lundi 2 juillet 2012

Flaubert chez les Bretons

En 1847, Gustave Flaubert et son inséparable ami Maxime Du Camp parcourent la Bretagne. Ce voyage en Bretagne, pour le pur Normand qu'est le fils du Docteur Flaubert, le réputé praticien des hôpitaux de Rouen, n'est pas sans risques. On a oublié aujourd'hui combien  violentes et inexpiables purent être, dans l'ancienne France, à l'unité encore fragile, les haines entre provinces voisines. Passer de Granville à Saint-Malo, en ce temps-là, c'était passer une frontière, matérialisée par le cours du Couesnon, une frontière entre deux pays ennemis, que tout opposait, la langue, l'Histoire, la religion, les techniques précoïtales et jusqu'aux manières de table. Dans toute la Normandie, quand on pensait "breton", les paroles du refrain guerrier montaient à toutes les lèvres :

" Un Breton, c'est comme  un cochon / Plus ça devient vieux plus ça devient bête / Un Breton, c'est comme un cochon / Plus ça devient vieux plus ça devient con  "( bis)

On imagine qu'en entendant ça, le Breton de base devenait aussi rouge que s'il eût sifflé un tonnelet de calva et pétait les plombs. Tout, absolument tout, était alors à redouter, car le Breton en colère, surtout quand il a sifflé un tonnelet de calva, ne connaît plus ni Français ni Normand, ni père ni mère : il tape sur tout ce qui bouge. En cela, le Breton de combat s'apparente au taureau d'Andalousie (ganaderia Pedro Domecq ), en moins intelligent tout de même car quoi de plus intelligent qu'un taureau de combat ? Telle est la rudesse de cette race pré-latine.

Plus d'un Normand provocateur (de son côté cette race a conservé jusqu'à nos jours son atavisme viking) poussait en catimini jusqu'à  Dinard et même jusqu'à Saint-Lunaire, histoire de parcourir marchés et foirails, en fredonnant entre ses dents :

" Ta ta ta / ti nani na na / tata tinani  / tinani nanaire / ta ta ta / ti nani na na / tata tinani tinani nana "

Même sans les paroles, je suis bien placé pour savoir l'effet ravageur que ça faisait, car ma mère, qui était de Saint-Lô, le fredonnait quand elle voulait provoquer au combat mon père, né à Landivisiau. On imagine  sans peine l'enfance malheureuse qui fut la mienne,  toujours à me garer des projectiles divers qui servaient à mes parents pour communiquer, quand ils ne baisaient pas (sans paroles, car mon père ne parlait que le breton). Je suis un enfant du silence (relatif).

Quand Flaubert et Maxime Du Camp pénétrèrent en Bretagne par le Sud en se faisant passer pour des étudiants vendéens, tout le monde, dans le Landerneau, se souvenait du terrible affrontement qui avait opposé, dans la baie du Mont Saint-Michel, quelques années auparavant, pour une obscure histoire de cochon égaré,  un parti de deux mille Bretons venus du Morbihan à un parti équivalent de Normands et assimilés recrutés dans les bas-fonds du port du Havre. On s'affronta à coups de fourches et de casse-têtes à l'heure de la basse-mer. Les têtes étaient si échauffées (enfin, celles qui tenaient encore sur les épaules) que les combattants ne s'aperçurent pas qu'elle remontait (la mer), à la vitesse d'un cheval au galop, comme chacun sait. Tous périrent noyés ou slurpés (1) par les terribles sables mouvants.

Par les champs et par les grèves, de Gustave Flaubert, est le récit de son voyage en Bretagne . Une édition récente de cette oeuvre relativement peu connue, établie à partir des manuscrits par les soins diligents de Léopold Jambrun, éminent spécialiste de Flaubert, nous permet d'en découvrir quelques passages encore inédits.

C'est donc par le Morbihan que Gustave, venant du Sud, découvre d'abord la Bretagne et les Bretons. Il écrit :

"Croisé deux marins Bretons sur la grève de Port Navalo : faciès stupéfiés de dégénérés, regards délavés par l’abus de l’eau-de-vie; ils regardent la mer comme les vaches regardent passer le train de Quimper. Je tente d‘engager la conversation, ne tire d’eux que d’inconsistants borborygmes. Au moment de nous croiser, deux créatures approximativement femelles, coiffées d’un long tuyau disgracieux probablement chargé de compenser leur nanisme congénital, se signent, puis s’engouffrent dans un édicule bas sur pattes qui doit être une chapelle. Un vent  soulève des odeurs de varech, de bouses, de hardes mal lavées. Un effarement m'envahit. Dans quel trou d'ivrognerie et de superstition sommes-nous tombés ?"

