mercredi 8 août 2012

"L'Immoraliste" , d'André Gide : la rondelle ou la Rondeaux

Tiens, voilà qu'on reparle du père Gide. Pierre Assouline, dans un billet de sa République des livres, nous apprend que les Anglais raffolent de l'Immoraliste. Ce classique de la littérature française du XXe siècle  fête cette année ses cent dix ans. Il passa complètement inaperçu à sa parution en 1902. Gide devra attendre 1913 (il a quarante-quatre ans) et la publication des Caves du Vatican pour élargir une audience jusque là confidentielle, malgré l'amitié et le soutien de jeunes écrivains comme Claudel , Valéry et quelques autres.

L'Immoraliste, on le sait, forme un couple avec les Nourritures terrestres, dont il est le prolongement romancé (ou narratif, car Gide n'avouera guère qu'un seul roman, les Faux-monnayeurs, préférant qualifier de récits des textes comme L'Immoraliste, la Porte étroite ou Isabelle).

Les Nourritures terrestres (1897) se présentaient comme le manifeste d'un art de vivre fondé sur l'épanouissement des sens, l'assouvissement des désirs, une curiosité pour la vie, joyeuse et toujours en éveil, et la quête d'une morale personnelle libérée des contraintes extérieures. On y repère aisément l'influence de Nietzsche et de Walt Whitman , dont Gide a dû lire les Feuilles d'herbe dans la traduction de Laforgue, et qu'il traduira à son tour. L'influence, aussi, d'Oscar Wilde, dont Gide fait la connaissance en 1891. Manifeste aussi pour une nouvelle littérature, par la liberté de sa forme où alternent passages de récit, chants lyriques et réflexions (sur ce point,  l'influence Nietzsche me paraît aussi assez évidente ).

Le livre est issu d'expériences personnelles décisives : celle de la maladie (la tuberculose) dont il sort vainqueur après une longue convalescence ; celle, surtout, du séjour de 1893/1894 en Afrique du Nord,  où il vit ses premières expériences pédophiles. Mais aussi celle du mariage, célébré en octobre 1895 avec sa cousine Madeleine Rondeaux.

Cinq ans plus tard, l'Immoraliste revient sur ces expériences cruciales en introduisant la distance du récit. En dépit de l'étroite parenté entre le parcours de Michel et celui de l'auteur, Michel n'est pas Gide. Notamment (différence essentielle),  il se marie avant de partir pour l'Afrique du Nord où il emmène  sa femme. De retour en Europe, celle-ci tombe à son tour malade et meurt. Madeleine, elle, ne mourra qu'en 1938, après une longue séparation de fait d'avec son mari.

L'intérêt de cette mise en forme romanesque et de ces remaniements des données de la biographie, c'est de placer au centre de l'oeuvre une interrogation morale, qui est celle de Gide à l'époque,  et qui est, à mon sens, la seule véritable question morale qui vaille : qu'est-ce que je fais de l'autre, dans mon  histoire ? Quelle place est-ce que je lui accorde ? Quel rôle est-ce que je prétends lui faire jouer ? Pour avoir évité de se poser clairement ces questions, Michel, après la mort de sa femme, se retrouve dans une impasse assez sinistre, apparemment incapable de s'en tirer sans le secours des autres, lui qui avait tant revendiqué son autonomie morale.

C'est la présence de Marceline, l'épouse du narrateur, qui rend possible dans l'Immoraliste, l'émergence de ce questionnement moral, c'est elle aussi qui  donne au récit son intensité dramatique. Sans Marceline, il n’y aurait évidemment pas de drame, et on se serait retrouvé avec une version romancée, sans doute assez plate, des  Nourritures terrestres. Ainsi,  l’Immoraliste  prolonge et enrichit le débat moral que pose l’art de vivre chanté dans les Nourritures terrestres .

