vendredi 27 juillet 2012

Numérisation et éloignement du monde

La rédaction du billet précédent, croisée avec la lecture d'Hannah Arendt, m'amène à des réflexions (j'avais d'abord écrit réflections ) sans doute naïves sur les techniques de la photographie.

Le discours aujourd'hui courant sur la photographie numérique est de dire que, à la condition qu'un nombre suffisant de pixels soit atteint, cette technique nous assure d'une fidélité et d'une finesse dans le rendu du réel beaucoup plus grandes que  celles que permettait d'obtenir la technique traditionnelle ("argentique"). Est-ce à dire pour autant que cette technique nouvelle nous rapproche du réel plus que l'ancienne ?

Dans la technique traditionnelle, les photons réémis par le sujet photographié viennent frapper et impressionner une surface sensible. Puis cette surface sensible, plongée dans un bain chimique, révèle l'envers positif de l'image négative. Les photons interviennent  aussi  à ce stade. Enfin une technique d'agrandissement (ayant forcément pour résultat une certaine perte de définition) permet d'obtenir la photographie observable dont la surface, à son tour, réémet des photons vers l'oeil de l'observateur.

Je me suis bercé longtemps de l'illusion quelque peu sentimentale qu'une certaine continuité reliait, dans la technique argentique, le photon de départ au photon d'arrivée, comme si la chaîne des photons n'était pas totalement rompue, malgré le traitement chimique intermédiaire. Ainsi la technique traditionnelle, me disais-je, permettrait-elle peut-être, dans le cliché final, de conserver un peu de la réalité des êtres chers ou des paysages aimés à un moment de leur existence...

La technique numérique rompt radicalement cette chaîne. En effet, le capteur de l'appareil numérique ne  conserve pas l'image physique (faite d'une combinaison de photons) reçue ; il la convertit en symboles mathématiques abstraits, selon des relations arbitrairement fixées par le logiciel intégré à l'appareil (on voit  très bien, me semble-t-il, le caractère arbitraire de ces relations dans les images en fausses couleurs de phénomènes de l'Univers lointain photographiés par les astrophysiciens). Ensuite, quand je charge mes photos sur mon ordinateur, un autre logiciel reconvertit cet ensemble de relations abstraites en une image physiquement consommable (mais qui n'accède à ce statut qu'une fois que j'ai cliqué sur le fichier correspondant). On ne peut plus parler de "chaîne" des photons.

Ainsi, à cause de ce passage par l'abstraction mathématique, la photographie numérique loin de nous rapprocher du réel, nous en éloigne au contraire, et nous en libère davantage aussi, permettant sans doute des manipulations de l'image bien plus sophistiquées que par le passé. La nouvelle technique autorise en effet une sélection arbitraire des ondes électromagnétiques numériquement codées, à la réception comme à la ré-émission.Ce n'est là qu'un cas particulier, selon Hannah Arendt (si j'ai bien compris son raisonnement) d'un éloignement généralisé du monde réel produit par son traitement par des outils mathématiques toujours plus puissants. Cet éloignement du monde concret a pour effet positif notre capacité à agir sur lui, voire à introduire sur la Terre des réalités qui n'y avaient jamais existé auparavant (comme les réactions thermonucléaires).

Il est donc faux, en tout cas, de dire que l'outil mathématique nous rapproche du réel. C'est qu'il en est, par essence, coupé, n'ayant d'autre réalité que mentale et humaine. Contrairement à ce qu'affirme la formule optimiste de Spinoza, et à ce que croient encore, semble-t-il, certains mathématiciens, la nature n'est pas écrite en langage mathématique. L'Univers ne nous tient aucun discours mathématique. C'est nous qui introduisons l'outil mathématique dans la nature dans l'espoir de mieux la comprendre et de mieux la maîtriser. La complexité toujours plus grande des mathématiques modernes relève du défi que nous lance sans cesse le réel de comprendre ses complexités toujours plus déroutantes. C'est notre moderne levier d'Archimède pour tenter de soulever le monde. Outil pour tous usages, ne serait-ce que pour jouer. On peut même, à la différence de la célèbre baïonnette, s'asseoir dessus.

Pour illustrer cette dimension fondamentalement arbitraire de l'usage des mathématiques, Hannah Arendt rappelle la remarque de Leibniz : on peut toujours trouver une courbe mathématiques qui relie des points jetés au hasard sur une feuille de papier. Cela ressemble beaucoup à la relation qui unit un ensemble de pixels arbitrairement choisis pour tenter de rendre compte de l'inaccessible réel.

Additum 1 - Pour répondre aux objections de JC, je dirai (au risque de me répéter) que les mathématiques sont le filet toujours plus sophistiqué que les hommes jettent sur le réel pour tenter de l'y prendre et de le comprendre. Mais si les atomes sont dans la nature, les mathématiques, elles, n'y sont pas. Ensemble de relations logiques, elles ne se trouvent que dans le cerveau humain. Elles se développent d'une façon tout-à-fait indépendante des sciences expérimentales. Elles sont un outil efficace mais abstrait. Et l'on peut, me semble-t-il, soutenir que, comme toute abstraction, elles nous éloignent du réel concret.

Hannah Arendt  , Condition de l'homme moderne    ( Gallimard / Quarto )

( Rédigé par : Onésiphore de Prébois )

Image composite, codée en fausses couleurs, d'une région de la constellation de l'Aigle

3 commentaires:

JC, en mathématien scandalisé ! a dit…

IL EST FAUX DE DIRE QUE "Il est donc faux, en tout cas, de dire que l'outil mathématique nous rapproche du réel." car il n'est pas de meilleure approche....

Evidemment, on peut croire au Père Noël! Bonne chance aux rêveurs...

JC, toujours aussi scandalidé des heures plus tard ! a dit…

Allons, Jambrun....! Toujours provoquer : ce n'est plus crédible.

Il est impossible de saisir ce monde sans le corpus rationnel de la logique mathématique ! Et depuis les vieux Grecs ! Sinon .... bonjour la diversité, et l'absence de définition minimale d'un réel acceptable par l'esprit.

Les Jambruns a dit…

@ JC

Personne n'a dit le contraire, et surtout pas moi. Relisez-moi attentivement.