mardi 10 juillet 2012

Les deux morts

A Pier D.

Je m'appelle Léopold Bloom. Je suis né en 1975  à Tel-Aviv, en Israël. C'est là que mes parents sont enterrés. Mes grands-parents paternels et maternels, eux, n'ont pas eu cette chance. Ils ont été assassinés par les SS à Auschwitz, quelques mois avant la libération du camp par les Soviétiques, le 21 janvier 1945, et leurs cendres se sont dispersées dans le ciel gris de la Pologne. Presque tous les membres de ma famille ont d'ailleurs péri dans les camps d'extermination. Ma soeur, Sarah, vit à New-York. Elle est ma seule parente vivante.

Mon enfance a été bercée (si j'ose dire) par les récits atroces et poignants des survivants des camps, encore nombreux en Israël à l'époque de ma naissance. Mes parents m'ont habitué à célébrer le culte des martyrs, dont les noms, parmi lesquels ceux de mes grands-parents, sont gravés sur les murs du Mémorial de Yad Vashem, à Jérusalem. Mes parents eux-mêmes sont des survivants de la Shoah : au moment de la déportation de leurs parents, ils furent cachés par des voisins dont les noms figurent dans le Mémorial des Justes.

Après des études brillantes de théologie et d'informatique, j'ai fondé une entreprise qui a rapidement prospéré. En quelques années, j'ai amassé  une belle fortune. J'en ai investi une partie dans une institution, l'Institut pour la mémoire, chargée de récolter le maximum de données sur la Shoah et de financer des recherches. La bibliothèque numérique et papier de l'Institut est rapidement devenue une référence dans le monde entier.

Cependant, la situation d'Israël, entouré de voisins hostiles, ne s'améliorait pas  Attentats et représailles faisaient plus que jamais notre quotidien. Une fièvre obsidionale malsaine nourrissait le racisme ordinaire de la plupart de mes concitoyens. Riche et estimant avoir fait ce que je devais pour mon pays, je décidai d'aller respirer loin de lui un air moins pollué par la haine. En 2025, pour mes cinquante ans, je vendis mon entreprise, confiai les rênes de l'Institut à des collaborateurs de confiance, me fis cadeau d' un voilier et m'embarquai pour une croisière solitaire au long cours. Destination : la Polynésie,  par la Méditerranée, Gibraltar, l'Atlantique sud et le cap Horn.

Les premiers  temps, j'eus des nouvelles de l'Institut par l'ordinateur de bord. C'est ainsi que j'appris qu'une de nos chercheuses avaient découvert des documents attestant qu'Adolf Hitler avait protégé et sauvé de la mort une douzaine de Juifs, pour la plupart d'anciens compagnons de régiment. Cette nouvelle ne me surprit qu'à demi : elle ne faisait que confirmer ce qu'on savait depuis la découverte, en 2012, d'un document du même genre. Puis, de moins en moins concerné par les tribulations de mes semblables, qui continuaient sans doute de s'étriper à travers les cinq continents, je cessai d'allumer l'ordinateur.

Parvenu dans le Pacifique, je ne tardai pas à toucher un atoll à peu près ignoré des cartes, et qui semblait avoir tout du paradis terrestre. J'y nouai rapidement des liens d'amitié avec la centaine d'autochtones qui y vivent de poissons et de fruits, et ne tardai pas à filer le parfait amour avec une douce princesse locale à qui je fis quatre enfants. Pendant la petite vingtaine d'années que j'y vécus, je m'abstins de prendre des nouvelles du reste du monde et m'en trouvai fort bien. J'avais oublié jusqu'au nom d'Internet.

Pourtant, à l'approche de mes soixante-dix ans, je fus saisi d'un poignant désir de revoir, au moins une fois avant de mourir, mon lointain pays natal. Je promis de revenir bientôt, embrassai tout le monde, et repris la mer. Le 8 mai 2045, je jetai l'ancre dans le port de Haïfa. A la poste restante m'attendait une courte missive, arrivée un bon mois avant, de ma soeur Sarah, qui disait simplement : "Si tu passes par Tel-Aviv, n'oublie pas d'aller fleurir la tombe ". Cette tombe, c'est celle de nos parents, et son attention me toucha.

