samedi 21 juillet 2012

"la Sonate à Kreutzer" de Tolstoï ou le noeud de vipères conjugal

La Sonate à Kreutzer.   Léon Tolstoï.  1888. Pas un roman, plutôt une longue nouvelle. Signe particulier : après sa publication, l'auteur a ajouté une postface, qui lui a été inspirée par les lettres de ses premiers lecteurs. Il en profite pour exposer ses idées sur le mariage, la sexualité, les rapports entre les hommes et les femmes.

Un classique, donc. Pierre Assouline, critique littéraire bien connu, l'a relu récemment. A été très déçu. S'en explique dans un bref billet récent (07/07/2012) mis en ligne sur son blog,  la République des livres. Il résume brièvement le livre et écrit notamment :

 "[...] on nous fait comprendre en route qu’il s’agit de sexe, ou plutôt du dégoût des femmes pour l’acte, avant de nous faire admettre enfin qu’il s’agit de jalousie." 

Il ajoute un peu plus loin :

"Soudain, la forme paraît vite épuisée, le propos à côté de la plaque et le tout terriblement daté, primaire, limité, qu’il s’agisse du mariage tenu pour de « la prostitution légalisée » ou de la nécessité pour l’homme soumis à Dieu de s’abstenir de procréer."

Bon. Voilà expédié le cas de la Sonate à Kreutzer. Livre très surfait. Démodé. Expédier en quelques formules définitives un livre qu'il n'aime pas, Assouline sait faire. C'est facile. S'agissant d'un texte considéré comme un classique, notre critique joue à peu de frais les hardis non-conformistes. On attendrait qu'il étaie sa position d'une argumentation un peu  sérieuse, elle ne vient pas. Il espère peut-être que ses lecteurs la lui souffleront, mais ce n'est pas vraiment le genre de la maison ; il est rare qu'on y relève les insuffisances de l'oracle des lieux. "Passou", comme on l'appelle là-bas, est un ami qu'on ne voudrait surtout pas froisser, même quand il bâcle son travail, ce qui est le cas cette fois, selon moi. Mais, après tout, "Passou" a bien le droit d'aimer ou de ne pas aimer. Moi aussi. Je me contente de faire observer qu'un examen critique devrait être un examen attentif et précis, fondé sur une lecture attentive.

"Soudain, la forme paraît vite épuisée " : je passerai rapidement sur la contradiction qui oppose ce "soudain" à ce "vite", car si c'est vite, même très vite, ce ne peut être soudain. La forme de cette nouvelle de Tolstoï n'est pas plus "épuisée" que celle de n'importe quelle nouvelle de Maupassant à peu près contemporaine, pour ne citer que Maupassant. Assouline semble faire bon marché, en particulier, de la rigueur tragique du récit de Tolstoï.

Justement, cinq ans après Une Vie, de Maupassant, Tolstoï propose à son tour une peinture sans concessions de la vie conjugale. Tout ceci est daté, certes, mais ni plus ni moins que la peinture du mariage par Balzac dans Le Père Goriot, par  exemple. Il est certain que, depuis la fin du XIXe siècle, en Europe occidentale et en Russie tout au moins, les conditions du mariage, de l'union conjugale, et notamment de la vie sexuelle des couples, les droits et les libertés de la femme, tout cela a beaucoup évolué. Il n'en reste pas moins que, dans cette nouvelle, Tolstoï dit ou suggère beaucoup de choses qui restent vraies, et d'une vérité troublante, gênante. Ce qu'il montre était encore bien plus troublant en gênant en 1888 car, de même que Maupassant, il abordait avec hardiesse un sujet encore largement tabou.

" [...] qu'il s'agisse du mariage tenu pour de "la prostitution légalisée" ou de la nécessité pour l'homme soumis à Dieu de s'abstenir de procréer", écrit Pierre Assouline. Apparemment, il s'agit de la position de Tolstoï. Je dis "apparemment", parce qu'Assouline ne semble pas faire la différence entre la nouvelle et la postface, dont il ne dit mot, et dans laquelle l'auteur prend la parole. Le récit du principal narrateur (il y en a deux) commence aussi par des considérations générales sur la vie sexuelle des jeunes gens de la bonne société et sur le mariage, mais dans ce billet torché en quelques lignes, Assouline ne prend pas le temps de faire ces distinctions, utiles pour savoir qui dit et pense quoi. Admettons qu'il s'agisse de la position de Tolstoï : encore conviendrait-il ne pas la déformer ; ainsi, plutôt que de parler de "nécessité", conviendrait-il, à mon avis, d'écrire que pour Tolstoï, invoquant sa lecture personnelle des Evangiles,  il est préférable pour l'homme de ne pas procréer.

