samedi 18 août 2012

Paul Edel ou l'effet Pinocchio

Revenons à cette affaire qui a entraîné le départ de notre ami John Brown, non pas pour tenter de le justifier, encore moins de le condamner, mais pour réfléchir à  ce qu'implique l'utilisation d'un pseudo dans les échanges sur la toile.

Depuis longtemps déjà, John Brown intervenait sur un blog littéraire bien connu Près, loin, dont le rédacteur se présente sous le pseudo de Paul Edel. Il y est surtout question de littérature (1).

Sous un prétexte assez futile --  apparemment, ce que disait John d'un roman de Balzac  lui avait déplu  -- Paul Edel  l'accuse de l'avoir "copieusement et régulièrement insulté sur la rdl de passou" (entendez la République des Livres, le blog de Pierre Assouline) dans un message posté le 12 août à 14h08. Le lendemain (13 août à 16h35), Paul Edel enfonce le clou : " c'est sur la rdl de Pierre Assouline que John Brown m'a attaqué plusieurs fois avec en plus cette petite vacherie de donner mon vrai nom". 

John Brown proteste de son innocence et demande à Paul Edel de fournir les preuves de ce qu'il avance. Aucune réponse. Il réitère à plusieurs reprises sa demande sans obtenir la moindre explication. Furieux, il traite l'autre de délateur, de menteur, de calomniateur et de diffamateur. Il va jusqu'à poster un message d'une ironie douteuse, qu'il signe "les Jambruns", sans nous en avertir (c'est ce qui va entraîner son exclusion).

Tel que je le connais pourtant, mon John Brown, c'est le plus gentil garçon du monde, quand il n'a pas bu, et je l'ai rarement vu sobre. Mais enfin, il faut que l'autre  l'ait poussé à bout pour qu'il se mette ainsi à la faute. Comme disait son père, que j'ai un peu connu : "Les John Brown ne sont pas méchants ; quand on l'attaque, il se défend ".

                                                                                  *

Mais, encore une fois, notre propos n'est pas de prendre parti dans cette affaire mais de réfléchir aux pratiques qu'elle révèle et à leurs effets.

Nous, les Jambruns, connaissons ( ou pensons connaître ) "physiquement" la personne qui signe John Brown. Nous pouvons attester de son existence (bien qu'à l'heure qu'il est, nous ignorions où elle se trouve et même si elle existe encore). En revanche, si John Brown n'avait pas fait partie de notre équipe, nous serions dans l'incapacité de dire à quelle(s) personne(s) réelle(s) ce pseudonyme renvoie ( je mets des  " s " entre parenthèses car il peut s'agir de plusieurs personnes. )

La colère de John Brown contre Paul Edel est naïve, de même que la demande qu'il lui fait de fournir des preuves de ses accusations. En effet Paul Edel, comme John Brown, est une identité de fiction. On ne sait pas qui se cache derrière ce pseudo ( "John Brown" nous a affirmé l'ignorer) ; personne de précis, peut-être. A  en juger par le niveau de ses messages (recopiages de passages de romans,  à peu près aussi fidèles que des passages de Faulkner rendus à l'aide de la traduction automatique de Google, commentaires critiques qu'on croirait tirés du bon vieux Lagarde-&-Michard ) , l'essentiel pourrait aussi bien être fabriqué par un logiciel préprogrammé. Mais enfin s'il se trouve à l'enseigne Paul Edel autre chose que du mécanique plaqué sur du pseudo-vivant, ce qui, après tout, n'est pas totalement inconcevable, peut-être ne s'agit-il pas toujours  de la même personne, un peu comme une raison sociale n'implique pas que ce soient toujours les mêmes employés qui travaillent dans l'entreprise correspondante. Il est d'ailleurs tout-à-fait possible que le  ou la marionnettiste qui tire les ficelles de la marionnette appelée Paul Edel paie un ou plusieurs nègres pour rédiger et illustrer les billets de son blog. C'est peut-être un de ces nègres anonymes qui est le véritable auteur des accusations portées contre John Brown. Il est possible encore que le premier à avoir mis en circulation le pseudo Paul Edel soit depuis déjà longtemps hors d'état d'accuser qui que ce soit, réservant ses dernières forces pour souiller ses couches au fond de quelque maison de retraite suburbaine. J'ai connu comme ça un vieux géologue qui signait encore et mettait en ligne sur son site des photos spectaculaires prises depuis des sommets alpins qu'il était bien incapable de gravir depuis des décennies.