Rien ne semblait avoir changé au pays. Attentats et représailles continuaient de faire l'ordinaire de mes compatriotes. Une tenace fièvre obsidionale  nourrissait au quotidien le racisme ordinaire. A peine arrivé, j'avais déjà envie de repartir. Mais je voulais auparavant pousser jusqu'à Tel-Aviv, pour me recueillir sur la tombe de mes parents, puis jusqu'à Jérusalem, saluer les amis de l'Institut.

Je pris une chambre d'hôtel sur le port et, pour la première fois depuis vingt ans, m'offris une soirée au restaurant. La salle était pleine. A la table voisine, deux couples de séduisants et sympathiques trentenaires, tenaient une conversation animée. J'étais tenté de m'y mêler pour faire plus ample connaissance et attendais l'occasion favorable quand j'entendis, prononcé par une des deux jeunes femmes, le nom d'Adolf Hitler.

-- Ah oui, dis-je, me tournant vers elle, Hitler, le monstre, le bourreau, l'assassin de nos parents.

Je me tus. Tous quatre me regardaient avec perplexité. Il me sembla que, dans la salle, on avait entendu ma repartie. Un silence, que je devinais réprobateur, s' y était brusquement installé.

-- Vous vous trompez, monsieur, dit enfin le compagnon de ma voisine. Sans doute êtes-vous étranger.  Adolf Hitler est un de nos Justes. C'est à lui que des milliers de Juifs doivent d'avoir échappé à la mort dans les chambres à gaz. Adolf Hitler mourut comme voudrait mourir tout Juif digne de ce nom. Nous honorons la date de sa mort, le 30 avril. Cette année, nous l'avons tout particulièrement honorée, puisque c'était le centenaire. C'était il y a huit jours, mais peut-être n'étiez-vous pas en ville pour les festivités.

J'étais si ému de ce que je venais d'entendre que je m'excusai en balbutiant, réglai rapidement l'addition et regagnai mon hôtel. J'hésitais à décider si j'avais été victime d'une hallucination momentanée ou si l'on s'était délibérément moqué de moi ; si c'était le cas, c'était vraiment une très mauvaise plaisanterie.

J'appelai ma soeur à New-York. Entendre sa voix chaleureuse et douce me réconforta.Nous nous donnâmes de nos nouvelles, elle me parla de sa vie à New-York, de ses problèmes de santé. Je lui dis que je partais le lendemain pour Tel-Aviv.

-- Je suis sûre que tu n'oublieras pas d'aller fleurir les tombes, me dit-elle.

Je la rassurai à ce sujet,  l'embrassai encore une fois et raccrochai.

Les tombes  ? A Tel-Aviv, je n'avais qu'une tombe à fleurir, celle de nos parents. Elle avait dû vouloir dire "la tombe", comme elle me l'avait d'ailleurs écrit.

Le lendemain matin, je louai une voiture et partis pour Tel-Aviv. Dans la banlieue de Haïfa, je passai le long d'un  jardin public sur la porte duquel je crus lire Square Adolf-Hitler. L'hallucination recommençait-elle ? Plus loin, un long bâtiment gris portait à son fronton l'inscription Lycée Adolf Hitler. En admettant même que l'émotion provoquée par la scène de la veille au restaurant eût laissé des traces, je pris le parti de consulter dès que possible un spécialiste. La fatigue du voyage avait peut-être déclenché la série  de ces fantasmes obsédants.

A Tel-Aviv, j'achetai des fleurs et me rendis au cimetière. La tombe de mes parents était facile à trouver ; elle se trouvait dans un vaste quadrilatère vide. Mais, en m'approchant, je vis que deux autres tombes y avaient été creusées depuis mon départ. En disposant les fleurs sur le caveau de famille, je lus les inscriptions sur les deux nouvelles tombes ; sur la première, on lisait "Ariel Bloom, 1895 /1967  - Rachel Bloom, 1900 /1982". Sur la seconde : " Moshé Rosenfeld, 1881 / 1981 - Golda Rosenfeld 1883 / 1975".

Je restai  pétrifié, sous le soleil, pendant un long moment dont je ne saurais dire combien il dura. Ariel et Rachel Bloom étaient mes grands-parents paternels, Moshé et Golda Rosenfeld étaient mes grands-parents maternels. Je savais que tous les quatre avaient été assassinés à Auschwitz dans les derniers mois de 1944 et que leurs restes avaient été dispersés. C'est du moins ce que m'avaient toujours dit mes parents. Et pas seulement mes parents : les oncles et tantes, les amis, les voisins. Et bien des fois j'avais vu, de mes yeux vu, leurs noms écrits dans le mémorial  de Yad Vashem, à Jérusalem.