Je regrette qu'Assouline confonde rapidement (en éludant, à la vérité, le problème) la position de l'auteur sur ces questions avec celles de son personnage, second narrateur dont l'histoire est enchâssée dans le récit d'un premier narrateur qui recueille ses confidences au cours d 'un voyage en train. C'est dommage aussi que notre critique  fasse complètement l'impasse sur le cadre et les circonstances de cette confession, car cet aspect ne manque pas d'intérêt lui non plus.. Mais probablement que pour lui, hein, bof, tout ça est terriblement daté, alors éludons. Eludons, éludons, : c'est comme ça qu'on écrit de la critique vide et non advenue.

Cela n'empêche pas " Passou " de décrire le narrateur en ces termes :

" Un malade nous parle. Une sorte de fou qui n’est pas sans rappeler le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski."

Tiens, tiens. Voilà un rapprochement intéressant et qui, en tout cas,  devrait nous interdire de faire de Pozdnychev,  le narrateur, un simple porte-parole de Tolstoï. Nous voilà dans un cas de figure narrative qui, pour classique qu'elle soit, introduit déjà une complexité dont il faudrait tenir compte.

Mais, va-t-on me dire, si vous trouvez, vous que la Sonate à Kreutzer vaut la peine d'être lue et relue, dites-nous donc un peu pourquoi. Qu'est-ce qui en fait, selon vous, l'intérêt et -- éventuellement -- l'actualité ?

Je dis "éventuellement" car on supporte mal aujourd'hui qu'une oeuvre du passé ne soit pas, d'une façon ou d'une autre, actuelle. On voit très bien ça au théâtre et à l'opéra où les metteurs en scène s'échinent à faire apparaître l'actualité de Molière ou de Mozart. avec plus ou moins de bonheur. Il y aurait beaucoup à dire là-dessus ; ce sera, en ce qui me concerne, pour une autre fois

Edgar Poe a écrit Une descente dans le Maelström. Tolstoï, lui, a raconté une descente aux enfers de la vie conjugale : c'est la Sonate à Kreutzer.

Les étapes de cette descente s'inscrivent entre une escroquerie légale (le mariage) et un assassinat légal (le meurtre de l'épouse). Dans les deux cas, la victime c'est la femme.

Le  mariage, escroquerie légale, prostitution légale : c'est bien ainsi que le voit Pozdnychev. Cette vision paraît simpliste à Pierre Assouline qui la trouve "primaire". Il suffit de se reporter aux pages de la nouvelle où le narrateur soutient ce point de vue pour se rendre compte que c'est surtout le jugement d'Assouline qui est primaire. Le narrateur nous montre que, dans ce milieu de bourgeoisie et d'aristocratie fortement occidentalisé qui est le sien, la grande affaire pour les parents, c'est de caser leurs filles, avec la collaboration active de celles-ci, qui savent d'instinct -- et parce qu'on les y encourage -- que pour décrocher le mari, il vaut mieux compter sur les avantages physiques (coiffure, nichons, cul et le reste) que sur les qualités intellectuelles et morales :

" Les femmes, surtout celles qui ont passé par l'école des hommes, savent fort bien que des conversations sur des sujets élevés ne sont que des conversations et que ce dont l'homme a besoin c'est le corps et tout ce qui peut le placer sous l'éclairage le plus flatteur [...] "

Les parents, eux, tout à leur hâte de dégoter un prétendant pour leur fille, n'y regardent pas de trop près :

" [ ...] quand un monsieur de cette sorte fait son apparition et danse en la tenant dans ses bras avec ma soeur et ma fille, nous jubilons s'il est riche et s'il a des relations. Pourvu qu'après Rigolboche, il juge ma fille digne de lui ! Même s'il y a des suites, une maladie... peu importe. Aujourd'hui, on est bien soigné."

