jeudi 2 août 2012

Chocolat

La nuit dernière, il a très mal dormi. Et la nuit précédente aussi.

Depuis deux jours, pas une médaille, fût-elle du plus vil bronze. On jeûne. La France toute entière jeûne. Et il jeûne avec la France.

Il sait bien que c'est ramadan, mais tout de même.

En attendant l'hypothétique, triomphale et salvatrice victoire (1), il enchaîne nuit blanche sur nuit blanche.

Tous les quatre ans, le supplice recommence. Certaines fois, ça a duré des jours.

C'est que, tant que la flamme brûle sur le stade, il ne parvient à s'endormir, tout seul entre ses draps roses, qu'en serrant sur son coeur au moins une jolie médaille, de préférence d'or tout pur  : c'est le meilleur des somnifères. Alors il peut glisser doucement au sommeil dans un sourire extasié, en murmurant : "On a gagné, on a gagné ".

Il lui faut sa médaille comme à d'autres leur Valium.

Ce soir, c'est la finale du 100 m. La série noire devrait prendre fin.  C'est du moins la bonne nouvelle qu'ont tambourinée tout au long de la journée radis (2) et télés. Notre jeune espoir dans la spécialité devrait enfin réconcilier les Français avec le sport. On dit le plus grand bien de lui. A l'entraînement, il aurait réalisé des temps canon sur la distance. C'est ce qu'aurait rapporté un journaliste qui aurait rencontré l'entraîneuse de  son entraîneur.

-- Et en plus, croit bon de préciser sa femme, il est beau.

Oui mais ça, on s'en fout. Adonis n'a jamais été couronné aux J-O., que je sache.

100 m nage libre. Depuis seize ans, la France attend le successeur de Bernard Alain, le dernier nageur français médaillé aux J-O (médaille de bronze après déclassement du Coréen Hiu Jin dao).

Ce n'est pas qu'il s'intéresse spécialement à la natation. Lui, son sport, c'était plutôt le ping-pong, l'été, dans le jardin des voisins. Mais ce soir, c'est spécial. Il va savoir si, la nuit prochaine, il va pouvoir dormir ou non.

Il lui a fallu négocier dur avec sa femme et sa fille qui voulaient regarder il ne sait plus quel nanard culturel, la Couette ou Tu rends la dot. Ces connes prétentieuses n'ont aucune idée de ce que sont les grands moments d'une nation. Mais l'épreuve devant se caser à peu près dans le temps du blabla introductif, il a obtenu gain de cause.

Les uns après les autres, ils sortent de la chambre d'appel et rejoignent  les plots de départ. Notre représentant est un double mètre d'allure assez niguedouille. Il trifouille nerveusement ses lunettes de piscine.

Il a hérité de la ligne d 'eau n° 8. La moins favorable. Evidemment, quand on a réalisé le plus mauvais temps des demi-finales, faut pas s'attendre à mieux. Les Français n'ont jamais su se surpasser dans les grandes occasions. C'est la tare de la race. Pas étonnant que nos seuls compétiteurs un peu valables soient, depuis des années,  des n... (bip) et des b...(-bip). Pour le coup, Double mètre est un Blanc. A la plus mauvaise ligne d'eau. On peut s'attendre au pire.

Heureusement, à côté de lui, il a Nestor Piazzola, l'ex-recordman d'Amérique du Sud, qui part toujours très fort. Double mètre pourrait profiter de l'aspiration, puis placer sa pointe de vitesse, que les commentateurs sont d'accord pour trouver époustouflante, dans les vingt derniers mètres.

C'est parti. Nestor est parti plutôt vite, mais moins que les deux Amerlauds et le Chinetoque. Même à la télé, on ne distingue pas bien Double mètre dans les bouillons. Il fait l'accordéon  avec Piazzola.

Dernière longueur de bassin. L'Oncle Sam a fait le trou, suivi par Mao. Derrière, ils sont quatre à mouliner sec sur la même ligne, dont Double mètre. Piazzola est au fond.

Encore vingt-cinq mètres ! mais tu vas te le bouger un peu, ton cul ! mais tu vas te décider à le produire, ton effort ? Avance, bourrique ! tu vas me la décrocher, ma timbale, oui ou quoi ! Tu me la décroches... me la décroches... Il la décroche pas. Merde.

Les Amerlauds font 1 et 2. Le pékinois est troisième. Double mètre fait quatrième.

Quatrième ! La place du cocu ! A quatre centièmes de Mao ! Quatre centièmes ! C'est bien la peine de mesurer quatre mètres zéro deux, non, deux mètres zéro quatre. Propulser en avant un centimètre par longueur de bassin , c'était quand même pas la mer à boire ! Incapable ! Bras cassé! Tordu ! Crétin des Alpes-Maritimes ! Mauvais Français ! Français tout court !

Il ne l'aura pas encore ce soir, sa médaille ! Il va devoir affronter, tout seul entre ses draps roses, les affres de l'insomnie.

Ah ! que la vie du supporter est lente
Et que son espérance est décevante !

Il arrache le zappeur des mains de sa femme et coupe la télé. Il ne sera pas dit qu'il sera le seul à partir au pieu sans son consolamentum (3) du soir.

Elle proteste, cette conne obtuse !  Elle a le front de protester ! Ces femelles seront toujours incapables d'imaginer le drame des grands coeurs désespérés.

Il bout. Il est à bout (4) . Il est à cran. C'est sûr, il va faire un malheur.

Il quitte la pièce en titubant. Au porte-manteau dans l'entrée, il décroche la laisse, pieusement conservée, de son pauvre chien, décédé à la fin du XXe siècle.

Il sort (5).

Il a le bourdon Il a le cafard

C'est lui le cornard C'est lui le toquard

Il ne rentrera pas chez lui

Ce soir.


Notes   -

1 /  " salvatrice victoire " : dans quelle discipline ? Mais on s'en fout ! C'est pas les disciplines qui manquent... Dans la course en sac si vous voulez.

2 / " la journée radis" : il est des fautes de frappe qu'il faut avoir le courage de s'interdire de corriger.

3 / " son consolamentum " : vous avez pas appris le latin ? Eh ben c'est pas ce que vous avez fait de mieux.

4 / " Il bout. Il est à bout "  :  il est Tabou. Il est Zabou. Il est Zazou. Il est  Zouzou ! Il est Zou !

5 / "Il sort" : d'aucuns se demanderont s'il sort en claquant la porte. Personnellement je ne l'ai pas entendue claquer. Il faut tenir compte des longues années de dressage et de la présence de voisins, toujours vigilants quand il s'agit de vous faire chier.


( rédigé par :  Gerhardt von Krollok )


Additum 1 - L'idée de notre ami Gerhardt von Krollok a décidé l''équipe des Jambruns à lancer une pétition pour l'admission de la Course en Sac aux Jeux de Rio. N'hésitez pas à pétitionner avec nous en utilisant la boîte à commentaires.

Additum 2 - Que signifie l'expression : "avoir le cul bordé de médailles " ?







1 commentaire:

JC (musicien, élevé en batterie) a dit…

Je suis pour la Course en Sax !