Je quittai le cimetière dans un état de trouble que l'on peut aisément concevoir. Tout se passait, en somme, comme si mes grands- parents étaient morts deux fois : une première fois dans les chambres à gaz d'Auschwitz, dans les derniers mois de 1944, une seconde fois de mort sans doute naturelle, à Tel-Aviv, entre 1967 et 1982. Ma mémoire pieusement fidèle conservait le souvenir de leur première mort. Ce que je venais de voir attestait de la seconde. La contradiction paraissait insoutenable.

Il y avait de quoi devenir fou. Heureusement la vie m'a entraîné à garder mon sang-froid. Je résolus d'en avoir le coeur net et partis incontinent pour Jérusalem.

Au mémorial de Yad Vashem, je me dirigeai droit vers le point où je savais qu'étaient gravés les noms de mes grands parents pour les avoir vus tant de fois. Mais j'eus beau chercher et rechercher, je dus me rendre à l'évidence : ils n'y figuraient plus ! Il ne me restait  qu'à rendre visite au Mémorial des Justes où je savais déjà ce qui m'attendait : parmi les noms de ceux qui, au péril de leur vie, sauvèrent des Juifs dans l'Europe soumise à  la terreur nazie, figurait celui d'Adolf  Hitler !

Je quittai le Mémorial en courant, heurtant les passants et proférant des paroles incohérentes ! Je me portai à toutes jambes vers cet Institut pour la mémoire que j'avais fondé. Là au moins, on me fournirait la clé de l'énigme. Mais arrivé dans la rue où se dressaient naguère les bâtiments futuristes conçus par un grand architecte du moment, je ne trouvai qu'un monceau de ruines noircies. Des passants m'apprirent que l'Institut avait brûlé entièrement, une quinzaine de jours avant mon arrivée à Haïfa, un soir que s'y tenait un congrès réunissant l'ensemble des chercheurs de l'Institut et des savants du monde entier. Tous avaient péri dans l'incendie. Des précieuses archives accumulées, de tout ce babélien savoir,  il ne restait rien.

Je me rendis dans une des grandes bibliothèques publiques de la ville, demandai l'édition la plus récente de l'Encyclopaedia Britannica et là, enfin, je lus ce que je voulais savoir.

A l'article Adolf Hitler, on apprenait qu'à partir de l'invasion de la Pologne,  le Führer avait commencé à éprouver des doutes de plus en plus sérieux sur la légitimité de sa politique antisémite, dont il ne cessait de mesurer l'injustice et l'horreur. Torturé par le remords,  il prend alors secrètement contact (par l'intermédiaire de Rudolf Hess) avec les services de renseignement anglo-américains. Sur son ordre direct, des dizaines de milliers de Juifs sont évacués secrètement des territoires occupés par la Wehrmacht et mis sous la protection des troupes alliées. La vénération dont il fait l'objet devrait interdire aux exécutants de se poser trop de questions ; certains s'en posent tout de même. En 1942, à la conférence de Wansee, à laquelle il s'est soigneusement abstenu de participer, les hauts dignitaires du régime, réunis pour mettre au point les détails de la Solution Finale, décident de le faire arrêter et exécuter séance tenante pour haute trahison. Informé par un espion, il entre le jour même dans la clandestinité. Göring décide de le remplacer par un sosie. Hitler prend alors contact avec des résistants Juifs et communistes.  Formé au combat et armé par les Russes, son groupe de partisans s'en prend aux geôles du régime. Début 1944, c'est l'attaque de Bergen-Belsen : cinq mille déportés sont libérés et rejoignent les rangs de la Résistance. Fin septembre 44, c'est au tour d'Auschwitz : à l'issue de combats d'une rare violence, vingt mille prisonniers réussissent à s'échapper, parmi lesquels mes grands-parents. Fin avril 1945, Hitler, participe aux combats pour Berlin, à la tête d'un groupe franc exclusivement composé de Juifs communistes. Il donne l'assaut au Reichstag.C'est alors la scène que le monde entier connaît : Hitler plante le drapeau soviétique sur le toit du Reichstag. C'est là qu'un sniper SS, dissimulé derrière une cheminée, l'abat , le 30 avril 1945.