Admettons un instant qu'une personne réelle se dissimule derrière le mannequin de paille de Paul Edel (ou derrière celui de John Brown) ; les propos de Paul Edel (ou de John Brown) n'engagent pas la personne réelle qui fait parler la marionnette : on n'attend pas du marionnettiste qu'il se porte éditeur responsable des élucubrations de Guignol.

Paul Edel peut donc impunément dire n'importe quoi , et accuser l'un de ses correspondants de n'importe quel forfait, ou presque, puisque ses propos ne tombent pas sous le coup de la loi, vu qu'ils relèvent de la fiction et qu'ils visent une autre personne fictive. Théâtre d'ombres...

De plus, ses propos sont invérifiables : en effet, les services chargés de contrôler que tout se passe à peu près dans un cadre légal passent leur temps à faire passer à la trappe quantité de propos injurieux ou contrevenant à la loi. Paul Edel pourra toujours prétendre que les commentaires incriminés ont été effacés.

Autre difficulté : le jeu qui consiste à usurper le pseudo d'un autre est monnaie courante dans les échanges sur internet. L'internaute lambda n'est pas techniquement en mesure de repérer un message authentique d'un faux. Seul le service qui contrôle les échanges et l'animateur du blog peuvent le faire, mais ils ne peuvent pas dire qui au juste a manipulé le pseudo et le message. Il aurait fallu pour cela être à côté de la personne qui l'a rédigé et posté. John Brown a peut-être été victime d'une usurpation de pseudo sur le blog d'Assouline, mais cela aussi est à peu près impossible à établir (date inconnue, message effacé...).

Ainsi, dans le cas du conflit entre Paul Edel et John Brown, Paul Edel est incapable de prouver ses accusations, et John Brown est incapable de prouver son innocence.

Il s'ensuit que, dans l'univers des échanges sur la toile, règne un climat d''irresponsabilité généralisée, dès lors qu'on échange sous pseudo : aucune personne réelle n'est prête à endosser les propos de personnages fictifs et ne peut pratiquement être mise en cause comme responsable des propos tenus. Aucune instance  n'est réellement en mesure de vérifier si tel propos a effectivement été tenu. N'importe qui peut donc soutenir impunément à peu près n'importe quoi.

Aucune instance n'est non plus en mesure de vérifier qui parle réellement. Pour en revenir au cas de John Brown , qui nous dit que la personne de chair et d'os répondant apparemment à ce pseudonyme est bien le véritable John Brown et qu'elle n'a pas usurpé ce pseudo ? Certains pseudos, en effet, comme certains bébés, attirent plus que d'autres les voleuses et les voleurs... Comment pouvons-nous seulement prouver que cette personne est bien l'auteur des posts dispersés ici et là par John Brown et qu'elle n'est pas simplement chargée de mettre en ligne des messages rédigés par une autre, voire par plusieurs personnes, auquel cas nous pourrions avoir affaire à une inquiétante société secrète bien décidée à pirater ce blog pour y diffuser Dieu sait quelle idéologie. Et seuls ceux qui sont fermés au surnaturel peuvent avoir la certitude que John Brown ne reviendra pas nous hanter, succube informatisé, pour y poster des commentaires venus d'on ne sait quel univers parallèle ! Quant à Paul Edel, qui dira quel démon chevauche ce douteux pseudo en forme de balai de chiottes ? Peut-être (autre hypothèse plausible) l'inventeur du  pseudo Paul Edel croupit-il dans quelque cave de banlieue, séquestré par d'affreux criminels informatiques en série qui se sont emparés de son ordinateur et s'emploient à le déconsidérer en pastichant (tiens, en voilà une idée qu'elle est bonne) de façon grotesque son style qu'on aurait pu croire inimitable ? Et ce ne sont là que quelques possibilités, parmi tant d'autres. Le cas de figure extrême est celui où l'entité fictive pseudo-humaine nommée Paul Edel serait devenue une manière d'électron libre de la blogosphère, définitivement coupée de tout référent humain, et tenant ici ou là des discours incontrôlables. C'est ce que les spécialistes appellent l'effet Pinocchio. Ma conviction personnelle est que Paul Edel a atteint ce stade ultime. John Brown aussi, peut-être.