Cette peinture, Assouline la juge terriblement datée. Elle ne l'est pas tant que ça . J'ai vécu dans un milieu de bonne bourgeoisie provinciale, dans une ville moyenne, où la grande affaire, pour les filles, encore dans les années trente, était bien de décrocher un mari, une fois leurs études secondaires terminées -- études qui ne débouchaient en général sur aucun emploi ; il urgeait donc de faire valoir d'autres qualités que des qualités professionnelles ou intellectuelles qui, d'ailleurs, n'ont à peu près aucune importance dans les relations entre les sexes. Pozdnychev y insiste avec une jubilation amère et féroce : le mariage et l'amour, c'est presque exclusivement une affaire de cul. C'était comme ça vers 1888, ça l'est toujours, Assouline ferait bien de se renseigner.  Pour cela, il suffit d 'ouvrir le journal et de parler avec les gens, avec les femmes surtout.

L'amour, ah ! l'haammmûr ! parlons-en. Ou plutôt laissons Pozdnychev en parler :

" Un soir, nous allâmes faire une promenade en barque : nous revenions à la maison au clair de lune, j'étais assis à côté d'elle et j'admirais ses boucles, ses formes harmonieuses moulées dans un jersey : soudain, je décidai que c'était elle. Il me sembla ce soir-là qu'elle comprenait tout, tout ce que je sentais, et que mes sentiments et mes pensées étaient des plus élevés. Au fond, il ne s'était rien passé, seulement son jersey lui seyait tout particulièrement, de même que ses boucles et, après une journée passée en sa compagnie, j'avais eu le désir d'un voisinage encore plus proche.
  Il est étrange que l'illusion qui veut que la beauté soit un bien soit aussi totale. Une jolie femme dit des stupidités : on l'écoute et, loin de remarquer ces stupidités, on la trouve intelligente. Elle dit et fait des horreurs, on trouve cela charmant. Et lorsqu'elle ne dit ni stupidités ni horreurs mais qu'elle est jolie, on est tout de suite persuadé qu'elle est miraculeusement intelligente et d'une grande moralité ".

Ainsi fonctionne le miroir aux alouettes qui veut que soit à la fois partout étalée et toujours masquée l'impérieuse puissance qui règle ce ballet de dupes : la sexualité en mal d' assouvissement.

D'où l'enfer qu'est, en règle générale, selon Pozdnychev,  une vie conjugale : l'oie blanche conduite au mâle en toute ignorance de cause découvre dans la souffrance et la révolte ce qu'il en est en réalité. Sur la question de la nuit de noces et des premiers rapports sexuels, Tolstoï est moins explicite que Maupassant dans Une Vie, mais le constat est très proche :

" Malgré tous mes efforts pour organiser ma lune de miel, je n'aboutis à rien. Toute cette époque fut abjecte, ignominieuse et ennuyeuse. Et, très vite, cela devint en plus affreusement pénible. Cela commença très tôt. Je crois que ce fut dès le troisième ou le quatrième jour. Trouvant ma femme chagrine, je lui demandai pourquoi et voulus l'embrasser, pensant que c'était là tout ce qu'elle  pouvait désirer ; or elle repoussa mon bras et fondit en larmes. Pourquoi ? Elle ne sut pas me le dire. Elle se sentait triste, mal à l'aise. Sans doute, ses nerfs fatigués lui avaient-ils laissé entrevoir la vérité sur l'infamie de nos rapports : mais elle ne sut pas l'exprimer. Comme je continuais à lui poser des questions, elle me dit que sa mère lui manquait. "

" L'infamie de nos rapports " : en quoi consiste-t-elle au juste ? Il faut le dire avec précision car c'est la clé, pour Tolstoï, de l'enfer qu'est la vie de couple, la clé pour comprendre la réalité des rapports entre hommes et femmes ;  réalité qui, en dépit de tous les "progrès" et de toutes les "avancées" dont on nous rebat les oreilles, n'a pas réellement changé. Cette clé, c'est la coexistence permanente, l'interférence, dans la vie, d'un appétit sexuel qui est le plus puissant des instincts, avec  des préoccupations et des aspirations qui n'ont absolument rien à voir avec lui. Cette coexistence, dans la vie d'un couple, est explosive et ruineuse, surtout parce que les contraintes et les stéréotypes de la vie sociale la rendent étouffante, source de malentendus incessants, intenable, invivable. Parce que le mariage et toutes formes de l'union des sexes (par exemple aujourd'hui le PACS) sont puissamment, sinon exclusivement, motivés en réalité par la nécessité pour l'espèce de se perpétuer, et par le besoin permanent  de baiser qui travaille les mâles,  toutes ces formes d'union ne peuvent que contrecarrer le désir d'épanouissement personnel de chacun des partenaires, qui découvre rapidement qu'il vit avec quelqu'un qu'il ne connaît pas,  qu'il n'a aucune envie réelle de connaître, mais qui, en revanche,  l'empêche au quotidien d'être soi.