Je sortis de la bibliothèque passablement sonné mais suffisamment lucide pour commencer à réfléchir. En somme, me disais-je, je me trouve en face de deux versions incompatibles de la destinée du personnage : l'une est celle  à laquelle le monde entier adhérait encore vers 2025, au moment de mon départ pour la Polynésie, mais que tout le monde autour de moi semble avoir inexplicablement oubliée, l'autre à laquelle, en 2045, tout le monde semble croire.... Comme mes grands-parents, Adolf Hitler semble être mort deux fois, mais lui, le même jour et, sans doute à la même heure : une fois, empoisonné dans le bunker de la Chancellerie du Reich; une autre fois, en uniforme soviétique, abattu par un SS sur le toit du Reichstag ...Un aussi étrange mystère mérite qu'on s'y attarde..

 Je décidai de prolonger mon séjour à Jérusalem, le temps d'éclairer ma lanterne en parlant avec les uns et les autres. Pendant quelques jours, tous les témoignages que je recueillis étaient en faveur de la seconde version ; quelques uns de mes interlocuteurs donnaient cependant des signes d'une mémoire défaillante. Tel situait l'attaque de Bergen-Belsen à Ravensbrück,  tel autre faisait mourir Hitler à Katyn, un troisième  prétendait que le Führer, tout de suite après avoir planté le drapeau rouge sur le Reichstag, s'était précipité dans le bunker de la Chancellerie pour y avaler le fatal cyanure... Jusqu'à cette matinée du 29 mai 2045 où, à la terrasse d'un café, je liai conversation avec une vieille dame qui, victime d'une entorse, n'était pas sortie de son appartement depuis le 29 avril à 16 heures, et dont c'était la première sortie. Elle s'y était fort ennuyée car ses enfants étaient en vacances en Europe; de plus elle ne disposait ni de la télévision ni d'Internet dont elle avait une sainte horreur, et ne lisait pas le journal. Je ne tardai pas à me rendre compte qu'elle partageait en tous points ma version des événements de la vie d'Adolf Hitler, version selon laquelle Hitler, bourreau des Juifs et décideur de la Solution Finale, était mort empoisonné dans le bunker de la Chancellerie le 30 avril 1945. Il existait donc sur la terre au moins une personne  qui pouvait témoigner que je n'étais pas fou !

Une chose me parut très vite tomber sous le sens : si la vieille dame ne savait pas qu'Adolf  Hitler était honoré en Israël comme un héros de la cause juive, c'était parce qu'elle était restée cloîtrée dans son appartement, sans nouvelles du monde extérieur, pendant que que la mémoire collective ( en Israël seulement ? dans le monde entier ? )  basculait en quelques heures ( peut-être en une minute, peu-être en un millionième de seconde) de la version n° 1 à la version n° 2, le 30 avril 2045. De même étais-je resté cloîtré, sans contact avec le monde extérieur, depuis mon départ d'Israël en 2025, jusqu'à mon retour à Haïfa.

Mais si ce mystérieux passage avait bien eu lieu, de cette façon si soudaine, avec pour résultat d'effacer complètement de la mémoire de millions de gens la version antérieure des événements, non seulement de la grande Histoire collective, mais aussi de leur histoire privée, pourquoi s'était-il produit justement le 30 avril 1945, et pourquoi le jour du centenaire de la mort d'Adolf Hitler (dans les deux versions ) ?

Je crus avoir découvert la solution de cette étrange énigme un soir  que, rentrant à mon hôtel, je me remémorais la lecture que j'avais faite, au temps de mes études de théologie, d' un antique traité  d'un  dominicain castillan nommé  Adolfo Hitleros. Au troisième chapitre de  ce traité, intitulé De Omnipotentia Dei, Adolfo Hitleros soutient,contre Aristote et contre Guilhem de Marseille, que Dieu peut faire en sorte que ce qui a été une fois cesse d'avoir été. Le souvenir de ces vieilles arguties théologiques me fit l'effet d'une illumination : étais-je sur le point de résoudre l'énigme  du double destin tragique d'Adolf Hitler ?