Dans cet univers  triomphe  la fiction sous toutes ses formes. Les intervenants sont des marionnettes et leur discours est un discours de théâtre. Il ne peut en être autrement. Sur les blogs qu'il m'arrive de fréquenter, je m'amuse souvent de voir tel ou tel intervenant étaler son ego avec autant de plaisir que d'impudeur, sans se rendre compte qu'il est aussi comique qu'un personnage de comédie. Certains écrivains (je pense à Eric Chevillard et à son Autofictif ) ont d'ailleurs déjà commencé à exploiter les remarquables ressources des blogs dans le domaine de la fiction.

Certains intervenautes (pour employer un néologisme heureux mis en circulation, je crois, par Pierre Assouline ),  pensent contourner cette omniprésente prégnance du fictif en signant leurs commentaires de leur vrai nom ( enfin, de ce qu'ils croient être leur vrai nom). Ils se trompent car personne ne peut vérifier si c'est leur vrai nom ou un pseudo,  et encore moins s'assurer qu'ils y expriment leur "vraie" personnalité ou y étalent une personnalité fictive.  Dans l'univers des blogs, toute sincérité est a priori suspecte. On n'ira pas jusqu'à dire que la mauvaise monnaie chasse la bonne, mais c'est un peu ça tout de même.  Disons que, noyé parmi d'innombrables pseudos, l'intervenaute qui signe de son nom d'état-civil passe totalement inaperçu et se trouve englobé dans le bombardement ininterrompu de messages aussi fictivement sincères les uns que les autres. Et à juste titre puisqu'encore une fois il est rigoureusement impossible de vérifier qu'il signe bien sous son vrai nom. Il peut toujours jurer ses grands dieux que c'est bien lui, rien ne le prouvera jamais et on n'est pas obligé de le croire sur sa bonne mine. Sur internet, la défroque du pseudo fait le moine.

Partant de l'hypothèse de travail qu'il n'y a personne au pseudo que vous demandez, que tout message posté sur un blog (et d'ailleurs tout message posté sur internet) émane d'une entité pseudo-humaine fictive, il s'ensuit aussi que l'univers des blogs est un univers qui exclut l'émotion. On ne peut prêter à l'auteur fictif d'un pseudo la vie affective d'un être humain réel. Le zombie Paul Edel ( pas plus d'ailleurs que le zombie John Brown ) ne possède ni émotions ni sentiments ni vie personnelle réelle ni famille ni amis ni amours.. ni d'ailleurs existence légale ni état-civil... Dans ces conditions, on peut y aller franco. Ni la pudeur ni  la décence ni le respect humain ni la pitié ne doivent arrêter l'auteur anonyme d'un post. L'autre, dans l'univers impitoyable des blogs, n'est rien d'autre qu'un punching-ball (2). Tous les coups sont permis, et les meilleurs sont les coups bas. Si John Brown dit vrai, il est clair que le coup à lui porté par l'entité fictive pseudo-humaine nommée Paul Edel est un coup bas. Cette agression est foncièrement amorale, ce qui est normal dans les échanges sur blog, étrangers, comme il vient d'être montré, à toute moralité. L'extrême naïveté de John Brown se dévoile par ses réaction émotionnelles : étonnement, protestations, indignation, colère... Toutes réactions compréhensibles chez un être humain réel mais absurdes de la part d'une entité fictive pseudo-humaine. La seule réaction adaptée était de répondre au coup bas par un autre coup bas, aussi vicieux que possible, ce qu'a fait d'ailleurs John Brown, mais avec retard et avec l'inconvénient de se laisser identifier comme l'auteur du coup bas. Alors qu'il y avait beaucoup mieux à faire. Une femme (fictive) aurait été autrement efficace.

