lundi 30 juillet 2012

La Shoah considérée comme course de côte

Parfois, je me demande s'il ne me manque pas une case. Je me souviens que, jeune marié, j'entrepris de lire à mon beau-père, chrétien fervent (de confession orthodoxe), la Passion considérée comme course de côte, d'Alfred Jarry, qui m'avait plongé dans un ravissement jubilatoire et dont je ne doutais pas que mon auditeur allait faire ses délices.

Il était si furieux qu'il interrompit ma lecture pour me dire le peu de bien qu'il pensait d'un texte qu'il considérait comme une provocation blasphématoire. J'eus le sentiment qu'il n'était pas loin de se demander à quel détestable mauvais plaisant il avait accordé la main de sa fille.

J'ai gardé cette candeur naïve  du ravi de la crèche qui trouve normal de rire à peu près de tout, et surtout de ce que d 'autres considèrent comme sacré. Je ne doute pas qu'ils apprécieront mon humour douteux.

Il m'arrive, plus souvent qu'à mon tour, de fréquenter le blog de Pierre Assouline, la République des livres. Parmi les intervenautes (comme dit l'hôte des lieux, usant d'un néologisme heureux) on compte bon nombre de Juifs. Je serais le dernier à m'en plaindre. J'ai cru remarquer une certaine récurrence ( soigneusement ménagée ?) de billets consacrés aux camps de concentration, à la Shoah, et à la littérature concentrationnaire. C'est en tout cas l'occasion pour le clan de celles et ceux que j'appelle "les Pleureuses" pour renouer le fil de la litanie, momentanément interrompue, des Souvenirs Sacrés, remuer les Sacrées Cendres, chanter la gloire du peuple Juif et, éventuellement, défendre les droits du peuple Elu sur la Palestine. Assouline se défend de consacrer à ces événements de l'Histoire de l'Europe plus de billets qu'à d'autres sujets, et invoque l'effet Godwin, que je ne connaissais pas, et qui peut se formuler de la façon suivante :

" Plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d'y trouver une comparaison impliquant les nazis ou Adolf Hitler s'approche de 1 ". ( voir l'article très bien fait de Wikipedia sur cet effet Godwin )

Effet Godwin ou pas, c'est tout-à-fait leur droit, à ces braves gens, de ramener chaque fois qu'ils le peuvent ce sujet sur le tapis.. D'ailleurs, ils ne sont pas les seuls. Ce ne sont en France, depuis des décennies, que commémorations, exercices de contrition, discours édifiants à l'intention des enfants des écoles, que leurs enseignants ne manquent pas d'accompagner en pélé à Auschwitz, de loin le plus visité des camps de concentration.

Moi aussi j'ai fait le pélé d'Auschwitz. Inoubliable, bien sûr. J'ai vu le peu qui reste du ghetto de Varsovie.  J'ai lu Antelme, Raul Hilberg et d'autres, j'ai vu Nuit et brouillard, le Chagrin et la pitié, la liste de Schindler, la Rafle, et tant de documents.

Ma génération a vécu dans cette ambiance-là. Par moments j'aurais souhaité vivre à une autre époque, ou dans un pays très lointain, qui aurait échappé presque complètement au ressassement de ces horreurs. Mais on ne choisit pas son temps ni son lieu, pas vrai. Pourtant la plupart de mes contemporains et moi n'avons pas mérité qu'on nous remette le nez à intervalles réguliers le nez dans cette merde qui n'est pas la nôtre. J'avais quatre ans l'année de la libération d'Auschwitz. Pour les enfants de ma génération, le culte des martyrs des camps aura souvent servi de sacré de substitution.

Il est vrai que l'antisémitisme n'est pas mort, que le sang des enfants de Toulouse est encore tout frais. De tels rappels ne sont pas inutiles.

Mais à trop les multiplier, on risque l'effet opposé à celui qu'on escomptait : la lassitude et, finalement, l'indifférence. Il y aura bientôt soixante-dix ans que les Soviétiques sont arrivés à Auschwitz. Tout ça, c'est presque de l'histoire ancienne.