Je formulerai cette solution de la façon suivante : Adolf Hitler a bien été l'enragé antisémite que les historiens d'avant 1945 nous peignent. Il est bien l'initiateur des premières persécutions engagées contre les Juifs  ( Nuit de Cristal etc). Mais, à peu près au commencement de l'invasion de la Pologne, il commence à être pris de doutes. Il prend peu à peu conscience de l'inestimable apport de la culture juive à la culture occidentale. Le remords l'envahit, ne lui laisse plus de répit. Il voudrait faire machine arrière. C'est de cette époque que datent ses interventions pour sauver au moins quelques uns de ses anciens camarades de combat de 14/18, comme Ernst Heller. Parallèlement, il revient à la foi de son enfance.. Mais il est trop tard. Pris dans l'engrenage implacable qu'il a lui-même mis en place, il assiste, impuissant et désespéré, au déroulement de la Solution Finale. Bien entendu il ne donne l'assaut ni au camp de Bergen-Belsen ni à celui d'Auschwitz. Il ne libère pas les forçats. Il n'aura réussi à sauver qu'une poignée d'anciens camarades de régiment. Et le Hitler qui, le 29 avril 1945, se retrouve face à son destin dans le bunker de la Chancellerie, n'est nullement un sosie. C'est bien réellement Adolf Hitler.

Vient alors cette nuit tragique du 29 avril 1945. Torturé par le remords et la repentance, Hitler, au cours d'une crise mystique, supplie Dieu de lui donner une dernière chance de racheter ses crimes en réinventant sa vie : "Si tu m'accordes une autre chance, Seigneur, crie-t-il (depuis quelques jours, Eva Braun fait chambre à part) je saurai la mériter. " Et Dieu, touché par son repentir et par les preuves qu'il en a malgré tout données, décide de lui donner cette chance, à l'heure de sa mort. Il ne la lui donne, certes, que sous la forme d'un rêve, mais, comme le savait déjà Calderon, nous ne sommes autre chose que les ombres d'un songe.... Hitler avale le cyanure, mais dans la poignée de secondes de répit que lui laisse le poison, dans le délire pourtant si bref  de l'agonie, il réinvente  sa destinée, il la vit une seconde fois, il se conduit comme un Juste, il donne l'assaut à Bergen-Belsen, il donne l'assaut à Auschwitz, il libère les forçats, puis il prend la tête de l'assaut sur le Reichstag avant qu'une balle en pleine poitrine ne l'efface du nombre des vivants. Ainsi, en 1945,au terme d'un long repentir, Adolf Hitler est mort à la fois sur le toit du Reichstag. et dans le bunker de la Chancellerie.

Mais Dieu, dans son infinie Justice, Dieu, dis-je, conscient de l'immensité des crimes de Hitler, décida que, pendant la durée de tout un siècle, la version de son destin qui prévaudrait dans les consciences humaines serait celle que nous racontent les historiens qui ont écrit avant le 30 avril 2045. Pendant un siècle, le criminel devrait  racheter  sa damnation en supportant que l'humanité unanime (ou presque) crache sur sa mémoire (1).

Thomas d'Aquin, dans sa Somme théologique,   nie que Dieu puisse faire en sorte que le passé n'ait pas été, mais il ne dit rien du si subtil, si profond, si complexe enchevêtrement des causes et  des effets, qui interdit d' annuler un seul fait éloigné, si insignifiant qu'il paraisse, sans invalider le présent. Tous les manipulateurs du passé, de Yahvé à moi en passant par Joseph Staline ( qu'ils reçoivent, à cette occasion, mon salut bien confraternel ) connaissent bien cet effet, cousin de l'effet  dominos. Modifier un moment du passé n'est pas modifier un seul fait ; c'est en annuler les conséquence qui tendent vers l' infini. C'est induire un  autre série de conséquences qui, elles aussi, tendent vers l'infini. En d'autres termes, c'est mettre en compétition deux histoires universelles. Disons que, selon la première, Adolf Hitler est mort dans le bunker de la Chancellerie ; d'après la seconde, il est mort sur le toit du Reichstag, au même jour et à la même heure. C'est cette dernière version que nous admettons à présent, mais la suppression de la première a pu provoquer certaines bizarreries comme celles que j'ai signalées, comme si le passage de la première version à la nouvelle n'allait pas sans engendrer quelques cahots, quelques difficultés individuelles d'adaptation, quelques problèmes de réglage, un peu comme quand on passe de l'heure d'hiver à  l'heure d'été . Quant à  l'incendie de l'Institut pour la mémoire où les meilleures spécialistes de la période hitlérienne ont péri , il me paraît hautement suspect. Je présume qu'ils sont morts parce qu'ils en savaient trop sur Adolf Hitler ; en Histoire les souvenirs des spécialistes sont ce qu'il y a de plus coriace à effacer; on a plus vite fait d'éliminer les spécialistes. Mais les voies du Seigneur sont impénétrables...

