samedi 7 juillet 2012

Suicide mode d'emploi

Dans des temps anciens, où il avait déjà beaucoup trop lu Cioran, il avait fait emplette d'un ouvrage scandaleux intitulé Suicide mode d'emploi. Ses auteurs y proposaient diverses solutions pour en finir sans douleur avec l'existence, la plupart consistant en cocktails médicamenteux.

L'ouvrage était devenu un des rares de sa bibliothèque à avoir pris de la valeur au point d'avoir au moins décuplé son prix neuf. Quasiment un incunable moderne. Pourtant les recettes qu'il contenait étaient depuis longtemps obsolètes et inutilisables,  les médicaments qui entraient dans leur composition ayant disparu des pharmacies ou changé de nom.

Et puis, toutes ces drogues, le jour venu, vous rendent la mort un peu plus amère. Alors que se coucher sur les rails et attendre bravement le TGV salvateur, ça vous a un côté Far west et stoïcien moderne qui ne manque pas de chien.

Il se disait ça, un matin que, vieillissant et déprimé, il avait eu encore plus de mal à se lever que d'habitude. Langue chargée, haleine de vieux kroumir, articulations craquantes, pénis depuis longtemps inerte, il allait devoir affronter, comme chaque jour, l'humeur acariâtre d'une épouse qui n'avait rien oublié des déceptions qu'elle estimait à tort ne pas avoir méritées.

Eh bien oui, allez ! qu'on en finisse ! le TGV, et plus vite que ça !

Dès le lendemain, il consultait les horaires à la gare la plus proche. Il eut tôt fait de repérer la rame qui convenait : elle traversait chaque matin, un peu avant six heures, les champs de vignes, à 2km à vol d'oiseau de son logis. Un chemin de terre y conduisait. "Demain matin, six heures, à l'heure où blanchit la campagne, je partirai!" se dit-il in petto, tandis que, comme chaque soir, sa femme lui reprochait de n'avoir pas mis le dessous de plat sur la table du dîner et de n'avoir pas zappé à temps sur le 20 heures de Delahousse, qu'elle trouvait beau gosse.

Il dormit du sommeil du juste. Levé dès quatre heures, il partit à cinq heures, le coeur léger, faire son ultime jogging.

A six heures moins un quart, il était sur site. Le soleil venait tout juste d'apparaître au-dessus des collines bleues. La campagne était fraîche et sentait bon. Des oiseaux gazouillaient. Il s'allongea en travers des rails, après avoir calé ses chevilles et sa nuque avec deux coussins : une mort stoïcienne peut sans indignité s'accommoder d'un confort minimal. Et il attendit.

"C'était la meilleure solution, se dit-il. Je ne sentirai rien, et puis, ajouta-t-il en ricanant, pour le don d'organes, je serai déjà prédécoupé ". Car il avait pris soin de glisser dans une poche une lettre où il déclarait faire don de ses organes à la science.

Déjà, au bout de la ligne droite, un sourd fracas annonçait  l'approche de la rame. Bientôt la motrice fut visible. Elle se rapprochait à toute allure.

" Le don d'organes... Le don d'organes.... Bon Dieu, mais c'est bien sûr !"

Il n'en revenait pas de n'avoir eu cette idée vraiment géniale que maintenant, trop tard sans doute car le cheval d'acier fondait sur lui. En un rétablissement acrobatique il eut juste le temps de bouler dans le fossé sous la pluie de plumes des coussins éventrés.

                                                                                *

La crise s'aggravait, engendrant une épidémie de suicides comme on n'en avait jamais connu. Toutes les professions, tous les milieux sociaux, toutes les classes d'âge étaient touchées (1). Comme d'habitude, le monde agricole fournissait les gros contingents de désespérés. Les éleveurs surtout se pendaient en série, par escouades entières, car  la viande de boucherie ne se vendait plus, les  consommateurs n'ayant plus les moyens de consommer autre chose que des salades importées.

Pour un euro symbolique, il avait racheté une usine d'abattage de bovins en faillite et, grâce à un emprunt familial, avait relancé l'affaire. On avait d'abord engagé quelques rabatteurs chargés de débusquer les candidats au suicide dans la région; ils furent tout de suite beaucoup plus nombreux que prévu. On avait d'abord envisagé de leur proposer des formules de suicide en douceur, mais la plupart, en rudes campagnards qu'ils étaient, choisissaient la procédure à l'ancienne : on les amenait donc dans le couloir de la mort en leur aiguillonnant les fesses, et là, dans un grand concert de meuglements pré-enregistrés, on leur administrait un bon coup de mailloche sur un burin posé sur les cervicales, elles pétaient et c'était fait.

Internet s'en mêla et lança la mode. Les TGV purent désormais circuler tranquilles, les cordes de pendus ne servirent plus qu'à à attacher les chiens, tant les clients affluaient de toute la France, puis de toute l'Europe, entassés dans des wagons à bestiaux, se faire maillocher un bon coup. Ce n'était pas donné, mais ça valait le voyage.

Avant d'opérer, on avait pris soin de faire signer aux impétrants un contrat par lequel ils cédaient  leurs organes à l'entreprise. Les tarifs fixés par elle étant légèrement supérieurs à ceux proposés par la grande distribution aux arboriculteurs dans un contexte de concurrence, il n'y avait guère à hésiter. On en voyait même qui, pas vraiment décidés à en finir, finissaient par sauter le pas, histoire d'éviter la visite de l'huissier à leur veuve.

Dès l'éclatement des cervicales, le bétail était acheminé jusqu'aux chaînes de découpage, pour le prélèvement des organes.

Ceux -ci sont ensuite revendus aux hôpitaux de France et du monde entier à des prix définis par leur cours en bourse, qui est actuellement au plus haut. Les surplus sont écoulés dans les supermarchés (2).

C'est ainsi que, grâce à mon idée miraculeuse,  je me retrouve à la tête d'une entreprise florissante qui compte parmi les grandes du CAC 40 et d'une fortune à côté de laquelle celle de la mère Bettencourt ça me fait rire rien que d'y penser. Je suis fier d'avoir contribué aux progrès de la médecine et d'avoir sauvé tant de vies, à commencer par la mienne car, si je suis encore ici à une heure indue à taper ces conneries sur mon clavier  en cachette de ma femme, c'est parce qu'on m'a greffé, tout frais sortis de mes ateliers de conditionnement et livrés sous vide prêts à l'emploi, un foie, deux reins et un testicule.

Quatre raisons de boire Contrexéville.

A la bonne vôtre.


Note 1 . - "étaient touchées" : accord à l'ancienne, avec le plus rapproché. Vive le latin !

Note 2 . - Sur cette question, on lira avec profit Jonathan Swift : Pour une gestion rationnelle de la viande de boucherie en grande surface.


( Rédigé par : Guy le Mômô )


C'est celui-là que je veux et pas un autre

2 commentaires:

JC (penaud, mais déterminé !) a dit…

J'ai choisi, il y a longtemps, ma propre méthode de suicide. Je vous préviens, elle ne marche pas vraiment... La voici ! Je me jete sans prévenir sous un groupe de juvéniles joggeuses suédoises lancées à pleine vitesse ...

Hélas ! Loin d'être piétiné par la horde, elles me ranimèrent à chaque fois par une tournante de bouche-à-bouche salvateur.... Triste sort que celui qui a décidé d'en finir !

Je continuerai ! J'en ai tellement marre de cette vie sociale socialistée...

JC (penaud, mais déterminé !) a dit…

J'ai choisi, il y a longtemps, ma propre méthode de suicide. Je vous préviens, elle ne marche pas vraiment... La voici ! Je me jete sans prévenir sous un groupe de juvéniles joggeuses suédoises lancées à pleine vitesse ...

Hélas ! Loin d'être piétiné par la horde, elles me ranimèrent à chaque fois par une tournante de bouche-à-bouche salvateur.... Triste sort que celui qui a décidé d'en finir !

Je continuerai ! J'en ai tellement marre de cette vie sociale socialistée...