Si les acteurs prenaient conscience que toute personnalisation des échanges sur un blog peut être  a priori suspectée de manipulation, l'univers des blogs,  progressivement débarrassé de ces assauts d'egos frustrés, devrait devenir un lieu propice aux débats d 'idées, loin des conflits de personnes, coteries, copinages. Force est de constater qu'on est encore loin du compte. L'exemple de la République des livres, blog fort suivi, montre que les échanges paisibles de ce type y sont fort rares, et très vite pollués par des bagarres de cour de récréation, fort éloignées des nobles déambulations raphaëlesques de l'Ecole d'Athènes. C'est que la vanité et le désir de paraître des uns et des autres, leur incapacité chronique à admettre l'éventuel bien-fondé d'un point de vue différent du leur, s'y donnent librement carrière; tout un chacun y pérore  à la manière de ces personnages de théâtre qui, peu familiers de la distanciation brechtienne, oublient qu'ils sont des personnages de théâtre. On devrait bien, d'ailleurs, étudier la théâtralisation spontanée des échanges  sur un blog comme celui de Pierre Assouline.

Pour qu'un blog fonctionnât "sainement", il faudrait que les personnes qui y participent s'accordent une confiance réciproque. Malheureusement la confiance est ce qu'il y a de plus difficile à accorder, à conquérir et à préserver... Les blogs les plus suivis (comme celui de Pierre Assouline) sont mécaniquement les plus exposés au risque de perte de confiance et de toutes les dérives qui s'ensuivent.


Ouais, mmouais.... Et si l'on voyait les choses sous un jour un peu moins sombre...

Résumons : le royaume de l'irresponsabilité, mais aussi de la liberté, un vaste espace de jeux où tous les coups -- ou peu s'en faut -- sont permis, tous les déguisements, tous les faux nez admis, à condition que tout cela ne tire pas à conséquence ; un carnaval, un théâtre  permanent où chacun fait parade de ses  (supposés) avantages, dans un climat permanent d'improvisation, pour le divertissement des acteurs ; un forum d'idées plus ou moins biscornues;  une cuisine langagière ouverte à tous vents, à tous ingrédients, où s'affairent toutes sortes de cuisiniers improvisés, et même parfois professionnels, les uns se frottant aux autres et apprenant les uns des autres... Ma foi, voilà un programme plutôt alléchant.

Innombrables boutiques offrant au chaland leurs mots,  leurs images, leurs musiques.... La plupart ne vendent pas grand chose, c'est le cas de la nôtre, sorte de galeries farfouillette où l'on trouve un peu de tout ; mais enfin, on ne compte pas là-dessus pour vivre ; on n'en tire pas vanité ; on se fait plaisir, et même, parfois, on fait plaisir à d'autres : cerise sur le gâteau...

Et puis, il arrive tout de même que, dans cet univers assez sinistre, il faut le reconnaître, des blogs, on rencontre tout de même quelques honnêtes gens.

Moi par exemple.


Note 1 . - Nous apprenons que le blog de Paul Edel aurait tout récemment fermé. Tiens, quelle idée...

Note 2. -  Ce qui est dit ici des blogs vaut évidemment pour les réseaux sociaux. Grande est d'emblée la tentation de pourrir un réseau comme Facebook (ou Twitter) en y faisant jouer le fécond principe de nuisance potentielle de la fiction (ou principe de déloyauté fictionnelle maximale ). Compte tenu des multiples connexions entre intervenautes naïfs, il y aurait quelques grandioses saloperies à mettre patiemment en place, avec les dégâts qu'on imagine. Je m'en passe la langue sur mes belles lèvres fardées, rien que d'y penser.

Qu'y a-t-il au demeurant de plus jouissif que la perversité? Ses bienfaits thérapeutiques sont d'ailleurs patents. Son usage savant, attentif, patient, à long terme, permet en effet de guérir à jamais quelques imbéciles de leurs illusions. Je corresponds sur des sites de rencontres avec quelques sympathiques jeunes gens qui ne savent pas -- pauvres innocents -- ce qui les attend.

La paix soit avec nous. Et avec nos esprits blogosphériques.


( Rédigé par : Linda )

Oh mon Dieu ! l'abominable femme des blogs !





3 commentaires:

JC a dit…

Désolé, John Brown : billet pitoyable !

Les Jambruns a dit…

@ JC

Vous devriez lire la version améliorée : vous m'en direz des nouvelles.

Anonyme a dit…
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.