jeudi 5 juillet 2012

L'écrit excrémentiel


La fonction excrémentielle de la littérature (comme d’ailleurs de toute forme d’écrit, comme aussi bien la parole) est patente. Ecrire, c’est déféquer. Ecrire, comme parler, comme suer, comme uriner, comme chier, est une des fonctions corporelles d'excrétion. La symétrie de la bouche et de l'anus, de l'ampoule rectale et du cerveau,  frappe d'emblée tout observateur non prévenu.

 Tous autant que nous sommes, nous sommes pareils aux reclus de la platonicienne caverne. Nous couvrons, frénétiques, les parois de notre prison de moirures, glaçures, dégoulinures jaunâtres, verdâtres, roussâtres, brunâtres, que nous torchons à la louche lueur des torches,  recouvrant, comme à Lascaux, les anciennes par de nouvelles, et où nous tentons de déchiffrer les hiéroglyphes de nos destinées. 

Je me représente volontiers l’histoire de la vie intellectuelle, spirituelle et littéraire de l’Humanité comme celle d’une horde de diarrhéiques déchaînés peinturlurant de leurs nauséabonds produits leur environnement, y pataugeant dans une sauvage allégresse, se jetant à la tête des seaux de merde, s’en coiffant les uns les autres, comme dans un sketch des Fumagalli pour une émission de Patrick Sébastien.

Tout échange inter-humain par l'intermédiaire des mots-merdes est irrémédiablement scatologique. Parler, écrire, c'est chier de la merde. Lire, écouter, c'est bouffer de la merde. On voit que ce soir je ne fais ni dans la nuance ni dans la dentelle : c'est qu'il est bon, parfois, de mettre les pieds dans le pot, dans le plat. Et de les agiter.

Agitons.

Ainsi, dans la littérature, comme dans l’écrit sous toutes ses formes, l’humanité chie sa merde et l’expulse aux quatre vents. Il  serait intéressant de classer de ce point de vue les différents types d'écrivains. Il y a ceux chez qui l'écriture s'apparente à une interminable débâcle diarrhéique. Il y a les constipés qui lâchent à regret la mini-crotte d'un aphorisme de deux lignes une fois par trimestre. Il y a les sereins qui, confortablement posés sur le trône démiurgique, attendent longuement et sans impatience que vienne le moment favorable pour couler un bronze de longueur soigneusement mesurée, promis à la postériorité, etc.

D’où le rôle — utile et relativement salubre quand on y réfléchit — de l’éditeur et du critique. Comme tout lecteur, comme tout commentateur, tous deux sont des fouille-merde et des mange-merde dont le rôle est de trier la merde, de la bouffer, de la digérer, puis de la donner à manger à la becquée aux consommateurs-lecteurs. Marcel Prout, avant d’avoir trouvé un éditeur, n’est qu’un défécateur incontrôlable quoique mondain. Après avoir barbouillé de sa diarrhée les murs de sa chambre, il prétend en repeindre les intérieurs des autres. L’éditeur l’y autorise mais le canalise. Editer, c’est ouvrir des toilettes, et ouvrir des toilettes, c’est contribuer au progrès de la civilisation, comme l’a proclamé Victor Hugo.

 L’auteur, face à son éditeur, est dans la position anale de l’enfançon devant sa mère sévère : il lui présente le contenu de son popot ; à elle d’en apprécier la forme, la consistance et le fumet. Editeur, critique et lecteur sont les trois Grâces portant au ciel le popot pour en proclamer la dignité et en authentifier la digestibilité, au risque de sacraliser le contenu du popot, comme on le voit dans les textes sacrés des religions « révélées ». Moïse et Mahomet n'étaient, au dire de certains exégètes, que des imposteurs qui prétendaient diviniser leur propre merde. La plus élémentaire prudence m'impose de préciser que je ne partage pas un jugement aussi excessif mais avouons que le péché mignon de tout scripteur est de vouloir être lu, de tout orateur est d'exiger qu'on l'écoute.

 Ecrire, parler pour un public, c’est donc toujours, littéralement, vouloir péter plus haut que son cul.

Je ne tombe pas dans cette erreur car je n'écris pas pour être lu et encore moins relu, sinon de moi, m"intoxiquant ainsi avec ma propre merde. Ceci est un auto-journal.

C'est le moment de souligner qu'à l'instar des autres fonctions corporelles d'excrétion, comme la défécation, la miction ou la sudation, l'écriture excrémentielle est une fonction vitale : s'interdire de déféquer, c'est se condamner à exploser. Ainsi, grâce à mon auto-journal à usage interne, parviens-je (1) à me maintenir tant bien que mal dans un état intermédiaire entre l'explosion et l'implosion (2).

Mais, dira-t-on, l'explosion ne menace que sous la pression du contenu. Faisons donc le vide en tuant en nous les mots-merdes. Oublions le langage articulé. Nettoyons par le silence nos écuries d'Augias mentales. Tâchons, misérables fiottes, de nous rapprocher de l'insondable silence de Dieu

Et donnons l'exemple. Tout de suite.

Fermons notre claque-merde.

C'est ce que je fais. Au moins jusqu'à demain.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits excrétables.


Note 1 . - Quoi, "parviens-je" ? c'est pas beau "parviens-je" ? eh merdre !

Note 2. - En somme dans le cycle du moteur 2 temps ( voir l'Auto-journal, n° spécial 4422)


( Rédigé par :  Babal )

1 commentaire:

JC (réfugié excrémentiel) a dit…

Observant en silence, après lecture de ce billet, les étagères bien remplies de ma grande bibliothèque, j'ai été saisi d'effroi : les bouquins gonflaient imperceptiblement....en pleine babalisation.

Juste eu le temps de m'enfuir à la cuisine (important d'avoir de quoi boire et bouffer en cas de crise ), juste avant que ça PETE !

J'en suis à ma troisième douche ...