Contrairement à certains héros de roman qui sont manifestement la projection de la volonté de puissance et de vie de leur auteur -- par exemple Vautrin pour Balzac, Julien Sorel pour Stendhal, Jean Valjean pour Hugo, Michel est le double médiocre et décevant de Gide. Manque de lucidité.  Manque de courage. Manque d'humilité sans doute aussi. Michel se montre incapable d'assimiler et de dépasser pour son compte personnel la leçon de Ménalque. Il s'est lancé dans le combat pour la réalisation de soi sans mesurer l'état de ses forces, sans prendre en compte non plus les contraintes de sa situation. Bien avant Sartre et les situationnistes, Gide nous peint, dans un roman dont le sujet profond est la liberté, un personnage dans une situation qui pèse sur sa destinée. Roman "expérimental" aussi, comme si Gide s'était posé la question suivante : que se passerait-il si, étant donnée telle situation, mon personnage se découvrait, à la faveur d'une crise décisive, autre que celui qu'il croit être ? On peut se dire aussi que, dans ce récit, Gide liquide une de ses tentations, chargeant Michel de conjurer une de ses propres potentialités. Il aura donné beaucoup de lui-même à Michel, mais il aura mis en oeuvre d'autres expériences et essayé d'autres solutions que lui.

C'est aux expériences pédophiles de leur auteur que nous devons trois chefs-d'oeuvre de la littérature française du XXe siècle : les Nourritures terrestres ( 1897, c'est presque 1900 !), l'Immoraliste et Corydon. Le cas de l'Immoraliste montre combien il est nécessaire, pour comprendre et apprécier les oeuvres du passé, de nous débarrasser des préjugés de notre époque. J'emploie ici le mot préjugé sans aucune connotation péjorative mais dans son sens étymologique.

Aujourd'hui, la pédophilie est classée parmi les très vilains défauts. Un juge bien connu du tribunal de Bobigny proposait même naguère de la classer parmi les crimes contre l'humanité ! Cette connotation épouvantable du mot pédophilie est pourtant très récente : elle ne remonte pas plus haut que la célèbre affaire Dutroux, au début des années 90 du siècle dernier. Il n'en était pas de même vers 1900, même si la tolérance sociale en ce domaine était toute relative. Songeons qu'aujourd'hui Gide s'exposerait à des condamnations pénales extrêmement sévères, avec obligation de se soigner (!), sans compter la mise au ban de la société.

L'autre préjugé est celui qui considère le colonialisme comme une abomination. Ce n'était pas le point de vue de l'immense majorité des Français à l'époque de la publication du roman. Il était entendu que la France apportait aux populations autochtones les bienfaits de la civilisation, du progrès scientifique et technique, de la culture. Sa mission apparaissait comme éminemment éducative et généreuse. Dans le Sud tunisien ou algérien, aucun terroriste islamique (autre déplorable invention des temps modernes) n'attendait derrière une dune l'innocent touriste français pour lui faire le coup du père Mohammed. Au contraire, on l'accueillait à bras ouverts comme l'ami et le bienfaiteur qu'il était. On lui offrait, à l'occasion, un jeune garçon pour la nuit, comme, au siècle précédent, les indigènes des îles polynésiennes offraient leurs femmes aux navigateurs. Le visiteur se montrait généreux, et tout le monde y trouvait son compte. Il est significatif que, dans le roman, pas un instant ni Michel ni Gide ne semblent se demander ce qu'en pensent les parents des enfants que Michel attire chez lui; comme si la réponse allait de soi : ou ils s'en foutent ou ils escomptent des bénéfices.

Il est clair en tout cas que, dans l'Immoraliste, Gide ne pose, dans les termes où nous les posons aujourd'hui, ni le problème de la pédophilie ni celui du colonialisme, ni celui (évident pour le lecteur d'aujourd'hui) de leurs éventuelles connexions : après tout, ce qui se passait à Sousse ou à Biskra aux alentours de 1900 ressemble assez à ce qui se passe aujourd'hui aux Philippines ou en Thaïlande. Toute forme de questionnement de type moderne sur ces deux points est rigoureusement absente du récit.

