lundi 13 août 2012

" Le Balcon " , de Jean Genet : la vraie vie est absente

Qu'est-ce qu'un monde où chacun dispose de la liberté d'incarner le personnage de son  choix, à l'aide de quelques défroques et accessoires, et avec la complicité de quelques comparses ? Un théâtre ou un bordel ; ou bien un bordel qui serait aussi un théâtre.

Un bordel parce que chacun y vient pour assouvir ses désirs, et un bordel parce que tout ordre y est brouillé : l'Evêque est un employé du gaz, et le plombier de service devient Chef de la Police.

C'est sur cette triple équivalence théâtre = bordel = monde qu'est construite la pièce de Jean Genet,  Le Balcon, et c'est elle qu'elle développe et illustre. C'est cette équivalence qui lui permet d'éclairer les cheminements du désir, les ressorts de la vie sociale et les stratégies du pouvoir.

Les trois premiers tableaux exposent les connivences sans lesquelles aucun rôle social ne peut être tenu : l'Evêque a besoin, pour exercer son apostolat, de fidèles et, de préférence, de pécheurs ; le Juge ne peut être juge sans voleurs, sans criminels, sans police et sans bourreau ; le général ne peut connaître la gloire sans soldats, sans guerre ni, surtout, sans une mort héroïque. Aucun des trois n'assouvit son désir sans une mise en scène aux figures obligées que leur procure la scène de l'un des salons du luxueux bordel de Madame Irma. Celle-ci, qui règne sans partage sur son personnel et ses clients, met dans l'exercice de sa fonction toute la gravité nécessaire ; le Chef de la Police est, par ailleurs, son client privilégié. Elle  est donc déjà toute prête à remplacer la défunte reine, qu'on suppose ensevelie sous les décombres de son palais pris d'assaut par les rebelles. Ainsi le bordel du Balcon apparaît-il comme le miroir du Palais Royal, à moins que ce ne soit le Palais Royal qui apparaisse comme le miroir du Balcon.

Puissance et nécessité de l'universelle illusion et de l'universel théâtre sans lesquels  la vie ne serait que ce qu'elle est, c'est-à-dire ennuyeuse à en mourir :

"Carmen, pensive : Lorsqu'ils sont avec leurs femmes, dans leur amour pour elles, gardent-ils leur fête, très réduite, minuscule, dans un  bordel...

Irma, la rappelant à l'ordre : Carmen !

Carmen : Excusez-moi, madame... dans une maison d'illusions, minuscule, loin, loin au fond de leur tête, mais présente ?

Irma : C'est possible, mon petit. Elle doit y être. Comme un lampion  restant d'un 14 Juillet, attendant l'autre, ou, si tu veux, comme une lumière imperceptible à la fenêtre imperceptible d'un imperceptible château qu'ils peuvent en un éclair agrandir pour venir s'y reposer. [...]"

Tout se passe, dans cette pièce, comme si l'assouvissement du désir, dans la mesure où il se confond avec la volonté de puissance  -- désir sexuel ou désir du pouvoir -- n'était possible que par le truchement du fantasme, donc de l'image, donc de l'illusion. Le désir ne trouve son assouvissement qu'en s'immobilisant, en se figeant, dans une image, dans une mise en scène. Ainsi l'instant de l'assouvissement est-il l'instant de la mise à mort. Le moment où la vie se fige en image -- que ce soit l'image mentale, l'image peinte, l'image photographique ou l'image textuelle, par exemple celle qu'élaborent les historiens -- cet avènement est l'avènement de la mort. Or, dans le monde, tout un chacun prend la pose, pour l'édification des foules, de ses voisins ou de son conjoint. Toute la pièce illustre le pouvoir d'illusion de l'image, pouvoir mortifère, qui s'incarne, à la fin de la pièce dans le labyrinthique et piranésien Mausolée où s'enferment successivement Roger, l'ex-rebelle, et son équivalent fantasmatique, le Chef de la Police. Mourir, après tout, n'est-ce pas  s'affranchir de l'obligation harassante d'avoir, à chaque instant, à s'affranchir des fantasmes et des images pour  réinventer la vie ?