Assouline fait dire à Tolstoï : " La femme, c’est la chair, donc le vice ; voilà le message." ; et lui reproche d'être " à côté de la plaque" . Mais c'est lui qui est à côté de la plaque. Le texte de Tolstoï n'est nullement un texte misogyne. Les deux adversaires sont renvoyés dos à dos. L'épouse du narrateur ne tarde pas à être dévorée, elle aussi, d'un appétit sexuel aussi fort que celui de son mari, mais pour elle, comme pour lui : "post coïtum, animal triste ".

Dire que pour Tostoï, la chair c'est le vice semble en effet justifié par le fait que le narrateur qualifie souvent de "débauche " ses aventures sexuelles avant le mariage. En vérité, la chair, pour son personnage, c'est d'abord le triomphe de la part animale de notre nature. Et de ce triomphe, ni lui ni sa femme ni l'auteur ne peuvent s'accommoder. Notons au passage que ce triomphe odieux de la chair ne passe pas seulement par le sexe ; il peut se manifester par la façon déplaisante qu'a l'autre de laper sa soupe aussi bien  que par sa navrante "conversation".  Il passe, au vrai, par toutes les formes de la présence physique de l'autre. Et comme l'autre n'est QUE présence physique...

Le triomphe de la chair, ce n'est donc pas exactement le triomphe du "vice". Tolstoï n'est pas Tartuffe. Ce n'est pas Tolstoï qui est "primaire", c'est Assouline qui déforme sa pensée en plaquant sur son texte des poncifs stéréotypés.

En tout cas, l'union des deux misérables protagonistes de cette histoire est vouée au malheur, parce que la possibilité d'une vie conjugale heureuse est hypothéquée d'emblée par l'hypocrisie, les mensonges et les non-dits. D'où une haine de l'autre et de soi qui s 'installe dès les premiers jours et fait de leur vie quotidienne un affrontement permanent :

" La quatrième année, nous décidâmes, de part et d'autres, de nous-mêmes en quelque sorte, que nous ne pouvions ni nous comprendre ni nous entendre. Nous cessâmes même de nous expliquer à fond. Dans les situations les plus simples, surtout lorsque les enfants étaient en jeu, nous demeurions chacun inébranlablement sur nos positions. [....] En tête à tête, nous étions presque voués au silence ou à des conversations que, j'en suis convaincu, des animaux peuvent avoir entre eux : " Quelle heure est-il ? Il est temps d'aller se coucher. Qu'avons-nous à dîner aujourd'hui ? Où allons-nous aller ? Qu'y a-t-il dans le journal ? Il faut aller chercher le médecin. Macha a mal à la gorge".

Voilà, selon Pozdnychev, l'ordinaire de la relation entre  époux, car on aurait tort de croire, selon lui, qu'il n'en va pas de même pour d'innombrables autres couples que le sien. Rarement on aura peint avec une férocité aussi impitoyable la misère de la vie conjugale :

" Nous eûmes des querelles et des expressions de haine pour le café, la nappe, la victoria, pour une attaque au vint, sujets qui ni pour l'un ni pour l'autre ne pouvaient avoir la moindre importance. Au fond de moi tout au moins, une haine affreuse bouillonnait bien souvent ! Je regardais parfois comment elle versait le thé, comment elle balançait son pied ou portait sa cuiller à sa bouche, le bruit qu'elle faisait en aspirant le liquide, et je la haïssais pour cela comme pour la plus mauvaise action. Je n'avais pas remarqué que les périodes d'animosité naissaient en moi régulièrement, parallèlement aux périodes de ce que nous appelions amour. Une  période d'amour, une période de haine ; une période vigoureuse d'amour, une longue période de haine, des manifestations plus faibles d'amour, une courte période de haine."

Que le mari qui n'a jamais souhaité chaque matin in petto  (et quand je dis in petto...)  voir crever au plus vite son épouse chérie, que celui qui n'a jamais connu cette cyclothymie ruineuse s'en aille, avec Assouline, proclamer tout cela "primaire" ! C'est peut-être primaire mais c'est comme ça que ça se passe. Il suffit d'avoir été marié ou d'avoir fréquenté un peu longuement des gens mariés pour le savoir.

