jeudi 30 août 2012

"L'Opprobre", de Richard Millet : à manipuler avec précautions

" Dans le métro, il ne reste plus qu'un siège dans un carré de quatre places : je m'y assois près d'un Pakistanais qui pue les épices, d'un vigile caucasien dont le chien empeste le mouillé, d'une fillasse en chaussures de sport qui sent des pieds et d'un type, debout près de moi, qui exhale une haleine chargée de tabac froid. Je me lève, cherche une autre place : il n'y en a pas. Je reste donc debout, entre un Noir sentant un mélange de haschich et de transpiration et une ménagère qui écoute si fort son mp3 qu'à elle seule, en oscillant la tête de droite à gauche et inversement, elle résume l'ilotisme contemporain. Je descends du wagon, monte dans un autre où il n'y a pas plus de place, puis quitte le métro à la station suivante, bien avant ma destination, quoiqu'il pleuve et que les rues soient encombrées de voitures, et les trottoirs par des cyclistes agressifs. Je me réfugie dans l'église Saint-Antoine où je tente d'oublier le bruit du monde auprès d'une vieille femme qui rote de l'ail en marmonnant, et que je fuis en me signant comme si c'était le diable en personne. Que peut la littérature contre cela ? A quel saint me vouer ? Où trouver la force de rester humain ? "
                                      Richard Millet ,    l' Opprobre, essai de démonologie 


Allons, allons, tant qu'il existera des écrivains capables d'une telle verve, il n'y a pas lieu de désespérer de la littérature. Je soupçonne Richard Millet d'avoir fortement mis en  scène cette "chose vue mais bon, on ne va pas bouder le plaisir qu'il nous donne.

Tout n'est malheureusement pas de ce niveau dans ce recueil d'aphorismes et de textes courts qu'est l'Opprobre, où Richard Millet  fait l'inventaire de ses détestations et de ses rejets :

" Comment, vous n'aimez pas M. ? Pourtant, il est chrétien, comme vous, et s'intéresse à des auteurs rares ou réprouvés...
-- C'est lui qui ne m'aime pas, faisant même profession de me haïr après m'avoir encensé. Et puis, il a le cul gras ! Il m'a suffi de le voir terminer une assiette de frites pour comprendre qu'il écrit comme il fiente... "

Ce bref dialogue donne une idée de ce qu'on peut trouver de plus médiocre dans l'Opprobre  . Cela ne vole guère plus haut qu'une lunette de W.C.

Le plus drôle est que ces lignes sont immédiatement suivies de la remarque suivante :

" Nulle théorie nouvelle de la littérature, nulle définition des raisons pour lesquelles j'écris, ni pour qui : écrire, dans l'intransitif, envers et contre tout, dans l'allègement qui est musique. "

Inconscience ou habileté provocatrice ? Il faudra chercher ailleurs que dans ce bref règlement de comptes avec un confrère inconnu cet "allègement qui est musique ", et peut-être dans un autre ouvrage de Richard Millet que dans cet Opprobre, où les sentences aussi définitives qu'arbitraires, lourdes d'obsessions et des préjugés qui vont avec, abondent :

" S'en prendre à l'iconostase contemporaine, tel est le délit majeur : dire que Beckett est rasoir, que Toni Morrison écrit des romans politiquement corrects, qu'Elfriede Jelinek a eu le prix Nobel parce qu'elle est  anticatholique, que Jim Harrison fait de la littérature de gare, que Julien Gracq est quelque peu surestimé, tout comme Nabokov ou Yourcenar, c'est se vouer au bûcher ".

Prétendre que les effigies d'Elfriede Jelinek, de Jim Harrison ou même de Gracq trônent, universellement encensées, dans  " l'iconostase contemporaine ", c'est un peu vite laisser entendre qu'on est le seul à oser critiquer certains de leurs livres. Millet arrange cette iconostase à sa guise, de façon à émettre  sur ces auteurs des jugements à l'emporte-pièce aussi dépourvus de justification les uns que les autres . Cela ne me gêne pas qu'on trouve Beckett "rasoir" , je trouve seulement cela dommage pour celui qui s'en tient à cette appréciation. Et puis, cette façon de se poser en grand réprouvé de la critique et de la littérature contemporaines --  leitmotiv le plus ressassé de ce  livre, lui aussi dépourvu de la moindre justification -- devient assez vite exaspérante.