Je ne sais pas si Genet , qui s'est beaucoup servi du théâtre, aimait le théâtre (je crois que oui, tout de même),  mais le fait est que, dans cette pièce, la théâtralité est l'instrument privilégié de la mise à mort du réel par le triomphe de l'illusion.

" La Reine : Je ne serai donc jamais qui je suis ?
L'envoyé   : Jamais plus.
La Reine   : Chaque événement de ma vie : mon sang qui perle si je m'égratigne...
L'Envoyé  : Tout s'écrira pour vous avec une majuscule.
La Reine   : Mais c'est la Mort ?
L'Envoyé  : C'est Elle. "

Nous aurions tort de croire que seuls les puissants de ce monde et ceux qui rêvent de s'approprier leur pouvoir subissent cette mise à mort. En vérité, nous sommes tous exposés à voir la vie rongée en nous par la théâtralisation de la vie.

Irma  :  [...]  Tout à l'heure, il va falloir recommencer... tout rallumer... s'habiller... (On entend le chant d'un coq . ) s'habiller... ah, les déguisements ! Redistribuer les rôles... endosser le mien... ( Elle s'arrête au milieu de la scène, face au public.)... préparer le vôtre... juges, généraux, évêques, chambellans, révoltés qui laissez la révolte se figer, je vais préparer mes costumes et mes salons pour demain... il faut rentrer chez vous, où tout, n'en doutez pas, sera encore plus faux qu'ici... Il faut vous en aller... Vous passerez à droite, par la ruelle... (Elle éteint une dernière lumière.) C'est déjà le matin.

                                                                                           Un crépitement de mitrailleuse


" révoltés qui laissez la révolte se figer " ... L'un des moments les plus féroces de la pièce est en effet le sixième tableau où l'auteur nous transporte dans le camp des révoltés, qu'ont rejoint le couple d'amoureux naïfs, Chantal, la pensionnaire du balcon, et le plombier Roger. On y voit que le besoin de théâtre et de représentation n'y est pas moins tyrannique que dans le camp opposé. Pas de révoltés sans Chef de la Police, pas de Chef de la Police sans révoltés. Je te tiens tu me tiens...

L'écriture de ce sixième tableau tient du mélodrame ou du mauvais boulevard. Les dialogues où Roger et Chantal se disent leur amour y sonnent particulièrement faux, comme dans les bulles d'un mauvais roman-photo; c'est que, dans cette pièce profondément pessimiste, rien, y compris l'amour, n'échappe à la tyrannie de la théâtralisation et de la mise en images, par le biais ici d'une rhétorique conventionnelle et creuse. Le plus curieux est que, pour écrire ce dialogue parodique, Genet a réutilisé le texte d'un poème d'amour inspiré par un de ses jeunes amants. Dans le même tableau, sont dénoncés les mensonges vertueux et les attitudes convenues de ces révoltés qui n'aspirent qu'à jouer, à leur tour, leur rôle dans la Cour des Grands. Pour cela, ils comptent sur l'image de pasionaria que Chantal, réincarnation parodique de la Liberté conduisant le peuple de Delacroix, accepte d'incarner. Genet, quand il écrit Le Balcon, croit-il encore aux chances de la révolution, de la révolte ? La pièce montre que l'insurrection court sans cesse le risque d'être trahie par  ses leaders, toujours exposés à la tentation de passer à leur tour dans le camp des trafiquants manipulateurs d'images. Cependant le crépitement de mitrailleuse, par lequel s'achève la pièce, suggère que, peut-être, un jour, l'histoire pourra ne pas se répéter. Le feu de la révolte contre l'Ordre continue de couver sous les cendres. On est tout de même très loin d'une vision optimiste de l'Histoire à la façon des marxistes, vision à laquelle, à la même époque, un Sartre semble se rallier.

Genet utilise dans cette pièce une forme d'écriture qui, dans son fond, n'a rien de novateur : c'est l'écriture du théâtre de boulevard que Sartre, dans le Diable et le bon Dieu, mettait déjà à contribution, et dont on a des équivalents à l'époque, dans le théâtre d'Anouilh. Cette écriture fait merveille dans les premiers tableaux, d'une tonalité burlesque, en particulier dans le cinquième. Mais elle est transcendée de plus en plus, au fil de la pièce, par une rhétorique et un réseau d'images qui lui confèrent intensité et étrangeté, lumineuse obscurité, qui sont la marque du génie langagier de Genet, et qui entraînent la pièce vers le dévoilement de sa vérité glacée.