Qu'est-ce qu'un préjugé, au sens strict du terme ? C'est un jugement prononcé avant tout examen réfléchi. autant dire un jugement fondé exclusivement sur une réaction affective, émotionnelle, irrationnelle, et qui se dérobe à l'opération rationnelle de l'épreuve du doute. Les jugements que l'immense majorité de nos contemporains portent sur la pédophilie, sur le colonialisme et sur pas mal d'autres choses sont, en ce sens, des préjugés. Toute société vit d'ailleurs sur un stock de préjugés, c'est sans doute inévitable. Les contemporains de Gide avaient leurs préjugés, nous avons les nôtres.

Mais nous pouvons nous demander, par exemple : qu'est-ce qui vaut mieux pour un enfant ?  Imaginons un instant un enfant maltraité, séquestré, privé de nourriture, de soins et d'éducation par des parents indignes, qui trouverait de la compréhension, de l'affection  des caresses, des attentions et de l'aide auprès d'un amant adulte (beau sujet de roman, entre parenthèses)  :  voilà aussitôt le préjugé ébranlé. On répondra peut-être : il vaudrait mieux ni l'un ni l'autre... Voire...

En 1947, en tout cas, le jury Nobel couronna un pédophile patenté et fier de l'être...Depuis, le pédophile couronné continue de fournir des sujets de bac pour ados admiratifs... Hi hi hi    Ouap  Ouèps

Michel épouse Marceline sans véritable amour, en tout cas sans éprouver pour elle le moindre désir physique. Tout le monde paraît si content de ce mariage qu'il ne voit pas pourquoi lui-même n'en serait pas content ! On a peine à imaginer aujourd'hui pareille union, en tout cas dans nos sociétés occidentales. Gide lui-même désira vraiment épouser sa cousine Madeleine. On ne peut douter qu'il l'ait vraiment aimée. Et elle aussi. Certes, le mariage resta, selon toute apparence, un mariage blanc. Elle finira, une fois dissipées ses dernières illusions sur son mari,  par brûler toutes les lettres qu'il lui avait adressées. Il en fut d'autant plus bouleversé qu'il comptait bien les publier un jour ! 

A défaut de l'avoir honorée comme elle l'eût sans doute souhaité, Gide a immortalisé sa Madeleine dans les personnages de Marceline et d'Alissa. Si l'on ajoute Isabelle, Gertrude et les personnages féminins de l'Ecole des femmes, on s'aperçoit que cette vieille t...(bip) de Gide fut un authentique féministe. Ses héroïnes sont intelligentes, sensibles, exaltées, ce qui les rend bien attachantes, même si l'on regrette que, question déduit, Dédé ait fait l'impasse, conscient qu'il était, sans doute, de son incompétence dans ce domaine. Ce n'était ni sa tasse de thé ni sa moitié d'orange. Encore qu'il ait réussi à faire à une femme (pas la sienne) sa fille Elisabeth, tout seul comme un grand et sans demander d'aide à personne.

Gide finira par découvrir une autre réalité de la colonisation que celle des petits garçons de Sousse et de Biskra. Mais ce sera pour plus tard, et cela donnera le Voyage au Congo (1927) et le Retour du Tchad (1928).

Relisons Gide. Cette oeuvre considérable et si variée en vaut la peine.


La paix soit avec nous. Et avec nos esprits gidouilleurs.


André Gide,  L'Immoraliste,  Les Nourritures terrestres ( Gallimard, Pléiade et Folio )


( Rédigé par :  J.-C. Azerty )




4 commentaires:

Fabrice a dit…

Dommage que le goût du jeu de mots et de l'outrance (Gide ne s'est jamais intéressé aux rondelles et détestait les tapettes) nuise à la critique autrement mieux balancée et souvent excellente de votre billet.

Les Jambruns a dit…

@ Fabrice

Votre critique est tout-à-fait justifiée, mais c'est plus fort que moi. J'ai souvent essayé de me corriger, mais sans succès.

JC (physionomiste partisan) a dit…

Je serais un petit garçon de 8 ans, cet homme sombre me ferait peur ... Quelle sale gueule de faux-cul !

Pour Gide : Paludes, d'abord.

Antoine a dit…

Bonjour,
En ligne sur mon blog, une fiche de lecture portant sur L'immoraliste d'André Gide : http://100fichesdelecture.blogspot.fr/2015/05/andre-gide-limmoraliste-1902.html