Ailleurs, ce catholique fervent trouve des formules autrement convaincantes pour dénoncer le vide spirituel qui, selon lui, mine nos sociétés :

" Le Christ, seul, s'adresse à notre souffrance : l'oublier, c'est faire en sorte que le Prozac ait remplacé la Parole . "

" Aux imbéciles qui tentent de me convaincre de l'inexistence de Dieu par les comptes qu'Il ne nous rend pas et par le mal qu'Il laisse proliférer,  je réponds sans relâche que nous n'avons nul compte à Lui demander, que c'est là une logique de boutiquier voltairien, Homais se mesurant à Hans Jonas, quelque chose de médiocre, d' indigne, en tout cas, de ceux qui savent que la traversée de soi qu'on effectue en écrivant ou en priant,  est une traversée du bien et du mal. "

Dieu ou l'Absolu, et rien d'autre. On se dit, en lisant ces lignes, qu'en fin de compte, le Dieu de l'Islam conviendrait mieux à Millet que le Père barbu du plafond de la Sixtine. Finira-t-il par nous faire le coup d'une conversion sur le tard à l'Islam ? Ce serait une fameuse surprise ! Je rigole.... quoique :

" Vient un moment où on ne peut que donner raison à Ben Laden, pour peu qu'il ne soit pas une fiction américaine ou islamiste. Je comprends qu'on déclare la guerre à l'Occident, lequel n'est plus une civilisation mais une idéalisation cynique de la démocratie, c'est-à-dire le contraire de toute vie spirituelle, de toute mémoire féconde : une puissance mortifère. Tout en haïssant l'islamisme, j'abhorre à peu près les mêmes choses que lui. Mais je ne serai pas un apostat. "

On verra. Pour le moment, ce que Millet abhorre, c'est, outre la démocratie, l'Islam et l'immigration :

" Là où l'Islam est soluble, c'est dans l'innombrable multiculturel des U.S.A. Plaçons-le dans une petite société fragile telle que le Québec, il devient le vecteur même de sa destruction, révélant par là sa vérité : 300 000 musulmans sur quelques millions de Québécois déchristianisés, et nous avons une problématique libanaise. "  Puissance d'autant plus destructrice que, selon Millet, l'Islam "rencontre un vide spirituel sidéral ". (1).

Extrapolons à la France en modifiant les chiffres et nous devrions conclure que nous ne sommes pas loin de la problématique libanaise, si nous admettons cette analyse, qu'on aurait tort, à mon avis, d'écarter avec mépris en traitant son auteur de fasciste à peine déguisé. N'oublions pas qu'il sait de quoi il parle, ayant longtemps vécu au Liban où il a combattu dans les rangs des Phalangistes chrétiens.

" Je regardais l'autre jour, au milieu d'une royale journée d'automne, or, rouge et bleu, une musulmane voilée des pieds jusqu'à la tête traverser le pont du Carrousel puis pénétrer dans la cour du Louvre ; le vent qui soufflait fort lui donnait l'air d'un personnage du Carnaval vénitien ; il était en tout cas impossible de penser que, dans ce paysage si français, cette femme pût être française -- ou alors il faudrait considérer que la France est devenue un émirat . Qu'on ne me jette pas tout de suite la pierre : je ne fais que réfléchir à ce que peut être que de vivre dans une France qui a perdu toute dimension symbolique et historique, et dont ce paysage reste la quintessence, laquelle réfute la possibilité d'un islam français . Et lorsque je dis ne pas croire qu'on puisse être français et musulman, je ne fais que rappeler que l'Europe est chrétienne. "

Où l'obsession de l'invasion islamique confine à la paranoïa... Rassurons-nous tout de même : il  semble bien que, pour Richard Millet, l'Islam soit soluble dans le Carnaval !