L'adultère et la jalousie sont les fruits attendus d 'un tel arbre. La peinture de la jalousie qu'on trouve dans la Sonate à Kreutzer est  une des plus fortes et des plus justes de la littérature européenne mais l'homme de la République des livres ne s'en est pas aperçu. On dévoile sa qualité de lecteur (et de critique)  à.... la qualité de sa façon de lire. en l'occurrence, on est bien obligé de constater que le jugement qu'il porte sur la Sonate à Kreutzer procède d'une "relecture" hâtive et bâclée.

Quant à l'adultère, il est rien moins que sûr qu'il ait eu lieu, bien que le mari ait vraiment tout fait pour cela. C'est pourtant cet adultère hypothétique qui lui vaudra d'être acquitté : l'assassinat légal met fin à son histoire, comme l'escroquerie légale du mariage l'avait commencée.

On s'en voudrait de quitter l'histoire de Pozdnychev sans évoquer le meurtre de sa femme, véritable coït sanglant, redoublement meurtrier du meurtre symbolique qu'a été la défloration de la nuit de noces.

" Un malade nous parle. Une sorte de fou qui n’est pas sans rappeler le narrateur des Carnets du sous-sol de Dostoïevski.", écrit Pierre Assouline.

Là, il et passé juste à côté de quelque chose d'important , mais il est passé tout de même à côté. Il est passé à côté parce qu'il persiste au fond à confondre l'auteur avec son personnage (peut-être par la faute de cette postface,  assez malencontreuse selon moi). Assouline a quand même un peu raison quand il parle du côté "primaire" de certaines thèses. Mais cette épithète ne colle pas. S'agissant du personnage (non de l'auteur), ce qu'il dit n'est pas "primaire" mais outrancier ; ce n'est pas la même chose. Tout est d 'ailleurs outrancier en lui, frénétique, ce qui le fait effectivement ressembler à certains personnages de Dostoïevski. C'est "une sorte de fou", en effet. Toute son histoire est une histoire "hors-limites", l'histoire d'un homme malade de ses contradictions, de sa jalousie, à en crever. Et parce qu'il est cet homme-là, il dit, exactement comme le narrateur des Carnets du sous-sol, des choses violentes, des choses démesurées, des choses qui dépassent les limites de la décence et du bon sens, ce qui lui permet de toucher de plein fouet des vérités que la plupart préfèrent contourner à  distance respectueuse. Cet homme est un violent et, parce qu'il est un violent, il comprend la violence ; parce qu'il est un écorché vif, il met à nu, sans précaution,  les plaies individuelles, les plaies sociales. C'est l'intérêt, en littérature, des passages à la limite, et surtout chez les classiques ; on ne va pas en dresser une liste...

Le premier narrateur écoute longuement dans son wagon la confession de Pozdnychev. Plutôt que de l'écouter, ses compagnons de voyage, un avocat (!) distingué et la jeune femme qui l'accompagne, tous deux épris d'idées modernes (sur la condition de la femme moderne, le couple moderne, l'amour moderne etc. , on imagine) ont préféré changer de compartiment quand ils ont appris que Pozdnychev  ( bien qu'acquitté ) avait tué sa femme. A la fin de sa confession, le premier narrateur serre la main de Pozdnychev ; c'est qu'il se sent et se sait tissé de la même étoffe, exposé aux mêmes pièges et aux mêmes outrances.

Inquiétante noirceur que celle de cette oeuvre, d'une noirceur quasi désespérée, une des plus noires de son auteur, et c'est peut-être cela qui rebute secrètement  Assouline. Pour comprendre la rage, la haine, la violence, il faut être capable de rage, de violence et de haine, il faut en avoir en soi.

Et la sonate à Kreutzer, celle de Beethoven, dans tout ça ? On pourrait n'y voir qu'un accessoire de l'intrigue mais dans ce cas, pourquoi  en avoir fait le titre de l'oeuvre ? C'est qu'en écoutant le premier mouvement de cette sonate, le narrateur est amené à des réflexions sur les effets psychiques de la musique qui la classent au fond du côté de l'amour : la musique, remarque-t-il, me fait éprouver des impressions, des sentiments, des émotions qui me sont étrangères, et qui perturbent mon équilibre intime ; or qu'ai-je à faire de ce qui m'est étranger et que je ne peux réellement assimiler à ma nature ? Pourquoi céder à la tentation malsaine de troubler ma sérénité intérieure en tentant de faire miens les affects d'autrui, tout au moins en me laissant émouvoir par eux  ?