Remontant vers le Nord, les deux amis s'arrêtent à Locminé, où ils ont l'occasion d'assister à des festivités villageoises :

"C'est la fête à Locminé. Laissant Maxime qui a préféré croquer des paysannes au lavoir, je me mêle à la foule des endimanchés. Au coin d' une pâture sommairement désherbée et débarrassée de ses bouses, on a installé une estrade de bois pour les danseurs. La danse consiste à se remuer et à se secouer en rond en se tenant le petit doigt. Sur le contretemps, tout le monde saute et retombe sur le plancher dans une grand bruit de sabots. Les puces et les poux tombent des habits sur les lattes du plancher et, de là, dans l'herbe. Cette sorte de gymnastique hygiénique offre d'ordinaire aux couples l'occasion de se former, en vue des appariements qui ont lieu dans ces contrées à la période des moissons. Ainsi, malgré son caractère lascif, est-elle tolérée par le clergé.

Les sauts des danseurs donnent le rythme au musico qui s'époumone dans une cornemuse de fabrication locale qu'on appelle ici biniou et dont le son m'a paru aussi harmonieux que celui du chant du canard à la saison des amours. Assis sur un tabouret à traire, l'homme puise des forces dans la consommation de force godets d'une mauvaise imitation locale de calvados. La danse prend fin d'ordinaire quand toutes les puces sont tombées. Cela ne se produit pas avant la nuit close, d'où le nom de fest-noz donné à ces réjouissances (d'autres prétendent que ce nom vient de l'habitude qu'ont les danseurs de se curer le nez entre les danses). (2)

Comme je sortais à la nuit tombée, de l'enclos où continuait de mugir le biniou, je passai le long d'un fossé sur le revers duquel trois lurons fourgonnaient avec une ardeur et une décision toutes primitives trois paysannes en bonnets, les cottes remontées bien au-dessus des genoux. Dommage que Du Camp ne m'ait pas accompagné : il y avait là matière à un croquis pittoresque. "

A Dinan, sur le point de retrouver les terres civilisées de Normandie, Flaubert décrit ainsi la ville :

"Dimanche à Dinan. Jour de première communion. Trognes rondes rosâtres rasées, porcines, des gamins engoncés dans leurs habits de velours noir; fillettes déjà formées suant ferme sous leurs amas de dentelles. Enfants de choeur ahuris emboîtant le pas du curé doré sur tranche. Déjeuner à "l'Albatros dolent", auberge recommandée par le Joanne comme la meilleure de l'endroit. Nourriture exécrable; le cidre est une infâme piquette; on nous sert au café des morceaux d'un gâteau local au beurre ranci appelé "far"; je manque y laisser une dent sur un pruneau encore muni de son noyau. Sous le couvercle d'un ciel bas plombé d'orage, on nettoie le foirail à grand renfort de baquets d'eau. Il règne une chaleur étouffante. Odeurs pestilentielles. Maxime et moi descendons une rue pentue bordée de vague boutiques. Derrière des vitrages crasseux, nous devinons des faces racornies, ridées, tavelées comme des rainettes de l'automne précédent : les a-t-on retirées de leurs claies pour leur faire prendre le jour gris, éviter qu'elles ne pourrissent avant octobre? On nous observe sans aménité. Au bas de la descente, au-delà d' un quai désert, stagne une étendue d' eau brune et morne, sorte de Cocyte armoricain. C'est là que les Narcisses locaux, épouvantés de leur laideur, doivent venir se noyer rituellement à la Saint-Jean d'été. Nous en demandons le nom à une passante embéguinée et sabotée. "Tiens, c'est la Rance, pardi !" nous répond-elle sur le ton rogue qu'affectent les femmes du pays quand un étranger leur adresse la parole. La Rance : quel nom bien choisi pour ce flot paresseux et sale ! "


Note 1 . -- "slurpés par les sables mouvants"  : expression patoisante du pays d'Avranches.

Note 2 ( 1er janvier 2013) . - Et c'est ça que l'UNESCO vient de classer au patrimoine mondial de l'humanité ! Mais c'est à se taper le cul sur une pile de crêpes dentelle !


Gustave Flaubert, Par les champs et par les grèves, édition nouvelle, établie à partir des manuscrits originaux par Léopold Jambrun (Presses de l'Université Libre du Haut-Verdon )

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits bretonnants.


Lire sur ce blog :  Odi  britannicum vulgus et arceo  ( 4 billets à partir du 03/11/2013)

( Posté par : John Brown , avatar eugènique agréé )

Paul Gauguin, Bretonnes avant le coït , volet de gauche du triptyque de la cathédrale de Quimper (1888)





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