Quant à moi, je ne veux pas m'exposer au même danger. Je prie donc le Tout-Puissant de considérer que, si j'ai cru deviner  un processus inaccessible à la raison humaine et relevant de son exclusive et divine Prérogative,  rien n'assure pour l'instant que je sois dans le vrai. Un cafteur, moi ? J'ai toujours détesté les balances. Du reste, toute cette histoire est, au fond, très pauvrement humaine, si pauvrement humaine ....L'univers du souvenir est si mouvant, si incertain, si fragile, si éphémère... Peut-être qu'Adolf Hitler (s'il a existé) ne s'appelait pas Adolf Hitler. Peut-être ce nom m'a-t-il été suggéré par le souvenir de  l'ouvrage de l'obscur Adolfo Hitleros. Qui, d'ailleurs, dans deux cents ans ou trois cents ans, se souviendra qu'un certain Adolf Hitler ait jamais existé ? Hein ? Probablement personne. Dieu seul existe. Dieu seul est grand. Nous ne sommes que poussière.

Du reste, mon hypothèse théologique est-elle seulement nécessaire ? Sans oublier qu'elle suppose l'existence de Dieu, qui reste à prouver ( hi..hi.. aïe), je me dis que, dans un pays dont plus de la moitié de la population est déjà convertie à l'Islam, un pays qui n'est plus guère qu'un satellite de l'Egypte, et qui d'autre part n'a rien à refuser à son plus puissant allié  son premier investisseur et son premier fournisseur, l'Allemagne, deuxième puissance mondiale, surtout depuis l'Anschluss avec la France,  la tâche de réécrire l'histoire est devenue quasiment une  urgence nationale. Et si réécrire l'Histoire nécessite un peu de temps,  l'immense majorité de nos congénères n'a besoin que de quelques centièmes de seconde pour croire à peu près n'importe quoi du moment que c'est écrit (2).  Décidément, si séduisante et romanesque soit-elle, l'hypothèse d'une intervention divine n'est d'aucune utilité.

Etonnant  Adolf Hitler, en tout cas, s'il a existé ! La mort l'emporta à cinquante-six ans dans une triste guerre aujourd'hui presque oubliée, mais il obtint ce à quoi son coeur avait si longtemps aspiré, et il n'y a peut-être pas de bonheur plus grand !

Je puis en témoigner,  mais je n'échangerais pas son bonheur contre celui que je m'apprête à retrouver : je vais à nouveau larguer les amarres et quitter ce pays, définitivement cette fois, pour rejoindre ma petite famille et mes amis sur leur atoll : les petits peuples sont heureux, car, s'ils ont de petites histoires, ils n'en ont pas de grande.


Note 1. - sur cette question, on lira avec profit l'ouvrage devenu classique de Vernon Sullivan , Nous irons cracher sur sa tombe. 

Note 2 . -  En témoigne l'inusable et massif succès d'ouvrages d'un intérêt pourtant excessivement mince comme la Bible et le Coran.... Pardon, Seigneur, pardon !



Additum (23 janvier 2013) . - J'avais assorti ce billet d'un  Quiz que j'ai fait sauter depuis, je me demande bien pourquoi. JC avait échoué à y répondre. Je ne sais plus quelles questions j'avais posées. J'en propose un autre :

Quiz . - Ce billet a été classé dans la catégorie Pastiche . Pourquoi ? Joseph Macé-Scaron n'est pas autorisé à participer.

( Rédigé par : SgrA° )





1 commentaire:

JC a dit…

1 / je ne sais pas
2 / je ne sais pas
3 / je ne sais pas
4 / je ne sais toujours pas...

(..euh...j'ai gagné quelque chose ?)