On pourrait en dire autant de l'amour, ce mot fourre-tout où chacun ne met que ce qu'il apporte : on voudrait que, par un coup de baguette magique, il ait le pouvoir de susciter mon intérêt pour ce qui m'est radicalement étranger ; les masques dont le désir physique pare momentanément l'étrangère dont je crois être "amoureux" me font oublier un court temps qu'elle me restera à jamais étrangère, mais ils finissent par tomber. L'enfer de la jalousie procède du désir insensé de vouloir posséder un être étranger, inconnaissable, et libre de revendiquer la forme de sa vie sans avoir à m'en rendre compte. Ainsi, le meurtre de l'épouse, à la fin de la nouvelle, peut-il s'interpréter aussi comme l'acte salvateur d'élimination d'un corps étranger inassimilable.

C'est donc ça que dévoile férocement la Sonate à Kreutzer : la peur de l'autre, l'impossibilité d'accepter l'autre, de tolérer l'intrusion de l'autre dans sa propre vie. L'encombrement, la gêne, la pollution engendrés par la présence physique de l'autre. Car l'autre n'est et n'a jamais été qu' une entité physique, rapidement insupportable dès que les illusions de l'idylle se sont envolées. Je ne suis pas sûr que Lévinas ait abordé cet aspect essentiel des rapports avec l'autre. Les effets ruineux, mortifères, de cette intrusion massive sont clairement exposés dans la nouvelle. Accepter qu'un autre entre dans votre vie, c'est accepter qu'il vous la bousille, qu'il vous la vole, c'est accepter qu'il vous tue. A petit feu ou d'un seul coup. Toute vie conjugale est un meurtre. Un double meurtre. Sans compter le meurtre des enfants. Mais ça, les deux protagonistes s'en foutent. De toute façon les victimes auront quitté la maison avant de se rendre compte que, depuis longtemps, elles sont mortes, en dedans. Le meurtre de la fin est donc hautement symbolique. Parce que c'était elle, ou moi. Il faut tenir pour vrai le point de vue des belles-mères : un gendre ou une bru n'est jamais qu'une pièce rapportée, et d'abord aux yeux de son conjoint. L'étalon de Tolstoï rue dans les brancards où fait semblant de coexister paisiblement l'attelage habituel du conjugo. En réalité, ce cheminement apparemment paisible de nos deux canassons attelés côte à côte, trottant de conserve au long des prairies fleuries de la vie, est une histoire de violence permanente. Et la violence, ça ne passe pas que par les coups de couteau, hein. C'est fou ce que la violence peut avoir de ressources et de masques. Mais qu'est-ce qui pousse donc immanquablement nos deux rosses fourbues  à cette violence ? L'attelage, mes amis, l'attelage.

Je ne ferais certes pas mienne aucune des solutions que Tolstoï propose dans sa postface mais qui, du point de vue qui est le sien, ont une cohérence.. Je suis absolument étranger à son idéologie, et les solutions que je pourrais imaginer l'auraient fait bondir. Cependant les questions  que son récit pose restent toutes actuelles : la guerre des sexes n'est pas finie.

" Le bonheur n'est pas chose aisée, il est très difficile de le trouver en nous, et impossible de le trouver ailleurs " , a écrit Chamfort.  A bon entendeur, salut.

Note . - Je crois aussi cette nouvelle importante dans l'évolution de la pensée de Tolstoï sur ces questions ; elle est révélatrice de son attitude à l'égard de l'influence de l'Occident sur la Russie. Le modèle occidental en matière de moeurs est-il assimilable par la Russie ? Cette question, elle aussi, est loin d'être résolue.


Tolstoï, La sonate à Kreutzer,  traduction de Sylvie Luneau   ( Folio classique  - avec Le Bonheur conjugal et  le Diable )

François Mauriac, Le Noeud de vipères, Thérèse Desqueyroux  ( Le Livre de poche )

Rédigé par : SgrA° )


2 commentaires:

JC a dit…

Les bonnes vipères sont sans noeud.
(...pour le reste...c'est comme vous voulez....)

Anne de Paris a dit…

Je découvre La Sonate, j'ai aimé le rapprochement dans votre billet avec Une Vie. J'irai plus loin : Zola et Pot-Bouille, certes, mais aussi Sex and the City, l'affaire Zaira (la call-girl "de luxe", bien au-dessus de la pute des camions de la forêt de Chantilly...), j'ai vu tellement de résonances... Non, pas daté. Cynique, oui.
ps : je n'ai jamais apprécié Passou...