On me dit qu'en Italie et même en France, beaucoup de jeunes lisent Si c'est un homme, de Primo Levi. Fort bien. Dans les années soixante, on lisait peu ces témoignages parus juste après la fin de la guerre, l'Espèce humaine, de Robert Antelme, ou l'Univers concentrationnaire, de David Rousset.. Au début des années soixante-dix, j'avais à peine entendu parler de Charlotte Delbo, dont le récit de son expérience de déportée venait de paraître. Je n'y prêtai pas autrement attention. J'aurais dû pourtant m'intéresser à elle, militante communiste, engagée dans la lutte pour la paix en Algérie, membre du réseau Jeanson. J'avais sans doute la tête à d'autres choses. J'ai lu Antelme, Primo Levi, Raul Hilberg, beaucoup plus tard, dans les années quatre-vingt. Ce décalage n'est sans doute pas si singulier car il fut, je crois, celui de beaucoup de gens de ma génération. Le centre Simon-Wiesenthal est fondé en 1977 seulement; les travaux de Serge Klarsfeld datent de la même  époque.

Il est encore très difficile d'adopter, face à ces événements, une attitude autre que dévotement recueillie, celle à peu près (en plus affecté)  qui prévaut chaque 11 novembre devant le monument aux morts de 14/18. Sauf que cela se produit beaucoup plus souvent. Cette attitude est la pire qui soit car elle sert trop souvent de masque hypocrite à l'indifférence.

Des oeuvres qui ont tenté de prendre des distances vis-à-vis de la vulgate bienséante ont été le plus souvent mal accueillies : Portier de nuit, de Liliana Cavani,  la Vie est belle, de Roberto Benigni, firent scandale, de même que le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes . " Le film de Benigni , écrit un lecteur Juif du blog d'Assouline, est une horreur indigne qui n’aurait jamais été permis par les Juifs. Certains s’en sont indignés à juste titre. Il est allé demander un blanc seing à des résistants qui n’étaient pas juifs. Monstrueux. "

Comme quoi cette histoire-là, qui continue d'avoir tant de mal à passer, ne saurait, pour certains, être abordée que dans une seule version : recueillie.

Malheureusement pour ces gens-là, le recueillement obligatoire ne fait pas bon ménage avec l'Histoire. Ni avec la vie.

Peut-être que les Européens, et notamment les Français, auront enfin pris la nécessaire distance avec ces histoires déjà bien anciennes le jour où personne ne trouvera choquant que la Shoah puisse être retenue comme argument du dernier opéra rock à la mode.

A la mode des camps, bien entendu.

Additum  -  Les nazis n'ont pas emprisonné que des Juifs dans les camps et des Européens de toutes nationalités, à commencer par des Allemands, y ont péri. C'est une affaire entendue, mais les communautés juives d'Europe ont proportionnellement, et de très loin, payé le prix le plus lourd ( 3 millions en Pologne, 1 million en U.R.S.S., notamment). Le travail de deuil, pour beaucoup de Juifs, et d'abord pour ceux qui ont des parents parmi les victimes, reste très difficile à faire, peut-être impossible, même soixante-dix ans après. L'impasse conflictuelle dans laquelle, depuis sa création, Israël est enfermé, n'arrange pas les choses. A cela s'ajoute la mauvaise conscience dans des pays comme la France (voir les propos de François Hollande  sur  la rafle du Vel d'Hiv). Cela contribue, à mon sens, à expliquer pourquoi tout ce qui touche à ce drame continue d'éveiller des réactions passionnelles, alors que presque tous les acteurs ont disparu.






( Rédigé par : John Brown )

2 commentaires:

JC a dit…

Enterrons les morts.
N'oublions pas.
Occupons nous des vivants !

tender to traube a dit…

Ce que le commentateur chez Pierre Assouline, ignorait, est que Begnigni est Juif.