à dîner aujourd'hui ? Où allons-nous aller ? Qu'y a-t-il dans le journal ? Il faut aller chercher le médecin. Macha a mal à la gorge".

Voilà, selon Pozdnychev, l'ordinaire de la relation entre  époux, car on aurait tort de croire, selon lui, qu'il n'en va pas de même pour d'innombrables autres couples que le sien. Rarement on aura peint avec une férocité aussi impitoyable la misère de la vie conjugale :

" Nous eûmes des querelles et des expressions de haine pour le café, la nappe, la victoria, pour une attaque au vint, sujets qui ni pour l'un ni pour l'autre ne pouvaient avoir la moindre importance. Au fond de moi tout au moins, une haine affreuse bouillonnait bien souvent ! Je regardais parfois comment elle versait le thé, comment elle balançait son pied ou portait sa cuiller à sa bouche, le bruit qu'elle faisait en aspirant le liquide, et je la haïssais pour cela comme pour la plus mauvaise action. Je n'avais pas remarqué que les périodes d'animosité naissaient en moi régulièrement, parallèlement aux périodes de ce que nous appelions amour. Une  période d'amour, une période de haine ; une période vigoureuse d'amour, une longue période de haine, des manifestations plus faibles d'amour, une courte période de haine."

Que le mari qui n'a jamais souhaité chaque matin in petto  (et quand je dis in petto...)  voir crever au plus vite son épouse chérie, que celui qui n'a jamais connu cette cyclothymie ruineuse s'en aille, avec Assouline, proclamer tout cela "primaire" ! C'est peut-être primaire mais c'est comme ça que ça se passe. Il suffit d'avoir été marié ou d'avoir fréquenté un peu longuement des gens mariés pour le savoir.

L'adultère et la jalousie sont les fruits attendus d 'un tel arbre. La peinture de la jalousie qu'on trouve dans la Sonate à Kreutzer est  une des plus fortes et des plus justes de la littérature européenne mais l'homme de la République des livres ne s'en est pas aperçu. On dévoile sa qualité de lecteur (et de critique)  à.... la qualité de sa façon de lire. en l'occurrence, on est bien obligé de constater que le jugement qu'il porte sur la Sonate à Kreutzer procède d'une "relecture" hâtive et bâclée.

Quant à l'adultère, il est rien moins que sûr qu'il ait eu lieu, bien que le mari ait vraiment tout fait pour cela. C'est pourtant cet adultère hypothétique qui lui vaudra d'être acquitté : l'assassinat légal met fin à son histoire, comme l'escroquerie légale du mariage l'avait commencée.

On s'en voudrait de quitter l'histoire de Pozdnychev sans évoquer le meurtre de sa femme, véritable coït sanglant, redoublement meurtrier du meurtre symbolique qu'a été la défloration de la nuit de noces.

" Un malade nous parle. Une sorte de fou qui n’est pas sans rappeler le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski.", écrit Pierre Assouline.

Là, il et passé juste à côté de quelque chose d'important , mais il est passé tout de même à côté. Il est passé à côté parce qu'il persiste au fond à confondre l'auteur avec son personnage (peut-être par la faute de cette postface,  assez malencontreuse selon moi). Assouline a quand même un peu raison quand il parle du côté "primaire" de certaines thèses. Mais cette épithète ne colle pas. S'agissant du personnage (non de l'auteur), ce qu'il dit n'est pas "primaire" mais outrancier ; ce n'est pas la même chose. Tout est d 'ailleurs outrancier en lui, frénétique, ce qui le fait effectivement ressembler à certains personnages de Dostoïevski. C'est "une sorte de fou", en effet. Toute son histoire est une histoire "hors-limites", l'histoire d'un homme malade de ses contradictions, de sa jalousie, à en crever. Et parce qu'il est cet homme-là, il dit, exactement comme le narrateur des Carnets du sous-sol, des choses violentes, des choses démesurées, des choses qui dépassent les limites de la décence et du bon sens, ce qui lui permet de toucher de plein fouet des vérités que la plupart préfèrent contourner à  distance respectueuse. Cet homme est un violent et, parce qu'il est un violent, il comprend la violence ; parce qu'il est un écorché vif, il met à nu, sans précaution,  les plaies individuelles, les plaies sociales. C'est l'intérêt, en littérature, des passages à la limite, et surtout chez les classiques ; on ne va pas en dresser une liste...

Le premier narrateur écoute longuement dans son wagon la confession de Pozdnychev. Plutôt que de l'écouter, ses compagnons de voyage, un avocat (!) distingué et la jeune femme qui l'accompagne, tous deux épris d'idées modernes (sur la condition de la femme moderne, le couple moderne, l'amour moderne etc. , on imagine) ont préféré changer de compartiment quand ils ont appris que Pozdnychev  ( bien qu'acquitté ) avait tué sa femme. A la fin de sa confession, le premier narrateur serre la main de Pozdnychev ; c'est qu'il se sent et se sait tissé de la même étoffe, exposé aux mêmes pièges et aux mêmes outrances.

Inquiétante noirceur que celle de cette oeuvre, d'une noirceur quasi désespérée, une des plus noires de son auteur, et c'est peut-être cela qui rebute secrètement  Assouline. Pour comprendre la rage, la haine, la violence, il faut être capable de rage, de violence et de haine, il faut en avoir en soi.

Et la sonate à Kreutzer, celle de Beethoven, dans tout ça ? On pourrait n'y voir qu'un accessoire de l'intrigue mais dans ce cas, pourquoi  en avoir fait le titre de l'oeuvre ? C'est qu'en écoutant le premier mouvement de cette sonate, le narrateur est amené à des réflexions sur les effets psychiques de la musique qui la classent au fond du côté de l'amour : la musique, remarque-t-il, me fait éprouver des impressions, des sentiments, des émotions qui me sont étrangères, et qui perturbent mon équilibre intime ; or qu'ai-je à faire de ce qui m'est étranger et que je ne peux réellement assimiler à ma nature ? Pourquoi céder à la tentation malsaine de troubler ma sérénité intérieure en tentant de faire miens les affects d'autrui, tout au moins en me laissant émouvoir par eux  ?

On pourrait en dire autant de l'amour, ce mot fourre-tout où chacun ne met que ce qu'il apporte : on voudrait que, par un coup de baguette magique, il ait le pouvoir de susciter mon intérêt pour ce qui m'est radicalement étranger ; les masques dont le désir physique pare momentanément l'étrangère dont je crois être "amoureux" me font oublier un court temps qu'elle me restera à jamais étrangère, mais ils finissent par tomber. L'enfer de la jalousie procède du désir insensé de vouloir posséder un être étranger, inconnaissable, et libre de revendiquer la forme de sa vie sans avoir à m'en rendre compte. Ainsi, le meurtre de l'épouse, à la fin de la nouvelle, peut-il s'interpréter aussi comme l'acte salvateur d'élimination d'un corps étranger inassimilable.

C'est donc ça que dévoile férocement la Sonate à Kreutzer : la peur de l'autre, l'impossibilité d'accepter l'autre, de tolérer l'intrusion de l'autre dans sa propre vie. L'encombrement, la gêne, la pollution engendrés par la présence physique de l'autre. Car l'autre n'est et n'a jamais été qu' une entité physique, rapidement insupportable dès que les illusions de l'idylle se sont envolées. Je ne suis pas sûr que Lévinas ait abordé cet aspect essentiel des rapports avec l'autre. Les effets ruineux, mortifères, de cette intrusion massive sont clairement exposés dans la nouvelle. Accepter qu'un autre entre dans votre vie, c'est accepter qu'il vous la bousille, qu'il vous la vole, c'est accepter qu'il vous tue. A petit feu ou d'un seul coup. Toute vie conjugale est un meurtre. Un double meurtre. Sans compter le meurtre des enfants. Mais ça, les deux protagonistes s'en foutent. De toute façon les victimes auront quitté la maison avant de se rendre compte que, depuis longtemps, elles sont mortes, en dedans. Le meurtre de la fin est donc hautement symbolique. Parce que c'était elle, ou moi. Il faut tenir pour vrai le point de vue des belles-mères : un gendre ou une bru n'est jamais qu'une pièce rapportée, et d'abord aux yeux de son conjoint. L'étalon de Tolstoï rue dans les brancards où fait semblant de coexister paisiblement l'attelage habituel du conjugo. En réalité, ce cheminement apparemment paisible de nos deux canassons attelés côte à côte, trottant de conserve au long des prairies fleuries de la vie, est une histoire de violence permanente. Et la violence, ça ne passe pas que par les coups de couteau, hein. C'est fou ce que la violence peut avoir de ressources et de masques. Mais qu'est-ce qui pousse donc immanquablement nos deux rosses fourbues  à cette violence ? L'attelage, mes amis, l'attelage.

Je ne ferais certes pas mienne aucune des solutions que Tolstoï propose dans sa postface mais qui, du point de vue qui est le sien, ont une cohérence.. Je suis absolument étranger à son idéologie, et les solutions que je pourrais imaginer l'auraient fait bondir. Cependant les questions  que son récit pose restent toutes actuelles : la guerre des sexes n'est pas finie.

" Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs " , a écrit Chamfort.  A bon entendeur, salut.

Note . - Je crois aussi cette nouvelle importante dans l'évolution de la pensée de Tolstoï sur ces questions ; elle est révélatrice de son attitude à l'égard de l'influence de l'Occident sur la Russie. Le modèle occidental en matière de moeurs est-il assimilable par la Russie ? Cette question, elle aussi, est loin d'être résolue.


Tolstoï, La sonate à Kreutzer,  traduction de Sylvie Luneau   ( Folio classique  - avec Le Bonheur conjugal et  le Diable )

François Mauriac, Le Noeud de vipères, Thérèse Desqueyroux  ( Le Livre de poche )

Rédigé par : SgrA° )