Voilà en tout cas un jusqu'auboutisme qui risque d'entraîner son auteur au-delà de sa croisade anti-islamique, comme on s'en aperçoit en modifiant légèrement la phrase finale selon la logique qui la sous-tend : " Et lorsque je dis ne pas croire qu'un puisse être français et ne pas être chrétien, je ne fais que rappeler que l'Europe est chrétienne. "

L'allégeance de Millet au catholicisme, dans le cadre plus large du christianisme, en référence aux valeurs chrétiennes, pose problème. Le refus de l'immigré musulman ou Noir me paraît faire fi du coeur de l'enseignement du Christ. Il semble que chez Millet, le catholicisme tende à se réduire à un marqueur communautaire (comme le suggère aussi son passé de phalangiste libanais), ce qui est malheureusement le cas aujourd'hui dans diverses régions du monde. Les phobies de Millet en dehors de l'Islam déclinent toutes une quête d'identité fondée sur la recherche de sa différence et non de ce qui l'unit aux autres. D'où cette antienne chez lui d'une solitude parfois déplorée mais surtout revendiquée. Le christianisme de Millet, en somme, c'est ce qui reste du christianisme quand on en a ôté l'essentiel.


Autre détestation de Millet : le multiculturalisme. Ainsi s'insurge-t-il contre l'inscription de cinq "morceaux"  ( les guillemets sont de lui ) de Jimi Hendrix au programme de l'épreuve de musique du baccalauréat, sous prétexte que l'éducation musicale doit embrasser toute la diversité des musiques . " Derrière ce voeu pieux, écrit-il,  il y a évidemment le mépris de la musique savante, rejouant pour la musique ce qui s'est passé pour la littérature : la destruction de la verticalité au profit de la parcellarisation de la culture redéployée en fourre-tout culturel .  "

"Il y a évidemment le mépris..." : le  moins qu'on puisse dire, c'est que les évidences de Millet ne le sont pas forcément pour son lecteur. On pourrait lui retourner le compliment en lui répondant que, derrière sa remarque, il n'est  pas difficile de repérer le mépris des musiques populaires et le vieux préjugé qui consiste à établir une frontière et une hiérarchie, forcément fragiles, entre musiques populaires et musiques savantes. " Baisse ta musique de nègre ", me criait mon père du bas de l'escalier quand j'écoutais Ray Charles un peu trop fort. En destructeur inconscient de la verticalité que j'étais, je n'établissais pas de hiérarchie entre mes deux compositeurs préférés de l'époque, Ray Charles et Jean-Sébastien Bach. Vieux préjugés ont la vie dure... Prétendre poser a priori de telles hiérarchies témoigne surtout d'une certaine...inculture musicale. Un grotesque, dans je ne sais plus quel film français des années 60, déclarait déjà, péremptoire : " Pour moi, la musique s'arrête au XVIIIe ". Juste avant la Révolution française, évènement que Millet considère comme le point de départ de la décadence de l'Europe.

Il est vrai qu'on a du mal à imaginer une jeune musulmane voilée dissertant au bac sur Jimi Hendrix ! Quoique...


" Le silence de Dieu rend la littérature possible ", écrit aussi Richard Millet. Rend-il aussi la morale possible ? C'est ce que pense un Michel Onfray ( dont je partage sur ce point l'opinion) pour qui la construction d'une morale n'a nul besoin de se référer à une transcendance divine, étant le résultat d'un arrangement entre les hommes pour rendre possible et tolérable la vie en société. Conception de la morale qui rend possible de concevoir une société laïque. Mais Richard Millet n'aime pas les sociétés laïques. Au fond, la charia, à la mode catho, ce serait bien son truc. Millet, encore un effort...