Le vrai théâtre est toujours une mise à mort du réel, et le théâtre de Genet, qui tourne résolument le dos à toute forme de réalisme, le démontre de façon éclatante. Mais s'il met à mort le réel, c'est pour mieux en exposer la vérité. Et c'est certainement une des raisons pour lesquelles Genet aimait le théâtre...


Jean Genet,  Le Balcon  , édition de Michel Corvin   ( Folio/ théâtre )

Additum  -

Les récents Jeux Olympiques auront été un festival de la mise à mort du réel par le ressassement des clichés. Le saccage des bureaux du journal L'Equipe par la bande des "Experts" à leur retour en France est la réaction caricaturale, mais logique, de joueurs furieux de l'insolence de quelques journalistes coupables de n'avoir pas repris intégralement à leur compte l'image de héros de la nation dans laquelle les médias les avaient, depuis quinze jours, complaisamment figés.

L'édition définitive du Balcon paraît en 1968, un an après La société du spectacle de Guy Debord. La pièce de Genet peut être comprise comme une description du rôle essentiel que joue l'image théâtralisée dans la vie sociale et comme outil de  perpétuation de l'ordre social. Le bordel de Madame Irma est à l'image du monde, lieu d'un immense, incessant et multiforme trafic d'images. La question qu'y pose tout le monde à tout le monde est : que me donnerez-vous pour que je vous renvoie l'image de vous que vous souhaitez , pour que j'accepte de vous aider à construire et à perpétuer cette image ? L'espace médiatique est évidemment aujourd'hui l'espace privilégié de cet universel trafic, qui concerne au premier chef le champ politique. Des affaires politico-judiciaires récentes (l'affaire Strauss-Kahn, l'affaire Tapie, et tant d'autres), mais tout aussi bien le théâtre politique quotidien, valent d'être examinés systématiquement sous cet angle . Cependant la pièce a une portée bien plus large et Genet avait  raison de dénoncer comme réductrice la première mise en scène de Peter Zadek qui avait vu dans la pièce l'occasion de dénoncer l'institution monarchique en Grande-Bretagne. En réalité, nous succombons tous à la tyrannie, à l'obsession de l'image . Nos vies personnelles sont concernées autant que les institutions et les phénomènes collectifs. Avons-nous pris, par exemple, la mesure de la place que tiennent des images, souvent médiocres, stéréotypées, dans nos conceptions politiques, religieuses, dans notre vision de l'Histoire ? Ne sommes-nous pas tous perpétuellement en quête d'une image de nous-mêmes? L'amant découvre avec bonheur dans les yeux de sa belle l'image flatteuse qu'elle a de lui et qu'il désire y voir ; nous sommes toujours prêts à jouer le rôle qu'on attend de nous, pourvu que nous y trouvions notre compte, et pour peu que notre confort y trouve son compte, nous acceptons sans y regarder de trop près la comédie qu'autrui joue à notre intention. Un des moments les plus troublants de la pièce, c'est quand Carmen confie qu'elle est émue de lire dans les yeux de son client l'extase où le jette  la Madone qu'elle lui donne à contempler. Si l'extase du client est bien réelle, comment l'image qui la suscite pourrait-elle être totalement fausse ? Comment ne serait-elle pas, au moins un peu, la réalité ? Carmen n'est  pas loin de penser qu'elle est tout de même réellement, ne serait-ce qu'un petit peu, la Madone. Elle est au fond comme ces actrices, qui s'identifient si bien à leur personnage qu'elles revivent, en somme, chaque soir, le mystère de l'Incarnation. Entre "Je joue Phèdre" et "Je suis Phèdre", la différence n'est pas bien grande. Le théâtre, lieu privilégié de la création des images, de l'incarnation des fantasmes, et par là, de l'assouvissement imaginaire des désirs, nous donne du monde une image fidèle et combien troublante...


(Rédigé par : Angélique Chanu )



Aucun commentaire: