dimanche 8 juillet 2012

Chaînons manquants

Tout-à-l'heure sur le parking du supermarché. Assis dans la voiture voisine, le conducteur, un de nos sympathiques concitoyens originaires d'Afrique du Nord (à moins qu'il ne s'agisse d'un de ces sympathiques voyageurs sans papiers pour lesquels notre nouveau gouvernement nourrit une sollicitude si émouvante). Je l'observe à loisir de profil, dans des conditions telles que je pourrais en tirer un cliché anthropométrique ( je regrette d'ailleurs de ne pas avoir eu mon appareil photo ). Le specimen observé présente toutes les caractéristiques du Néanderthalien classique : front fuyant, bourrelet orbital marqué, prognathisme accentué. C'en est saisissant. On se croirait devant une de ces reconstitutions dont raffolent les enfants dans les musées interactifs de préhistoire. J'ai vraiment l'impression d'être tombé par hasard sur un chaînon manquant, et vivant en plus.

 D'où sort-il, celui-là, j'aimerais bien le savoir, mais engager la conversation ne suffirait pas ;  il y faudrait une enquête approfondie, menée dans un cadre scientifique, par une équipe pluridisciplinaire de chercheurs spécialisés (ethnologues, anthropologues, généticiens etc.). Il tourne la tête et me sourit, d'un sourire, somme toute, chaleureusement humain. Je lui rends le sourire un peu contraint de l'ethnologue qui s'aperçoit qu'il a oublié son matos dans la pirogue. Encore une occasion perdue pour la science.

Néanderthalien ou représentant attardé de la race de Cro-Magnon ? André Leroi-Gourhan écrit dans Le geste et la parole :

" Les plus vieux homo sapiens, rattachés pour un nombre important d'entre eux à la " race de Cro-Magnon ", ont un type crânien très particulier : la boîte crânienne est grande et  très longue, la face est large et extraordinairement courte, surtout par comparaison avec les Néanderthaliens précédents, les orbites sont extrêmement basses et rectangulaires. Ce type de construction se retrouve pratiquement chez tous les fossiles du Paléolithique supérieur, en France, en Europe centrale, en Allemagne, en U.R.S.S. et jusqu'en Chine. Il paraît bien correspondre avec l'architecture la plus archaïque qu'ait connue notre propre espèce. En Europe, on voit ce type se prolonger dans le Mésolithique et l'on possède des témoins aussi bien au Portugal qu'en Bretagne ou au Danemark. A titre individuel, cette architecture peut encore se rencontrer dans toutes les régions du  monde, à l'heure actuelle, mais comme formule raciale collective il n'en reste guère de représentants que les Tasmaniens, les Australiens et une partie des Néo-Calédoniens ".

En somme, si je lis bien Lero-Gourhan, Tasmaniens, Australiens et Néo-Calédoniens sont des fossiles vivants. Ils représentent un stade archaïque de l'évolution de Homo sapiens

Nous vivons sur le mythe lénifiant de l'unité anthropologique de l'espèce Homo sapiens sapiens. Aucune enquête scientifique sérieuse, aucun recensement approfondi ne vient ébranler un credo pourtant des plus fragiles. Le mot de race garde mauvaise presse. Ainsi voit-on couramment des apôtres de la diversité manifester une sainte horreur de la diversité. Leroi-Gourhan n'en a cure, lui qui  parle de " formule raciale collective ". Comme si, du reste, notre espèce (ou race) , comme celles qui l'ont précédée, avait jamais été figée. Or elle a toujours évolué et continue de le faire sous nos yeux sans que, généralement, nous en ayons conscience. Nous sommes certainement les Néanderthaliens de quelques uns des mouflets qui jouent ici et là, dans les cours des maternelles.

Ainsi, pourquoi faudrait-il avoir honte d'être un des derniers représentants de Homo sapiens Neanderthalensis ? Il y aurait plutôt de quoi être fier .J'aurais aimé en être. Je me serais fait photographier. J'aurais eu droit à un portfolio pour moi tout seul dans le Monde-Magazine. Je serais passé à la télé. On m'aurait vu  m'activer ardemment à perpétuer la race.

Ils l'ont d'ailleurs perpétuée sans moi puisqu'il ne fait plus de doute qu'entre Néanderthal et Cro-Magnon  ça fricota ferme et proliféra, comme le prouvent les travaux récents menés à l'Institut Max Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig  (1)

Nous sommes donc tous des chaînons manquants.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits néanderthaliens.

André Leroi-Gourhan,    Le geste et la parole      ( Albin Michel )

Musée de préhistoire des Gorges du Verdon ( architecte : Norman Foster ), Quinson ( Alpes de Haute-Provence )


Note 1 . - L'institut Max Planck d'anthropologie évolutionniste de Leipzig ! Ils en ont de la chance, ces Allemands . Non contents d'avoir eu Einstein et Max Planck, ils font dans l'anthropologie évolutionniste. Ce n'est pas dans un pays latin comme le nôtre qu'on aurait de ces audaces. Et encore moins aux Etats-Unis.


( Rédigé par : John Brown )

Homo sapiens Neanderthalensis (reconstitution)




3 commentaires:

JC (outré...) a dit…

Vous n'avez pas le droit d'afficher ainsi ma photo d'idéntité : respectez ma vie privée, odieux malfrat !

Les Jambruns a dit…

@ JC

Naviguez, et laissez moi faire ce que m'ordonne ma conscience. Une jeune et charmante homo sapiens sapiens vous accuse de l'avoir entreprise sur un parking de supermarché dans l'évident dessein de perpétuer l'espèce. Grâce à un de mes descendants introduit dans la place, les vedettes des douanes sont en alerte.

JC a dit…

Cette gourgandine m'a mis la main au collet alors que je baissais les yeux pour ne pas susciter son désir...
Ô misère, Ô désespoir, ô funeste beauté qui me vaut tant d'ennuis !
PS : pour les Douanes, il va y avoir de la mutation dans l'air chez les descendants...