Note 1 . - " un vide spirituel sidéral " : voilà un exemple de ces formules saisissantes qu'affectionne Richard Millet dans ce livre et qui ne sont, en vérité, que le cache-misère de sous-entendus qui, pour peu qu'on les dévoile, révèlent des approximations intellectuelles elles-mêmes... sidérales. Car enfin, qu'est-ce qui autorise Millet à affirmer que nos sociétés sont affligées d'un "vide spirituel sidéral", sinon qu'elles sont largement déchristianisées ? Comme si, hors du christianisme, il ne pouvait exister de vie spirituelle digne de ce nom. D'autre part il est clair que Millet confond vie spirituelle et croyance de masse. Peut-on dire que dans bien des pays où l'Islam est la religion officielle et la religion de l'immense majorité des habitants, il existe une vie spirituelle beaucoup plus intense que dans nos sociétés laïcisées ? Ou alors c'est la formule qui est bancale : il ne fallait pas parler de "vide spirituel" mais de "vide religieux", ce qui aurait été, à mon sens, bien plus satisfaisant et aurait permis de poser déjà plus clairement le problème. Une formule apparemment bien tournée qui peut frapper l'esprit dans l'instant mais qui reste en définitive très approximative  ne saurait escamoter la complexité des réalités . Millet, champion d'une langue classique précise, voit là sa meilleure arme se retourner contre lui. Cet admirateur de Boileau devrait se répéter plus souvent la sentence célèbre :

" Ce qui se conçoit bien s'énonce clairement
  Et les mots pour le dire arrivent aisément  "

On ne peut pas dire que les mots n'arrivent pas aisément à Richard Millet. Pour autant, énonce-t-il toujours clairement ce qu'il a bien conçu ?

Additum  - Je lis parmi les commentaires du billet que Pierre Assouline consacre, sur la République des livres,  au dernier pamphlet de Millet, ces lignes, signées du pseudo Royaume de Viam, qui porte un regard juste et éclairant sur cet écorché vif qu'est sans doute Richard Millet :

" Laissez Millet sentir son siècle, l’excréter, laissez-le nous montrer les fèces et les lambeaux de chair.
Il ne m’incite en aucune manière à me « fasciser », il me semble se protéger, faire de l’écorce, celle-là même que les latins ont complexifiée en cortex et liber.
Oui, l’écorce qui est liber et qui à donné le livre!
"
L'étincelle
( Rédigé par : John Brown )

3 commentaires:

Rémi a dit…

C'est étrange, cette définition de la morale. Elle rappelle la vie des animaux entre eux. Par exemple, le sphex dépose ses oeufs sur le flanc d'un scarabée après avoir paralysé celui-ci sans le tuer, par une piqûre d'une remarquable précision, car la larve a absolument besoin que le scarabée reste vivant, sinon, elle ne pourra pas se nourrir. Quand l'oeuf a éclos, donc, la larve commence à manger le scarabée depuis l'endroit où l'oeuf a été posé. Or, la morale humaine tend à estimer que manger de cette façon un être vivant n'est pas l'idéal. La Bible même dit par exemple qu'il ne faut pas boire le sang, parce que l'âme s'y trouve. C'est un sentiment qu'on a sur les choses. La morale s'applique aussi aux animaux, et même aux plantes, pas seulement à ce que vivent les hommes entre eux. Le sentiment peut être arbitraire, ou pas, personnellement je ne pense pas qu'il le soit, mais j'ai du mal à voir comment la morale a pu se construire à partir d'arrangements sociaux extérieurs, j'ai l'impression qu'on respecte la vie, l'âme, de façon spontanée.

John Brown a dit…

@ Rémi

Il est certain que les éthologues auraient leur mot à dire sur les sources de la morale, à partir de leurs observations des comportements animaux. C'est plus compliqué chez les humains, à cause du langage et de toute la symbolique qu'il induit. Rappelons-nous aussi la distinction bergsonienne entre morale close et morale ouverte, entre deux niveaux et deux degrés de dignité des comportements moraux.

Rémi a dit…

Je dois dire que je n'ai pas lu Bergson, et que je ne connais pas cette distinction.